Ce jour là Dan Madplume et son ami Two-Guns décidèrent d'aller vider une bouteille de Ten-High sur les berges de la Cut Bank Creek en crue. C'était le 8 Juin 1964 dans la réserve Blackfeet du conté de Glacier dans le Montana, USA.
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Il tombait des cordes. Un déluge semblable à celui évoqué dans cette bible, ce testament aux pages de papier si fin avec lequel Dan Madplume aimait se rouler des cigarettes divines de Nawak’osis*. Malgré son grand âge il conduisait toujours, une Buick noire, un modèle Roadmaster deux portes de 1949. La pluie ruisselait sur les ailes avant, fuselées, fendues chacune par quatre ouïes d’aération argentées. Les bourrasques crépitaient sur le capot galbé. A la proue, rutilait une spectaculaire calandre, chromée, édentée, semblable au sourire de John Two-Guns qui accompagnait Dan ce jour là.

 

– Oui, aimait-il prétendre, c’est la plus belle des mécaniques dans la réserve et le comté de Glacier, et de rajouter, même jusqu’à Heart-Butte, dans celui voisin de Pondera.

C’est que les véhicules que l’on croisait à l’époque dans ce coin de l’état du Montana, accolé au versant Est des Rocheuses, étaient pour la plupart d’humbles pick-up Ford ou Dodge. Il y avait aussi des utilitaires des champs, souvent crottés de labour, qui tractaient parfois une remorque chargée d’une truie, d’une vache, ou bien pleine de betteraves à sucre ou de pommes de terre. Non, rien de comparable avec cette ambassadrice glamour de la civilisation éduquée et des villes clinquantes, aux sommets desquelles, suspendu des centaines de mètres au-dessus du vide, chevauchant le métal, Madplume avait contribué à l’érection des totems urbains du progrès. Ces constructions géantes de verre et d’acier dont les éjaculations électriques noyaient aujourd’hui les étoiles.

 

Tenir son volant lui procurait un vertige semblable à celui éprouvé là-haut, la sensation d’être un homme estimable, d’autant que, en bonne complice, son amnésie de patriarche s’était chargée d’effacer de sa mémoire les souvenirs qui auraient pu contredire cette appréciation. Des aléas, certains regrettables, enfouis sous de simples pelletées de terre, mais, respectueusement tassés par les pas de chorégraphies rituelles… ce soucis de la tradition. Quand des bribes remontaient à la surface Dan Madplume les chassaient à la façon des mouches, d’un revers de la main, avant de concéder, un brin arrogant : « Bah, oui, c’est vrai, peut être que j’ai été un peu rebelle et brigand. Que voulez vous, je suis né sauvage à ce qu’on dit et de toute façon le respect n’a jamais été destiné aux indiens, alors »… Alors, il espérait qu’à l’heure de sa mort, sa défaillance mémorielle jouerait en sa faveur, qu’il pourrait dire sans trop mentir : C’est que, voyez vous, je ne me rappelle plus trop ce qui s’est passé, tout cela m’échappe, l’âge vous savez… et de rejoindre ainsi le bon côté de la rédemption, comme l’on reçoit à la donne l’as d’un flush royal, quitte à le sortir de sa manche.

 

La pluie redoublait de plus belle quand Madplume et Two-Guns quittèrent le campement moderne fait de baraques préfabriquées déjà tordues et fatiguées malgré leurs récentes construction et des bouts de mémoires de tipis. La miséricorde du quartier de Mocassin Flat dans la réserve près de Browning. Dan slaloma entre les débords fangeux et les lambeaux de goudron inondés, quelques kilomètres de gerbes, de splash et de plouf à travers la plaine rincée, avant de rejoindre un petit promontoire de la rive sud, juste au-dessus, à quelques mètres à peine du spectacle de la Cut Bank Creek en crue. Face à eux, de l’autre côté du bouillonnement, l’immensité grasse et verte ondulait sous le vent et ses vallonnements flottaient sensuellement entre la terre et le ciel. Des chevaux s’étaient regroupés à l’abri d’un bosquet de peuplier, juchés sur une butte, leurs croupes protectrices tournées ostensiblement face aux risées obliques et cinglantes. Des vaches lustrées pâturaient, insouciantes. Le silo d’une ferme propulsa un éclair qui irradia silencieusement la nuée grise avant de déchirer la moiteur d’un craquement sec. Le temps d’une respiration et le grondement suivit, roula, s’éparpilla… l’écho fantôme, la mémoire du martèlement des grands troupeaux de bisons disparus. À l’ouest, dans la brume, on devinait la carrure imposante du rocher sacré de Chief-Mountain ; le réconfort quand, après une longue absence, apparaissaient les 1525 mètres de granit, la sentinelle avec, à l’arrière-plan, la colonne vertébrale du monde, Miistakistsi* et ses arêtes blanchies.

