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Et soudain, la Grèce
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Voyage dans les gènes

Je me suis éloignée pour me protéger, me ressourcer de toute cette histoire. Paradoxalement en m’eloignant je me retrouve en Grèce, le pays de mon père. Le pays où la lumière baigne l’âme autant que les flots. Tout est éclatant dés le réveil, le bleu et le blanc vous purifient de la nuit. Votre âme est comme neuve et dépoussiérée, miracle qui a lieu ici au quotidien. Mieux encore, cela explique peut-être la joie de vie fondamentale qui règne sur ce peuple bruyant, chaleureux et chaotique.

Si je dois dresser la liste des qualités qui me viennent de mon père, cette parcelle de terre des dieux est bien la première. Il me l’a léguée naturellement, à l’état brute. Parti faire sa vie ailleurs comme beaucoup de ses compatriotes, il a emporté sa culture bien ancrée au fond de lui. Cette poignée de terre grecque est devenu un vrai trésor enfoui, malgré tous les pays traversés. Le fait d’épouser une femme suisse, blonde aux yeux verts, n’y a rien changé.

Ne vous laissez pas tromper par la religion orthodoxe. Les grecs n’ont jamais quitté les dieux de l’antiquité auxquels ils ressemblent tant. J’ai hérité également ce côté païen. Les grecs ont beau se signer dans tous les sens, ils demeurent superstitieux et fidèles aux nombreuses divinités camouflées sous les noms des multiples saints qu’ils affectionnent. Entre quatre yeux ils seront toujours complices d’une prière à poseidon quand la mer est déchaînée.

Je me rappelle cette petite phrase de mon père très peu de temps après son accident:

– Je préférais le Dieu d’avant. Sous-entendu, le Dieu d’avant l’accident.

Jusqu’où menait cette allusion au Dieu d’avant? Et quel dessein poursuivait ce Dieu en exauçant le contraire du vœux de mon père? N’avait-il pas dit une fois de trop “En tout JAMAIS, je vivrais paralysé”? Les dieux grecs sont comme ça. Ils relèvent les défis pour nous éprouver et passer le temps… Qui n’existe pas pour eux bien évidemment. Il est une superstition bien ancrée dans ce peuple: celle de ne jamais dire à haute voix ce que l’on craint, ni ce qu’on désire trop. Car les dieux écoutent… Ils aiment que les humains restent humbles et reconnaissants. Le contraire d’eux.

Comment puis-je rester humble et reconnaissante? Mon père a travaillé toute sa vie, il est parti de rien, d’une vie de paysan, il s’est hissé par la persévérance au niveau des grands. Paysan, petit vendeur, chauffeur de taxi, surveillant de stade (pour profiter de voir les matchs de foot gratuitement), apprenti tailleur, projectionniste de cinéma en plein air, coursier, tout cela en quittant l’école a un âge précoce. Mais le travail est-il un gage de bonté?

Les dieux se sont penchés sur lui, le petit garçon dépourvu de mère. Ils ont mis sur son chemin des oncles, des mentors… Il s’est trouvé sur une voie qui le menait à exercer son charme et sa facilité à nouer des relations, des bonnes relations: l’hôtellerie.

Étudier, émigrer et travailler. Les trois ingrédients de la réussite, tout de même liés entre eux par le charme grec et un humour a toute épreuve. Les dieux lui ont assuré une belle carrière, une belle

femme, de beaux enfants, mais quel sacrifice ont-ils demandé en échange?

Il va sans dire que ce père avait, de mon point de vue, tout d’un dieu. Il était absent, ce qui lui

 

Voyage dans les gènes

conférait un statut de puissance et d’inaccessibilité omniprésentes. Il travaillait et veillait sur nous de loin. Nous pensions, je dis “nous” car mon frère a dû ressentir quelque chose de semblable et nous étions très proches, vu l’éloignement de nos parents. Nous pensions qu’il savait tout. Qu’il s’occupait d’affaires très sérieuses, raison pour laquelle il ne pouvait pas manger avec nous, qu’il était sérieux et qu’il ne fallait pas le déranger. Raison pour laquelle, il partait tôt et revenait tard. Raison pour laquellle, il nous parlait peu si ce n’est pour nous demander si tout allait bien à l’école. Et tout cela en français.

