Créé le: 15.08.2026
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Herbert et les abysses
Les champignons ont leur propre règne : ni animaux, ni végétaux, ils rassemblent pourtant nombre de caractéristiques de ces règnes. Comestibles, hallucinogènes ou pathogènes, ils sont fascinants. Les champignons aquatiques, quant à eux, sont encore méconnus, plus rares sont ceux des abysses.
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« Dis-moi, qui suis-je ? Suis-je un animal ou un végétal ? »
Herbert se posait cette question sporadiquement. Il se la posait régulièrement puis quotidiennement jusqu’à se la poser inlassablement.
Herbert n’apprit que tardivement qu’on le nommait champignon, plus spécifiquement Oceanitis abyssalis. Il était microscopique. C’était dans les abysses qu’Herbert écoulait ses jours. Bien qu’il y habitât physiquement, c’était aussi mentalement qu’il s’y trouvait.
Les abysses. Ce sont les profondeurs marines de plus de 2000 mètres. À partir de 1000 mètres, la lumière disparaît. À 4000 mètres, nous sommes au cœur des abysses. Il y fait plus noir que la nuit. Il y règne un silence éternel, un froid à vous figer – à vous glacer sur place -, une pression sans nom et un calme de plomb. Un environnement où l’on pourrait oublier notre propre existence, alors même que la vie y existe. Elles sont les profondeurs absolues, un univers méconnu, les tréfonds de l’âme, la partie la plus sombre de l’inconscient : un couloir noir, froid, sans début ni fin, ni fond ni surface.
Et pourtant, Herbert y vivait.
De nature bavarde, il aimait interagir avec son entourage et il ne faisait qu’amplifier son trouble des abysses, sa crise identitaire, en cherchant des réponses autour de lui, en bavassant et en réfléchissant.
Il est étonnant de trouver un microchampignon dans de telles profondeurs. Nous connaissions déjà l’existence de microorganismes dans cet environnement hostile, avec ses conditions extrêmes. Herbert fut d’autant plus troublé d’apprendre sa découverte par des robots marins télécommandés. Ce furent les bouches volcaniques, les sources hydrothermales, qui le lui confièrent. Ces bouches étaient au courant de tout ce qui traversait notre planète : du feu du manteau terrestre au vide de la couche stratosphérique. Malgré leur réputation de savantes, elles étaient très exclusives, égocentriques et peu collaboratives avec ceux qui les entouraient. Herbert n’avait pas pu apercevoir ces robots. Il se reposait durant leur expédition.
L’Oceanitis abyssalis détient le record de profondeur parmi les champignons marins obligatoires, ayant été identifié à plus de 5000 mètres. Découvert à l’est du Japon, dans l’océan Pacifique Nord-Ouest, il vit sur des débris de bois, comme des branches d’arbres qui ont coulé dans les profondeurs marines. Il agit comme un véritable composteur des océans. Quelle poésie ! Herbert avait été trouvé sur une branche de Prunus, le genre des pruniers, des cerisiers et des pêchers. Imaginez un cerisier en fleur du Japon resplendissant devant un ciel bleu, le soleil éclairant la terre ferme, puis le voir couler dans le noir et la densité des profondeurs. Voilà, vous y êtes, c’est la maison, l’habitat d’Herbert.
En effet, il n’y avait pas de plantes dans les abysses. Pour le grand bonheur d’Herbert, le calmar géant existait, et c’était grâce à lui qu’Herbert apprit la complexité du monde des couches supérieures avec sa richesse botanique et animale.
Les discussions avec le calmar ainsi que les murmures venus des bouches volcaniques commençaient à faire germer en Herbert des doutes sur son origine et son identité. Il apprit, entre autres, qu’il était le seul à posséder un prénom différent de son nom scientifique. Pour lui, c’était simplement Herbert.
Il se disait qu’il n’était sûrement pas végétal puisqu’il n’y en avait pas autour de lui. Il ne pouvait donc pas s’y comparer, ni s’y identifier. Il rêvait pourtant de rencontrer des plantes pour leur poser des tas de questions : Comment vous appelez-vous ? Comment et de quoi vous nourrissez-vous ? Que faites-vous toute la journée ?
