Et, si une simple course au supermarché, vous catapultait soudain dans la réalité du monde, comme pour Vincent ! Pour lui, tout avait commencé par un appel énigmatique de Camille, alors qu'il cherchait les derniers produits de sa liste de course et qu'il arrivait au rayon fruits et légumes ...
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« Au rayon boucherie… dernier jour pour profiter de notre exclusivité sur le bœuf d’Argentine… Le carré de cinq côtes pour le prix sacrifié de 20€ … et n’oubliez pas que, chez OmniMarché, le monde entier a sa place dans votre panier ! »

 

Alors, où j’en suis de ma liste de course ? Les yaourts et les céréales… c’est fait ! Il ne me reste plus que les fruits et légumes. Allons bon… encore un message de Camille qui a oublié quelque chose sur la liste. Bingo ! Quoi ? « Fruits exotiques pour dessert… nouveau tuto tik-tok gâteau ! » Toujours aussi énigmatiques ses messages ! Ça tombe bien, j’arrive au bon rayon.

 

Je ne vais pas me mentir ! En vérité, j’ai du mal à comprendre le sens du mot exotique. Sûrement une invention marketing ou de mode, pour nous vendre du rêve, de la douceur et des parfums des îles lointaines, mais au prix du véritable voyage « all inclusive » !

 

Pour moi, le mot exotique a toujours rimé avec les îles d’outre là-bas, là-bas. La banane, l’ananas, la vanille, la chayote, la patate douce, etc. J’avais aussi appris que certains aliments venaient de la conquête de l’Amérique du Sud, comme le maïs, l’avocat ou l’aubergine. Pourtant, aucun de ceux-ci ne sont rangés dans le rayon exotique du magasin. Les végétaux nous mentiraient-ils ? A n’y rien comprendre !

 

L’embarras me saisit à l’idée de me tromper. Je préférais, à cet instant, trouver refuge et conseil auprès du responsable du rayon. Il pourra toujours me servir d’alibi, au cas où Camille viendrait à me reprocher mes choix.

 

Le responsable du rayon me confirma qu’il s’agissait bien de marketing et de mode. Subterfuge permettant tout simplement aux clients d’identifier les fruits et légumes auxquels ils ne sont pas encore familiarisés. Comme un espace de quarantaine culturelle !

 

Son explication m’avait soulagé, bien que me plongeant dans l’impermanence de ce mot « exotique ». L’exotisme d’hier différait donc de celui d’aujourd’hui, comme ce dernier différera de celui de demain !  Ce que je croyais être une vérité sur le sens et l’origine de ce mot n’aura-t-il été qu’omissions, clichés et stéréotypes ? Quels indicibles et mystérieux secrets se cachent dans ces rayons, qui pourtant me tendent maintenant leurs bras nourriciers. Sous le déluge de questions, je me sentais faillir et comme rincé par le flot d’une mousson équatoriale …

 

Samedi 12 septembre, il règne une chaleur et une humidité oppressantes. Je me fraye un chemin parmi une forêt d’herbes géantes. Elles s’animent au rythme du vent venu du sud et se gorgent du souvenir des embruns. J’arrive enfin à l’entrée d’une ville !

 

« São Tomé » (Saint-Thomas) ! Une chance que je parle le portugais. Il semble que richesse et grande pauvreté s’y côtoie. A ce point, que certaines personnes sont totalement nues. Pour autant, ça ne choque personne ! Je reconnais des riches portugais en tenue traditionnelle. Il y a aussi des sacrés gaillards européens, qui avec force voix et baguette à la main, dirigent ces pauvres hères, attachés les uns aux autres.

 

Un enfant blanc s’approche de moi. Il est famélique. Il me demande à manger dans une espèce de patois portugais. Mais où ai-je donc atterri, pensais-je ? Il me l’explique après s’être assis près de moi et avoir engouffré la barquette de gâteaux trois chocolats qui se trouvait dans mon sac.

 

Il venait de s’enfuir d’un internat où il était enfermé, à la recherche de secours. Je compris ensuite, par ses explications, quelle faille temporelle j’avais traversée. Nous étions en l’an 1495, sur une île portugaise de l’océan Atlantique. Ici, la vie battait au seul rythme de la production du sucre de canne. Mais, d’où venait cet enfant blanc et désœuvré ? Et qui étaient ces Portugais qui ressemblaient plutôt à des condamnés de droit commun, des degradados ?