Comment, dans ces conditions, nous a-t-il transmis ses valeurs? Ma mère s’en est chargée. La question est: pourquoi? Pourquoi tant de soin à transmettre les valeurs d’une culture qui n’est pas la sienne à des enfants qui sont les siens? C’est une autre histoire…

Malgré la distance, mon père me poursuit. Je cherche des réponses à un père que je n’ai connu que tard, vers l’adolescence. Ensuite, je l’ai redécouvert après la mort de ma mère. Cela ne m’a pas plu, mais a le mérite de reconstituer la vérité sur un personnage que j’avais idéalisé et qui s’est avéré un être humain avec des failles que j’étais loin de soupçonner. Le patriarche intouchable est descendu, comme Zeus, de son piédestal, destitution volontaire dont je fus, malgré moi, le témoin. Et pourtant, il continue de se comporter comme s’il avait droit de vie et de mort sur ses enfants et petits-enfants.

Malgré sa dépendance actuelle, il continue d’exercer son droit de patriarche et de directeur d’hôtel avec une conviction et un manque absolu de doutes me rend perplexe. D’où tient-il cette force? Ni le fait de s’être confessé d’un passé pas toujours reluisant, ni la paralysie qui le touche ne semblent entamer son ego.

EGO. J’en ai pour preuve ce séjour en Grèce. La tradition, la religion sont certainement en partir responsables de cette conviction ancrée en tout grec mâle: il a raison. Bête, moche ou totalement inculte, aucun homme se met en doute. Il EST. Le monde est simple: la famille le protège et lui donne des droits indiscutables, son jardin a les meilleurs tomates, son travail lui assure la reconnaissance et l’objectif de chacun est de devenir plus puissant. Un grec vous dira toujours ce qu’il pense, ce qui est juste de faire et croyez-le, il a raison. Si les conseils que vous avez suivi s’avèrent néfastes pour lui, vous décevez son amitié. S’ils s’avèrent bénéfiques: il vous l’avait dit, donc son égo augmente et son amitié pour vous également.

Je peux en parler longuement, moi, fille de mon père. Rien n’est plus décevant pour un grec que d’avoir come premier enfant, une fille. Cela met en cause sa virilité, son mariage, et sa descendance. Car il n’y a que le garçon qui puisse continuer la lignée et qui représente la continuation du père. Je l’ai compris bien plus tard lorsque mon frère eut un premier fils. Car le temps n’a aucune prise sur la tradition. Elle ressurgit à n’importe quel moment et l’évidence de tout cela ne m’est apparu qu’après de longues années.

J’ai toujors senti que je n’étais pas la priorité, ni pour ma mère, ni pour mon père. Et cela depuis le tout début de mon existence. A travers les histoires que me racontait ma mère, je mémorisais les événements comme des jolies histoires de mon enfance sans jamais faire le lien, ni leur donner du sens. Peu à peu, j’ai reconstitué, comme Sherlock Holmes, la complexité du puzzle.

Mon père a toujours été un modèle d’obéissance envers ses oncles, reconnaissant de leur soutien pour ses études dans l’hôtellerie. Geste qui n’était pas dû à leur générosité, mais à leur intérêt propre puisqu’ils avaient un petit hôtel dans la montagne et que mon père était tout désigné pour le diriger. Mon père a d’ailleurs remboursé ses études en bonne et due forme à la famille. Tout se déroulait comme prévu jusqu’à ce qu’il fasse preuve d’une grande folie: tomber amoureux d’une étrangère. Pire, l’épouser.

Ma mère a fait son maximum pour s’intégrer, elle qui était la désobéissance même. Après avoir été excommuniée (oui, nous sommes dans les années 50), elle s’est convertie de la religion catholique à la religion orthodoxe, a appris le grec. Elle qui détestait la cuisine, s’est lancée dans quelques recettes du cru. Quelle solitude a dû être la sienne dans un pays étranger dont elle ne comprenait pas la langue, dans une famille hostile. Tous ces efforts auraient été reconnus, si elle n’avait pas tout gâché en fabriquant une fille, moi. Elle a été réhabilité pus tard, à la naissance du fils. Tout ça n’est peut-être que le fruit de mon imagination. Pourtant lors d’un de ces rares moments d’intimité avec mon père, je lui posait directement la question:

– Mais papa, tu a dû être un peu déçu, non, quand tu as eu une fille comme premier enfant?

Mon père est resté silencieux.

 

Je puise ma force dans ce pays, au contact chaleureux des grecs et de la couleur bleu intense de la mer. De l’autre part, je puise ma force des vallées grisonnes et du caractère granitique de ma famille montagnarde, celle de ma mère. La question est de savoir si la force est utile en toutes circonstances?

 

Contrairement à ce que je croyais, ma mère est restée fidèle à elle-même, un vrai bloc de loyauté à toute épreuve. Mon père est resté fidèle à ses origines, pour le meilleur et pour le pire.

 

Au rythme familier du “tavli”, je sais que le pire est arrivé.

 

Suite de “Il est tombé”: Mai

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