C’était le calmar, vieux voyageur des océans, qui lui permit d’élucider quelques-unes de ses questions.
Herbert ne se satisfaisait plus des informations vagues du calmar. Il souhaitait que ce dernier fût l’intermédiaire direct entre les plantes et lui, afin d’obtenir des réponses à la source, décidé à apprivoiser ce règne inconnu. Il demanda donc au calmar de profiter de ces voyages verticaux pour assouvir sa curiosité, ce qui apaiserait simultanément sa crise.
Il faut préciser que le calmar, étant plus jeune, n’avait rencontré des plantes que lorsqu’il se rapprochait des côtes, au moment de déposer ses œufs, de chasser, ou de trouver refuge pour se protéger de ses prédateurs.
Cette précision n’abîma pas l’espoir d’Herbert, au contraire ! Il se ragaillardit en se répétant que tout était possible dans cet univers et que de toute façon, son ami, le calmar géant, était un veinard, chanceux, très malin et expérimenté !
En attendant le retour du calmar, le microchampignon poursuivit sa quête identitaire, qui, à force, se transforma en crise existentielle.
« Si je ne suis pas végétal, suis-je alors peut-être un animal ? Cependant, je ne suis pas aussi grand que le calmar et je ne peux pas me déplacer comme lui », se dit-il.
Le calmar, lui, était un être comparable à une lance géante avec une tête longiforme et des tentacules semblables à plusieurs hameçons souples et amovibles. Herbert voyait dans la grandeur physique de son ami sa grandeur d’âme. « Comme les choses sont bien faites », pensa-t-il. « Malgré mes tourments, je sais aussi, au fond de moi, que le monde est une merveille. »
En demandant à ses congénères ce qu’ils en pensaient, Herbert ne reçut que des réponses insatisfaisantes : « Pourquoi voudrais-tu savoir ce que nous sommes ? Il est déjà miraculeux que nous puissions vivre dans un tel environnement. Les plantes ? J’en ai entendu parler. Il paraît qu’elles sont extraordinaires, mais, n’en ayant jamais rencontré, cela m’intéresse peu.
Dans ces conditions extrêmes, il est déjà difficile de survivre, pourquoi perdre de l’énergie avec des questions existentielles ? »
Tout ceci encouragea Herbert à redoubler de sociabilité avec les espèces et les éléments l’environnant pour répondre à ses questionnements. Au fur et à mesure que le temps passait et que sa crise s’enracinait, il développa une fascination pour le monde végétal qu’il n’avait pourtant jamais vu, jamais connu. Ah ! Si seulement il savait qu’il vivait, à l’instant même, sur une branche d’arbre. Vivement les retours du calmar pour soulager son obsession ! Ce qui nourrissait la fascination d’Herbert pour les plantes était l’une de leurs différences fondamentales : aucune plante n’était composteur, contrairement aux champignons Oceanitis abyssalis, et donc, à Herbert.
Elles utilisent la photosynthèse pour se nourrir. « Quels êtres grandioses, les plantes », pensa Herbert !
Après sa dernière expédition, le calmar expliqua la photosynthèse à Herbert.
⁃ Cher ami, dis-moi absolument tout ce que tu as appris aujourd’hui sur le monde végétal.
⁃ Elles peuvent vivre sur terre comme dans l’eau. Leur aspect est cependant différent. Leurs mouvements peuvent se ressembler quand elles bougent grâce au vent ou au courant. Elles ont des feuilles et des tiges. Elles sont belles et complexes. Elles sont extraordinaires par leur moyen de fabriquer de l’énergie grâce à la photosynthèse.
⁃ Oh ! Comme j’aimerais pouvoir les approcher… Qu’est-ce que la photosynthèse ?
⁃ C’est un processus chimique qui leur permet de transformer la lumière en nourriture. Le calmar était toujours rempli de tendresse quand il voyait son ami en extase.