 

Il m’expliqua faire partie d’un groupe d’enfants juifs, déportés depuis peu du Portugal et de l’Espagne, mais seuls. Car l’inquisition espagnole qui faisait rage, entraina à la fuite vers le Portugal, une partie de sa communauté. Mais, ces derniers furent obligés de payer une taxe pour rester dans ce nouveau pays, lui aussi catholique. Sinon, ils devenaient des esclaves de la couronne portugaise. Leurs enfants leur étaient extraits, pour garantir leur conversion, mais également pour alimenter les vagues de colonisation. Faute de soins et de nourriture, la plupart mourraient.

 

Ce n’est que plus tard que je comprendrai mieux la réalité de cette situation tragique.

 

La réalité d’une île vierge, São Tomé, positionnée sur l’équateur et occupée par les Portugais, dans le seul objectif de produire du sucre de canne. Cette île qui deviendra en peu de temps l’expression même du premier modèle d’agriculture optimisée.

 

Son témoignage m’amena à la conclusion, qu’au nom de ce produit rare et précieux, que je ne connaissais qu’anonymisé au rayon pâtisserie, ce furent des peuples entiers qui écrivirent, de leur sang d’esclave, les macabres pages de l’histoire de l’Europe, de l’Afrique puis de l’Amérique, entre autres.

 

C’est à ce moment, qu’un des gardiens nous vit. Ne sachant pas s’il en avait après moi ou bien après le jeune garçon, d’un bond, d’un seul, nous nous mîmes à courir vers les plantations, pendant que le gardien ameutait ses compagnons dans son sillage.

 

Mais au milieu des hautes tiges de canne et après quelques mètres, le garçon n’était plus à mes côtés.  Les gardiens s’approchaient toujours plus et je me résolus à fuir, pour ma propre survie. Un instant, je tournais la tête vers mes poursuivants, mais mon pied se coinça dans une souche et je chutais. Ma tête rebondit violemment dans la terre rouge et boueuse. Le choc et la peur troublèrent ma vue.

 

Je ne saisissais que vaguement les silhouettes fantasques et les voix étouffées des gardiens, se penchant alors sur moi. Une phrase pourtant se détacha distinctement, qui disait : « Coupé en tranche ou en morceaux, l’ananas des Martinique sera toujours votre héros ! ».

 

Mes yeux s’ouvrirent et je lâchais un bref cri. J’étais de retour dans le supermarché. Cette aventure, l’avais-je vraiment vécue ou s’agissait-il d’un des égarements que Camille ne manquait pas de me reprocher ?

 

Pendant quelques minutes, je ne pus me défaire du sentiment étrange de la poursuite, bien qu’immobile et en sécurité. Si bien que je pris sans regarder des fruits exotiques et me pressais vers les caisses. De retour chez moi, Camille trouva splendide ce panaché de texture et de couleur, et se lança joyeusement et innocemment dans sa pâtisserie.

 

Je profitais de ce temps, pour reprendre mon calme. Et, ma tablette à la main, je cherchais les réponses aux mille questions qui s’étaient entassées dans ma tête.

 

Ce fut comme une révélation qui me fit comprendre dans quelle fiction collective et moraliste je vivais, sur ce sujet ! Plus que jamais vivace au sein des sociétés occidentales actuelles, cette fiction se joue de concepts tels que la repentance mémorielle, la réparation, le déni, la culpabilité, la racialisation de l’esclavage, etc.

 

A présent, revenons en arrière sur mon aventure, pour une lecture qui montrera combien l’histoire du monde est toujours contextuelle et jamais absolue. Elle démontrera comment un pays, le Portugal, a su lever un frein économique, à savoir le blocus qu’exerçait Venise sur l’Europe, en tenant compte des réalités et des opportunités de son époque.

 

Nous sommes en 1249 et le Portugal achève la « Reconquista » de ses terres, occupées depuis 538 ans par les musulmans. Il en profite rechristianiser son peuple et il récupère au passage les techniques de culture de la canne, que maîtrisaient les musulmans. Deux cents après, ils débutaient des cultures intensives sur l’île de Madère.

