Créé le: 06.08.2026
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NouvelleAventure botanique 2026

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© 2026 a Anton Malbek

Certaines présences se fondent discrètement dans le décor de nos vies agitées. Elles semblent si naturelles, si évidentes qu'on ne les perçoit plus. Paradoxalement, c'est lorsqu'elles disparaissent que se révèle l'apaisement précieux qu'elles nous offraient sans bruit.
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Ce n’était ni le plus beau, ni le plus grand, ni le plus âgé… Et, pourtant, sans aucun doute, c’était son préféré.
Il aimait sa quiétude, sa solitude digne, sa posture de vigile à l’arrière d’une prairie inclinée. Dès son enfance, il s’était senti attiré par cette présence silencieuse. A partir de son chalet, six cents pas suffisaient ! Six cents pas pour rejoindre son fidèle confident.

Il aimait s’asseoir tout contre lui, sur un tapis d’aiguilles rousses. Il s’y sentait à l’abri de tout : des ardeurs du soleil, des regards parfois pesants, des averses soudaines.
Immobile, apaisé, il tentait de se fondre dans cette nature vibrante. Et son regard planait… Au premier plan, des pâturages piqués de fleurs sauvages semblaient l’inviter. Au loin, plus bas, il distinguait le village devenu familier. Un noyau dense et brun de demeures serrées, de raccards, de granges et, en périphérie, des chalets blonds, plus grands, plus espacés.

Après l’évasion, une piqûre d’insecte, un souffle, un inconfort le ramenaient à la proximité. Macrophotographie. Des fourmis l’entraînaient dans un monde grouillant. Il admirait leur discipline, leur persévérance, leur dévotion au groupe. Chacune d’entre elles semblait mystérieusement  programmée comme une cellule unique d’un grand corps invisible. Il ne se lassait pas de suivre leurs va et vient tout au long de l’écorce rugueuse…
Cette rugosité, justement… Il aimait l’explorer de ses doigts fins, de ses bras, de sa joue. Centenaire, le tronc lui offrait quelques aspérités particulières. Il en détachait parfois un fragment, morceau d’écorce presque rouge qu’il humait religieusement. Plus tard, quelques coups de couteau en ferait un esquif livré sous surveillance aux élans du ruisseau.
De son poste, tout près du tronc, il levait parfois les yeux. Son regard se perdait dans le désordre des branches projetées. Il insistait jusqu’aux premières douleurs de nuque, jusqu’à l’ébauche d’un vertige.

 

L’été de ses onze ans, il réussit enfin à atteindre la branche la plus basse. Après quelques tentatives, d’un coup de rein énergique, il se hissa dans l’arbre. Une pause lui permit de prendre conscience de son exploit, de calmer sa respiration. Puis, il se mit à progresser maladroitement au coeur de son mélèze, Une exploration magique et plutôt collante que sa mère lui conseilla de ne pas renouveler !

 

Les années passèrent… Frédéric devint père et, comme pour le narguer, le mélèze demeurait immuable.

Sa fille Clémence avait six ans et son petit frère Eloi, deux de moins lorsqu’il décida de leur présenter son arbre. Il le fit avec un enthousiasme presque excessif comme s’il s’agissait d’un ami. En attendant leur réaction, il sentit naître en lui un étrange besoin d’adhésion qu’il jugea ridicule. Les deux enfants trouvèrent le mélèze imposant. « On dirait un vieux sage » s’exclama Clémence. Ils tirèrent de longues branches tombantes, improvisèrent une danse autour du tronc, lancèrent vers le ciel quelques poignées d’aiguilles. Et puis, comme rassasiés, ils amorcèrent d’un pas énergique leur retour vers le chalet.
A partir de ce moment, leur intérêt sembla s’étioler. Aucune nouvelle visite à l’arbre ne fut réclamée. La magie ne semblait opérer que sur lui. Peut-être fallait-il être seul et silencieux pour établir le lien ?
Les enfants de la nouvelle génération étaient sans doute différents, moins libres, moins rêveurs et plutôt orientés vers des loisirs organisés. Bizarrement, il s’aperçut que leur manque d’intérêt ne le décevait pas, qu’il lui garantissait même une forme d’exclusivité.  Le mélèze de la clairière resterait à jamais SON arbre !

