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© 2020 AnneB

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Pour chacun d’entre nous, la mère est la personne la plus important au monde, celle qui vous protège de tous les maux ambiants. Il est très révélateur de voir des vieillards arrivés à la fin de leur vie appeler maman comme si cette présence pouvait les éloigner de la mort.

J’ai eu avec ma mère une relation privilégiée. Non seulement elle m’a donné tout son amour, mais elle m’a permis de m’approprier un passé que je connais grâce à elle.

Maman était née en 1898, l’année où Elisabeth d’Autriche fut assassinée. C’était la fin des empires. Adolescente, elle vécut la guerre de 14-18. Elle me racontait à quel point cette boucherie avait aussi été un traumatisme psychologique. Avec les progrès industriels, avec de plus en plus d’aisance dans les classes favorisées, il régnait un sentiment diffus que le progrès apporterait le bonheur à l’humanité. Et l’on s’apercevait que ledit progrès n’en était pas un et que l’homme restait aussi barbare qu’il l’avait toujours été.

La mère de maman, Sonia, était polonaise du temps où la Pologne n’existait pas. Elle avait fait des études de médecine, s’était mariée, vivait à Vienne et avait eu deux petites filles, Vera, ma mère, et Lily, sa sœur. Comme les ménages bourgeois, mes grands-parents avaient un nombreux personnel, mais Sonia estimait que si elle voulait être bien servie, il fallait qu’elle-même sache comment les choses se faisaient et elle avait alors appris à faire la cuisine. Malheureusement mon grand-père Sigmund Fuchs souffrait de diabète, ce qui le rendait particulièrement irritable et il s’énervait contre ses filles qui étaient trop bruyantes dans leurs jeux. Vera avait l’impression qu’on ne l’aimait pas.

A la mort de son mari, pour se laisser le temps de se retourner, Sonia envoya la petite Vera chez ses amis, les Forel. Lui était un scientifique qui avait fait de nombreux travaux sur les fourmis. Ils vivaient à Chigny, au-dessus du lac Léman, et Vera allait tous les jours à pied à l’école. C’est ainsi qu’elle a appris le français.

Sonia n’avait plus aucune raison de vivre à Vienne et elle trouva une place de médecin à Davos où elle soignait les tuberculeux. Il était hors de question d’élever des filles dans l’atmosphère trouble de la montagne magique et elle leur trouva un internat au bord du lac de Constance. De cet internat, maman conservait un souvenir émerveillé. Les élèves n’avaient cours que le matin, l’après-midi étant consacré au jardinage ou au sport. En été, elles commençaient la journée en se baignant nues dans le lac. Maman fut la première de l’école à passer la maturité fédérale.

La guerre qui avait amené au pouvoir le régime bolchévique amena aussi la ruine dans la famille. Celle-ci possédait un immeuble en plein centre de Varsovie, immeuble dont les revenus lui assuraient des rentrées assez confortables. L’immeuble fut bombardé, complètement détruit. La tante de Sonia, impotente, qui y vivait, fut sauvée de justesse. Dans l’atmosphère trouble, incertaine, qui suivit la fin du conflit, personne ne savait de quoi le lendemain serait fait. Comment Sonia, ruinée, parviendrait-elle à élever ses filles ? C’était trop d’angoisse pour elle et elle ne survécut pas à la fin de la guerre.

A 20 ans, maman est orpheline et ruinée. Mais elle a un bagage inestimable : de l’instruction et un goût farouche pour l’indépendance. Son savoir, elle va le faire fructifier. Entre temps, elle a acquis la nationalité suisse et obtient une bourse pour entreprendre des études de droit. Elle est remarquablement douée, termine ses études, obtient un doctorat et un brevet d’avocat. Elle entre comme collaboratrice dans une étude. Très vite, elle se rend compte que si elle veut avoir un contact avec ses clients, il est indispensable qu’elle apprenne le dialecte. « C’est la chose la plus difficile que j’aie faite de ma vie ». Le dialecte lui apparaît comme une forme abâtardie de l’allemand qui est sa langue. Elle gagne bien sa vie et mène à Zurich une vie assez insouciante.