⁃ Wow ! Elles sont magiques, des championnes, quelle noblesse ! La lumière ! Je ne l’ai jamais vue ! Il fait si noir et il n’y a rien ici. Elles créent leur énergie grâce à un astre alors que moi je suis un composteur, je me nourris de déchets, de ce qui tombe, de ce qui arrive jusqu’à nous. J’aimerais leur dire à quel point je les trouve… grandioses ! Ah…. Ça me donne une idée. Comme je ne bouge pas et que je ne peux donc pas aller à elles, je peux te donner des spores que tu leur offriras en cadeau ! Tu en garderas un sur toi, et j’y glisserai une caméra afin de pouvoir enfin les voir ! Elles auront donc un bout de moi et c’est elles qui viendront à moi.
Le calmar était toujours stupéfait et admiratif du mélange entre l’imagination et l’ingénuité de son ami.
Herbert, avec ses questions incessantes, ne réalisait pas l’importance de son rôle dans l’écosystème marin. Il se voyait plus comme un être dénué d’intérêt plutôt qu’un être aussi essentiel que les autres. Quelle ironie ! Herbert ne connaissait pas son rôle écologique crucial en tant que composteur des océans. Ce microchampignon recycle la neige marine en dégradant la matière organique, c’est-à-dire les cadavres de plancton, de poissons et d’algues pour se nourrir. Il nettoie également les grands fonds des déchets, sans quoi les abysses seraient irrespirables et étouffants. Herbert, en digérant les restes, permet la libération de minéraux essentiels – des nutriments-, qui remontent à la surface à l’aide de courants marins, et qui vont ainsi nourrir toute la chaîne alimentaire. N’oublions pas le plus admirable : il fait tout ceci sans lumière, donc dans le noir complet, sous une pression extrême et un froid glacial. Le plus cocasse, rappelez-vous, est qu’il soit le seul dans tout l’océan à avoir un prénom. Malheureusement, Herbert ignorait tout cela et les bouches volcaniques étaient trop mesquines pour le lui dire.
Ce qui le sauva des conditions difficiles des abysses, c’était son amour pour le végétal. Il les imaginait de toutes les tailles, de toutes les couleurs, rayonnantes et collées ensemble par centaines, voire par milliers.
Ce champignon candide n’imaginait toujours pas qu’il vivait lui-même sur une partie du monde végétal : une branche d’arbre pourrie qui avait coulé dans les profondeurs. Le calmar préférait ne pas le lui dire, cela ternirait le beau et idyllique fantasme qu’Herbert nourrissait pour ces êtres vivants. Ce calmar était un vrai ami pour Herbert.
Le soir venu, le calmar offrit les spores aux ravissantes plantes après avoir remonté les milliers de mètres de profondeur. Bien entendu, il garda celui contenant la caméra sur lui, comme convenu. Qu’Herbert serait comblé !
⁃ Merci pour ces… petites… boules… À quoi servent-elles ?
Ce sont des spores produites par mon cher ami champignon des abysses. Il est fasciné par vos êtres. Ces spores lui servent de progéniture.
⁃ Oh ! Pourquoi nous offre-il ces précieux cadeaux ?
⁃ Comment dire… Herbert, le propriétaire des spores, vous aime ! Il est si curieux de votre existence ! Il rêve de vous rencontrer.
Bien que très curieuse, la discussion ne s’éternisa pas et les plantes utilisèrent les spores comme ornements sur leur feuillage et leur tige.
Le calmar, en redescendant dans les abysses, réalisa qu’il n’avait pas appuyé sur le bouton play pour enclencher la caméra. Oh malheur ! Herbert serait si déçu. « Je ne peux pas lui briser le cœur. Que faire ? » Il décida de rebrousser chemin et d’honorer sa promesse.
Herbert perdit patience. Au moment où son espoir allait mourir, il distingua au loin le calmar. Au moment où il allait enfin assouvir son rêve d’observer une plante, il fut englouti par un zooplancton.
Le calmar était désespéré et anéanti. Puis, il sourit, ironiquement, en réalisant qu’Herbert se dissolvait dans le grand tout du vivant : métabolisé par le zooplancton puis par de petits prédateurs, chassés eux-mêmes par de grands carnivores, et remontant la chaîne alimentaire jusqu’à peut-être finir, un jour, dans l’assiette d’un autre Herbert, cette fois-ci humain.
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