 

Peu avant son cinquantième anniversaire, il retrouva son mélèze toujours inchangé. Lui, vieillissait un peu… Tempes grisonnantes et tee-shirt bombé ! Soudain, il tressaillit ! Une marque rouge appliquée au spray souillait l’écorce de son arbre. Avec effroi, il y vit aussitôt le présage d’un funeste projet. Mais, pourquoi ? Ce conifère est magnifique, son tronc et sa ramure respirent la santé. A ses yeux, vouloir l’abattre n’était rien d’autre qu’une sombre absurdité !

 

Le lendemain matin, dès l’ouverture des bureaux, il téléphona à l’administration communale. Après quelques vains relais, il entra enfin en contact avec le responsable des Eaux et Forêts. Celui-ci lui dévoila avec fierté les ambitieux projets touchant à la clairière. Elle appartenait à la commune qui souhaitait y bâtir un nouveau réservoir d’eau potable. Construction en béton, amenées d’eau, réseau de distribution et route d’accès, tel était le programme ! Confronté à tous ces mots de spécialistes, ces perspectives de progrès, le sort de son arbre ne pesait pas bien lourd. Il allait être abattu par une brigade de bûcherons aguerris. Frédéric comprit que l’heure n’était plus à la plaidoirie. Il raccrocha tristement.

 

Que pouvait-il encore faire si ce n’est accompagner son cher mélèze vers sa fin programmée ?
Il appela le responsable des bûcherons, lui raconta avec pudeur l’attachement  qu’il éprouvait pour le mélèze de la clairière. Sa voix tremblait un peu car il craignait de rester incompris et peut-être même d’essuyer quelques moqueries. Effectivement. Monsieur Dumoulin adopta un ton légèrement rieur, mais contrairement à ce qu’il redoutait, il se montra ouvert à son étrange proposition.
– C’est vrai, vous êtes d’accord ?
– Oui, votre demande est un peu bizarre, mais elle ne nous cause aucun problème.
– Alors, je peux compter sur vous. Vous allez m’avertir ?
– Oui, dès que la date sera fixée, je vous contacterai. Ce sera sûrement vers la fin de l’été.
– Merci beaucoup ! Vous ne pouvez pas savoir comme c’est important pour moi.
– Si, si, je crois le deviner…

La conversation s’acheva par les salutations d’usage. Frédéric se sentit quelque peu soulagé. Il décida de mettre à profit toutes les occasions de vivre avec son arbre quelques moments précieux.

 

Monsieur Dumoulin tint sa promesse et n’oublia pas d’adresser à Frédéric le coup de fil tant redouté. L’abattage aurait lieu le lundi 2 septembre en début de matinée.
Il prit congé pour ce jour-là et passa son week-end au chalet.
Le dimanche, en début d’après-midi, une pluie fine se mit à tomber. Après une longue période de sécheresse, elle était bienvenue et semblait décidée à s’installer un peu. Tout naturellement, il se réfugia sous son mélèze. L’humidité avivait les senteurs végétales. Parfums de résine, de mousse, de champignons… Recroquevillé, bien à l’abri, Frédéric frémissait sous l’opulent branchage. Il captait le moindre bruit, le moindre mouvement. Comme accroché aux plis d’une jupe centenaire, il retrouvait peu à peu son enfance…

 