Elle va faire la connaissance de mon père par des amis communs dans des circonstances assez rocambolesques. Ma mère était une intellectuelle, pas une sportive. Mais elle savait skier. Avec l’équipement invraisemblable qui était alors celui des femmes : une jupe longue, un bonnet, des bâtons. J’aurais bien voulu les voir. On s’arrête dans des bistrots, on bavarde. « Vous faites quoi ? ». « Vous habitez où ? ». Papa et maman s’aperçoivent qu’ils ont loué un appartement dans le même immeuble.

Mon père était d’une famille de sept enfants. Il avait deux frères et quatre sœurs et habitait aux environs de Neuchâtel dans une maison que son père, banquier, avait fait construire. Dans une famille très protestante, mon père était vraiment le vilain petit canard. Après ses études, il était parti travailler aux USA au moment de la grande dépression et cela lui avait ouvert l’esprit. De retour dans sa famille à Neuchâtel, il s’était rendu compte qu’il ne pourrait plus jamais y vivre et avait trouvé du travail dans une compagnie d’assurance à Neuchâtel.

Il est amusant de constater que de père en fils et de mère en fille, nous nous sommes connus à ski. J’ai fait la connaissance de mon mari, étudiant en droit, à un camp de ski à Zermatt. Notre fils Laurent, juriste comme son père, a connu sa femme Véronique à Verbier. Apparemment, le droit et le ski sont dans nos gènes.

Mais nous n’en sommes pas là… Papa et maman habitent à Zurich dans le même immeuble. Papa est séduit par cette jeune fille instruite, qui exerce une profession et constitue un antidote bienvenu à la société conformiste qu’il a connue à Neuchâtel. Il la demande en mariage.

Ma mère me racontait qu’en dépit du fait qu’elle n’était nullement le genre de bru que ses beaux-parents auraient imaginée, ceux-ci l’avaient accueillie très chaleureusement. Elle avait un bon point : elle était protestante. Ne me demandez pas par quel étrange hasard Sonia avait souhaité adopter la religion réformée pour ses filles. En tout cas, cela a facilité l’adoption de Vera par ses beaux-parents.

La situation internationale est préoccupante. Le nazisme rallie de plus en plus de citoyens en Allemagne. « Le jour de tes deux ans, Hitler a décrétée l’Anschluss ». L’Autriche faisait désormais partie du Reich. Ma tante Lily, qui avait épousé un chef d’orchestre russe, apatride, et qui passait ses vacances dans sa propriété au Tyrol, a pris ses cliques et ses claques et a passé le col du Brenner pour gagner la Suisse où elle atterrit chez mes parents. Ma mère avait un sentiment très réalise de la situation. Elle avait suivi avec angoisse la montée du nazisme qui contaminait tout ce qu’il touchait. Elle se rendait compte que nulle part en Europe, sa sœur et son beau-frère ne seraient en sécurité. Aussi leur offrit-elle la possibilité de gagner l’Amérique du Sud où Lily, qui était extrêmement débrouillarde, parvint à trouver quantité de jobs différents et rémunérateurs.

Papa et maman avaient trouvé un appartement dans une maison avec un jardin. J’étais née en 1936, mon frère Yves une année plus tard. En 39 éclate la guerre. Mon père, officier de l’armée suisse, est mobilisé. Nous le verrons très peu durant notre enfance. Il est toujours au service militaire. Malade d’angoisse, ma mère nous emmène chez nos grands-parents pour ne pas être seule. La France, qui jouxte la Suisse, est envahie. Et nous ? J’ai beau être toute petite, je sens la peur qui gagne sournoisement toute la population. « Maman, promets-moi, promets-moi que nous n’aurons pas la guerre ». Comme chacun, ma mère espère que nous serons épargnés. Mais elle n’a aucun pouvoir sur le cours des événements. Elle ne peut promettre quelque chose qui ne dépend pas d’elle. « Tu sais, chérie, j’espère de tout cœur que nous n’aurons pas la guerre. Mais la guerre n’est pas la fin de tout. Dans les pays en guerre, les petites filles vont aussi à l’école, elles font de la gymnastique, du dessin… ».

De la guerre, je conserve un souvenir diffus. J’avais trois ans quand elle a éclaté, huit quand elle s’est terminée. D’une certaine façon, nous vivions sur un volcan. Notre vie pouvait basculer d’un jour à l’autre Les aliments étaient rationnés, il y avait peu d’eau chaude et avec mon frère, nous prenions un mini-bain. Il fallait tout économiser. On vivait dans la pièce principale, celle qui contenait un gros poêle qu’on chauffait au bois. Maman souffrait beaucoup du froid, pas nous.