 

Mais plus qu’une expansion, les Portugais aspiraient à créer un modèle. Modèle qui, pour la première fois, se rêva, se pensa et se structura à grande échelle. Modèle devenu semi-industriel, modernisé, mondialisé et concurrentiel, qui préfigurait déjà les grandes monocultures d’aujourd’hui. Laboratoire du capitalisme triangulaire de plantation, avant même qu’il ne se développe massivement, en tant « qu’Echange Colombien », avec les Amériques.

 

Le passage du « potentiel » à « rentable » résulta de la capacité du Portugal à mettre en convergence trois ressources majeures et distantes de l’époque. D’abord, le donneur d’ordre, en l’espèce, le Portugal, et le gestionnaire avec les banquiers génois et flamands. Deuxième ressource, avec le grand territoire agricole disponible et les conditions climatiques adaptées de l’île de São Tome. Enfin, l’existence de réseaux de traite humaine, totalement opérationnels depuis des siècles en Afrique. Cette culture appelait, en effet, un flux permanent et volumineux d’ouvriers, à moindre coût.

 

C’est ici qu’il vous faut changer de logiciel de lecture. Car au XVème siècle, l’esclavage n’est pas une question de race mais une question d’objectisation de prisonniers, dans le cadre d’échanges commerciaux.

Les Portugais se sont bien essayés par eux-mêmes à la capture des africains, mais sans succès. Et pourquoi aller chercher, ce que l’on peut vous apporter avec une compétence éprouvée de longue date ! C’est pourquoi les Portugais commencèrent à faire appel au réseau transsaharien. Opérant depuis le VIIème siècle et tenu par des nomades arabo musulman, il alimentait toute l’Afrique en esclaves, épices et autres objets. Ces esclaves provenaient de captures, lors de conflits ou de razzias organisés par les peuples ou empires africains, entre eux. D’autres esclaves étaient des condamnés ou des contreparties de dettes non recouvrées. Ce ne sera que bien plus tard que, sous la pression abolitionniste anglaise et la destruction des royaumes négriers, suite aux conquêtes européennes de l’Afrique, au XIXème siècle, que ce flux transsaharien s’assécha.

 

Quant au sucre lui-même, il fut d’abord un « objet précieux ». En médecine, il adoucissait le goût des préparations des apothicaires. Il était aussi considéré comme une épice de luxe, à l’instar du sel et du poivre. Il permettait de conserver les fruits sous forme de confiture, en attendant l’invention du réfrigérateur. Filé ou sculpté pour ornementer de manière ostentatoire un plat ou une table de repas, il témoignait surtout de la richesse de l’hôte qui invitait.

 

Pourtant, dès le début du XIXème siècle, une découverte et un nouveau contexte remirent tous les compteurs à zéro. La découverte fut celle de l’extraction du sucre de la betterave. Le contexte, on le doit à Napoléon Ier (il est partout !). Subissant un embargo maritime britannique, l’Europe continentale, sous sa coupe, subissait une pénurie de sucre. Napoléon, toujours « fairplay » avec les Anglais (LOL !), imposa, en conséquence et par décrets, la mise en culture de dizaines de milliers d’hectares de betteraves et finança l’émergence d’une industrie nationale. Cultivable sur les terres européennes, plus productive et rentable que la canne à sucre, elle cassa l’ensemble des monopoles et blocus. Ainsi, s’effondra une économie, qui aura perduré près de 400 ans.

 

Désormais, si la curiosité vous amène à chercher l’histoire de tel fruit ou tel légume de votre supermarché, ce que vous y trouverez sera toujours notre récit collectif, en tant que sociétés et en tant qu’espèce, capable de la plus grande créativité… toujours pour sa propre survie.

 

En guise de conclusion, je fais le voeu que l’aventure que je viens de vous narrer et les questions qu’elle a soulevées, soient pour vous l’occasion d’approfondir votre compréhension du monde naturel ou fictionnel dans lequel vous vivez, sans jugement de valeur, ni de morale. L’occasion d’aller plus loin que la fiction que vous vivez. Plus loin que l’illusion simplifiée, simpliste, plaisante et confortable qui vous est donnée à voir, mais qui est par trop biaisé, voire totalement fausse. Serez-vous prêt à laisser ce qui vous protégeait de la réalité, pour accéder à une monde plus réel, fait de complexité et de continuités, mais pas absent de plaisirs pour autant ?

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