Le lendemain, peu avant neuf heures, des bruits de véhicules firent sursauter Frédéric. Il se hâta de rejoindre la clairière et de se présenter à Monsieur Dumoulin. Après une brève discussion, on l’invita à s’affubler d’un inutile casque jaune, puis on lui assigna un espace d’observation qu’il ne devrait quitter sous aucun prétexte.
Ignorant sa présence, les bûcherons entamèrent leurs préparatifs. Ils semblaient accomplir un rituel parfaitement orchestré. Mais, tout s’arrêta avant l’instant fatal.
– Vous voulez faire quelque chose ? dit Monsieur Dumoulin.
– Je peux ? demanda Frédéric.
– Oui, oui, allez-y ! Sentez-vous libre… Si ça peut vous aider !
Devant les quatre bûcherons immobiles, Frédéric s’approcha de son mélèze et, oubliant toute pudeur, l’enlaça longuement. Un « merci » chuchoté s’évapora dans la clairière, puis il se retira tête basse et coeur lourd…
Habitués à une certaine rudesse, les employés du triage forestier n’avaient jamais assisté à  une telle scène. Ils paraissaient troublés et marquèrent une longue hésitation… Puis, la tronçonneuse entama son travail. Elle s’apaisait brièvement pour permettre aux bûcherons de crier quelques ordres. Le colosse agressé semblait se crisper comme s’il tendait son ventre et serrait ses poings. La lame s’obstinait en élans de plus en plus fougueux. Après une vaine résistance, l’arbre craqua douloureusement et se mit à pencher… d’abord avec lenteur, puis de plus en plus vite. Il s’écrasa avec fracas, provoquant alentours un souffle de détresse.

Projetées vers le ciel, aiguilles et poussières semblaient rester en suspension comme si le temps s’était figé. Se mêlaient en cocktail incongru des odeurs de résine, de moteur en surchauffe.

Frédéric détourna son regard.

Aussitôt, l’ébranchage commença, efficace, bruyant. Lors d’une brève accalmie, il s’approcha timidement de l’endroit sinistré. Un étrange « toblerone » de mélèze gisait près de la souche. Rouge, dégoulinant de sève !
– Je peux emporter ça ? demanda-t-il.
– Oui, oui, sans problème ! C’est le triangle d’amorce. Suivant la façon dont il se déchire, cela peut donner quelque chose de joli.

Frédéric n’avait plus le coeur à rester. D’un signe de la main, il salua les bûcherons et reprit la direction de son chalet, portant avec solennité sa précieuse relique.

Sitôt arrivé, il brossa soigneusement l’étrange pièce de bois. A l’aide d’un aspirateur, il en ôta sciures et fragments coincés. Puis, il arpenta son chalet à la recherche du meilleur emplacement possible. Quand il l’eut enfin trouvé, un apaisement précaire le gagna lentement.

 

Aujourd’hui, c’est la veille de son septantième anniversaire. Frédéric aime toujours son chalet. Volontairement, il n’y a opéré que de modestes transformations et, comme lui, l’édifice devient peu à peu le témoin d’un monde qui s’enfonce dans l’oubli.

Parmi ses proches, rares sont ceux qui comprennent son attachement à ce lieu précaire, son besoin périodique de se replonger dans la solitude, le silence et l’inconfort. Ce retour volontaire au mode de vie de nos aïeux lui a valu le surnom de « sauvage ». Il s’en est accommodé avec un sourire malicieux.
En cette fin de journée, il se sent fatigué. Une longue séance de fauchage à l’ancienne a malmené son dos et, plus d’une heure après la fin de son travail, ses bras demeurent étrangement chauds. Mais, il a aimé… le bruit de la lame acérée, l’odeur de l’herbe, la sensation de perpétuer un geste qui relie.
De son fauteuil usé, il observe les jeux subtils du couchant. Mus par une brise légère, les rideaux projettent sur la cloison de bois leur reflet vacillant. Puis, le soleil, tout en délicatesse, s’empare de sa relique posée sur l’étagère et la fait rougeoyer. Son fidèle mélèze l’invite au rêve et au voyage…
Il lui suggère un couchant sur le grand canyon, un bateau fantastique, l’échine d’un dragon vue d’un oeil de rapace.
Et, soudain, Frédéric se surprend à sourire…

 

 

 

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