Et puis ce qui était merveilleux, c’est qu’il n’y avait pas de voiture. Nous étions libres d’aller où bon nous semblait. En été, nous allions pieds nus à l’école car il fallait économiser le cuir de nos chaussures. La seule auto dans laquelle nous sommes jamais entrés était celle de notre pédiatre, qui avait fui l’Allemagne au moment du nazisme et qui était le père de ma meilleure amie Dorine. Nous passions des heures à jouer ensemble avec la maison de poupée que maman m’avait confectionnée, passant des heures dans une véranda glaciale à reproduire des meubles avec une scie à découper. Maman, qui était une intellectuelle, était aussi follement adroite de ses doigts : elle me cousait toutes mes robes et avait même pris un cours de coupe pour confectionner des pantalons à mon frère.

Un autre avantage de la guerre était que nous avions de très longues vacances d’hiver pour éviter de chauffer les bâtiments. Papa étant au service militaire, nous passions avec maman nos vacances à Peseux où ma grand-mère veuve vivait avec ses quatre filles célibataires et ses deux fils dont l’aîné avait repris la banque et le cadet, avocat, avait son étude dans la maison.

Comme nous étions les seuls petits-enfants, tout le monde nous gâtait beaucoup et maman trouvait que nous étions insupportables.

Si maman nous aimait beaucoup, elle était néanmoins exigeante, il fallait se donner de la peine et faire au mieux de ses capacités. Elle nous a appris à être exigeants envers nous-mêmes et à ne jamais nous contenter d’approximations. Arrive la fin de la guerre. Les soldats américains, qui occupent l’Allemagne, font des virées à Zurich. Les premiers mots d’anglais que nous avons appris sont « Chewing-gum please ».

J’avais neuf ans quand nous avons quitté Zurich. Mon père avait obtenu une place de sous-directeur à la compagnie d’assurance « La Genevoise ». Ainsi nous ferions nos études en français. Nous avons facilement trouvé un appartement et j’allais à pied à l’école primaire avec ma meilleure amie Renée qui habitait tout près.

Pour maman, la vie sociale dans cette nouvelle ville n’allait pas de soi. Mon père était sociable, très à l’aise avec tout le monde. Maman était d’une timidité maladive, peu conventionnelle et supportait très mal de n’être que « la femme du directeur de La Genevoise ». Elle n’avait jamais été intégrée nulle part, détestait les ragots et le côté superficiel des relations mondaines ne pouvait la satisfaire. Par contre, pour nous, les enfants, elle était d’une grande aide dans notre scolarité. « Maman sait tout ». Et effectivement, maman savait tout et si elle ne savait pas, elle faisait des recherches. Elle était passionnée par l’histoire et si je ne comprenais pas quelque chose, elle savait toujours me l’expliquer. Et puis, elle nous aimait, moi et mes copines, pour l’allemand. C’était une excellente pédagogue et aujourd’hui encore, à passé 70 ans, elles se souviennent de l’admiration qu’elles avaient pour elle.

Maman avait une mémoire prodigieuse, elle connaissait par cœur des tirades entières des pièces de Goethe ou Schiller. Elle m’encourageait à beaucoup exercer ma mémoire sachant à quel point c’est un plus non seulement pour les études, mais aussi pour la vie.

Quand nous avions des invitations pour nos anniversaires, elle imaginait plein de jeux : des jeux de mémoire, d’imagination, il fallait identifier des odeurs… Mais ce qui me plaisait surtout chez maman, c’est qu’elle avait toujours son propre jugement. Jamais elle ne se référait à une quelconque autorité, fût-ce celle du directeur de l’école.

Petite fille deviendra grande… Parfois, quand je pense à maman, j’ai honte. Je ne suis pas à la hauteur. Je n’ai pas sa patience, j’abandonne. Elle, elle n’abandonnait jamais.

Par contre, j’ai réussi à transmettre à mes enfants certaines qualités qui étaient les siennes : l’exigence du travail bien fait, le libre arbitre…

Ainsi passe, d’une génération à l’autre, le plus précieux des héritages.

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