Créé le: 28.09.2016
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Gymnopédies provençales

Fiction

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© 2016-2022 Suzy Dryden

Suivre le soleil dans les oliviers n’est pas donné à tous. Les premiers rayons glissèrent le long du cyprès : signal du départ, de l’appel des hauteurs. 
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Suivre le soleil dans les oliviers n’est pas donné à tous. Les premiers rayons glissèrent le long du cyprès : signal du départ, de l’appel des hauteurs. Elle tendit l’oreille pour vérifier la qualité du silence, enfila un pantalon et ses espadrilles. La porte d’entrée grinça, elle caressa la clé enrouée avant de s’avancer sur la terrasse. Le figuier centenaire resta impassible sur son passage mais elle sentit sa chaleur enveloppante. Comme à chaque fois, au détour du bûcher, elle respira les préliminaires de sa liberté. Un mélange de thym, de romarin et de calcaire mouillé. Chaque escapade commence par un arbre précis. Ce matin, elle se rend instinctivement vers le fauteuil. Recouvert de lierre grimpant, cet olivier se tient majestueux au dessus des restanques. Le maître ici. Elle s’y trouve une place, les jambes dans le vide et attend, le cœur battant le premier signe. La première voix prend son temps, comme toujours.

 

– « Je cherche mon tabac anglais » répète t-il. L’homme est grand, légèrement vouté, les sourcils en bataille, la voix porte et résonne dans le tronc du fauteuil.

 

– « Détends-toi! – dit-elle – on n’a pas de temps à perdre. Ton Early Morning Pipe attendra.

La note est plus aigüe, lancinante et siffle comme la tramontane. Elle retourne les feuilles de l’arbre, l’argenté prend le dessus.

 

– “Il faut qu’on arrive à tout emballer et à la caser dans le coffre avant la nuit». Les deux voix s’éloignent en tandem. Pause dans l’arbre. Elle a le temps de s’adosser, de voir la mer au loin, le toit du mas qui crépite dans la matinale. Une porte de voiture claque. C’est le barbu. Elle l’a reconnu sans réfléchir à l’odeur : un mélange tenace de tabac, de sueur et d’angoisse. Une voiture démarre. Le pot d échappement couve une sale grippe. La compagne du barbu allume une cigarette. La fumée détonne avec la garrigue.

 

– « Salope, tu oses m’empêcher de fumer et tu en allumes une… ».

 

Etonnament , la femme pressée ignore son interlocuteur et semble concentrée à faire le moins de bruit possible. L’habitante de l’olivier tend l’oreille et perçoit le choc sec d’un objet très lourd et encombrant. Quelques minutes interminables s’écoulent. Il est temps de changer d’arbre. Le prochain est à l’image d’un Bacchus de Caravage. Foisonnant de tous les tons de vert, elle s’y installe langoureusement. Il est déjà 10h et les rayons du soleil créent la réverbération idéale pour une prochaine gymnopédie. Lent et calme. Cette fois, c’est la voix d’un patrouilleur, un gendarme à l’accent du midi.

 

– « Vous n’avez pas vu ou repéré une vieille voiture bleu azur, une Mustang, avec un rétroviseur cassé ? Je cherche des malfrats en foucade. La Pauline a disparu avec tout son blé.

– Non,c’est bientôt l’heure de la sieste. Je n’ai pas fait attention ».

 

Au moment où elle s’entend parler à haute voix, elle sent monter la saveur de l’olivier, celle qui attire les chats et leur donne envie de jouer. Elle doit se cacher, disparaître, se retrouver vraiment seule. Il est bientôt 11h et l’astre du haut-var commence à taper. Il faut bouger pour éviter le plein cagnard. Elle descend du Bacchus, légère, aérienne, presque évaporée et marche très discrètement vers l’un des oliviers les plus reculés de la montagne. Il faut escalader les vieux murs qui dégringolent des berges méridionales pour trouver un peu d’ombre. Le mas rétrécit au fur et à mesure. Son cœur bat fort, presque en transe. Malgré la moiteur ambiante, elle sent ses seins se durcir sous la transparence de son chemisier. Son corps aux aguets. Elle retrouve l’Ancien, l’olivier quasi millénaire. Son tronc noueux et voluptueux l’appelle pour s’y réfugier. Plus de vent. Il ne reste plus que les cigales, l’arbre, les voix imprévues. Elle ferme les yeux.

 

– « J’aurais aimé vous avoir près de moi. Vous m’auriez tenu compagnie lors de mes compositions. »

 

Voix d’homme profonde, parfum boisé, élégance d’une moustache mêlés à des poèmes de l’Antiquité. La grande confidente de l’olivier. Un prénom familier lui vient à l’esprit: Erik Satie. La belle-de- jour a envahi l’olivier prévu pour le début de l’après-midi. L’heure divine. Le demi-sommeil est à portée de main. Adossée à la branche la plus confortable, les cheveux emmêlés par la salsepareille, sous une pluie de feuilles miroitantes, l’imagination prend des allures de parisienne et la nargue.

 

– « Ce n’est pas un endroit adapté pour cette occupation.” La voix est railleuse et se perd dans un grand rire de music-hall. Fracassant comme la porte de la voiture qui claquait ce matin.

 

– « Ce n’est pas une coïncidence » lui murmure à travers l’ombrage la voix de l’homme.

 

Elle sait dès cette phrase que dans ce parfait accord entre la main gauche et la main droite, le compositeur des gymnopédies vient lui tendre une piste. La une, deux, trois ou quatre. Comment vérifier ? Le rythme des notes de piano l’aide à tourner les pages pour connaître la suite.

 

Le soir tombe, il ne reste plus qu’un olivier éclairé dans le coucher du soleil. Il sera bientôt impossible de lire sans lumière. Elle doit rentrer. Plusieurs jours plus tard, sur la terrasse près du figuier, elle apprend dans le journal de Bargemon que l’on a retrouvé le corps d’une femme emballé dans le coffre d’une voiture. L’enquête remarque que plusieurs livres ont été retrouvés dans des arbres dans le périmètre de la Mustang, lieu du crime. Elle continuera à lire en suivant le soleil dans les oliviers, à écouter les voix qui vont et viennent au gré des histoires car le livre est dans sa vie.

 

A lire en écoutant une gymnopédie d’Erik Satie.

 

Suzy Dryden

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