 

Les yeux pleins de cette perfection Dan bourra sa pipe de tabac Prince Albert. Il l’alluma en trois appels d’air. L’odeur et son voile de fumée beige se répandirent dans l’habitacle, se mélangeant à celle du cuir rouge de la sellerie, aux effluves du whiskey et aux parfums de leurs carcasses apprêtées d’Old Spice.

Cette année là, la neige s’était mise à fondre dès avril sous l’effet du chinook*, en Mai elle était revenue en de soudaines chutes records sur les sommets qui s’étaient ajoutés au débit des fontes et en Juin la pluie y avait rajouté sa part de folie. Il fallait voir la puissance liquide accouchée par le flanc des montagnes, dévaler, se ruer dans la prairie. Omahksoyisksiksina, l’esprit du serpent à corne, s’en donnait à cœur joie. Son corps musculeux au pelage de boue, écumait, ondulait, giclait, avec tellement d’enthousiasme, d’une rive à l’autre. Il charriait des carcasses d’arbres aux formes monstrueuses, terrassés, les racines dressées de l’un d’entre eux passa, la main d’un géant à l’agonie tendue vers le ciel. Tout deux observaient le spectacle, confortablement installés dans le cuir, sirotant la bouteille de Ten High dont le « America’s native spirit » marqué sur l’étiquette les faisait tellement rire.

 

– John, John, fit Dan, nous ne sommes plus que deux vieux bouts de parchemin imbibés… mais, bon sang, j’aimerais encore pouvoir tenir la main d’une femme tout en regardant la pluie tomber…

 

– Moi aussi, moi aussi, fit Two- Guns en hochant la tête. C’est qu’elles nous ont toutes devancé la haut, rajouta-t-il tristement.

Puis il n’y eut plus que le bruit de la pluie et celui de leurs lèvres sur le goulot et le clapotis du liquide à l’intérieur de la bouteille qui passait d’une main à l’autre.

Rompant le silence, Madplume s’exclama : Bon sang, l’alcool vient de déterrer un truc dans ma tête comme un chien son os. Il se redressa sur son siège dans lequel il s’avachissait progressivement, se tourna vers Two-Guns, le fixa droit dans les yeux.

 

– Tu sais, poursuivit-il, il y a cette histoire que mon père me racontait et que je crois ne jamais t’avoir dite, pas plus qu’aux enfants d’ailleurs, du moins il me semble. Si c’est pas le cas, tant pis, t’auras qu’à poliment faire comme si c’était la première fois… Après tout c’est mon anniversaire aujourd’hui et ce n’est pas par hasard si ça me revient… C’est que j’ai un pressentiment. Toi tu es plus jeune de 16 ans, alors, en principe… peux être même qu’il te prendra l’envie de la raconter à ton tour. Tu diras, je tiens ça de mon vieil ami Dan Madplume, c’était mon ami, un gredin de bon gars…

 

Two-guns le regarda en souriant, inclina un peu la tête sur le côté afin de considérer quelle part de sérieux il y avait dans son propos.

– Ouais, ben, alors dépêche toi Dan Madplume, commence vite cette putain d’histoire, on ne sait jamais, lui dit-il en riant.

 

Madplume lampa une nouvelle gorgée, passa ses mains à plat sur le dessus de son crâne, caressa la blancheur de ses cheveux, ses doigts suivirent le fil de ses tresses jusqu’aux pointes avant qu’il ne se lance de la même façon que le faisait son père, d’abord une longue inspiration et puis les mots venaient.

– Ça s’est passé durant l’été 1867. C’est l’histoire de ce Owl Child et de ce voyou de visage pâle de Malcolm Clarke, comme mon paternel disait, avec un évident mépris dans sa voix. C’était l’époque du grand changement et en me la racontant il souhaitait m’instruire du bon chemin à suivre et me préparer aux conséquences tragiques à venir, celles des guerres perdues contre les Napikwans. Il me disait, voilà comment les petites peines conduisent à de plus grandes. Tu sais mon fils, trop souvent on s’obstine face a ce que l’on devrait accepter sans autre apprentissage que celui de la résignation et du fatalisme, quand bien même douloureux et insupportable. C’est certainement pour cette raison que le whisky a été inventé par les blancs et aussi pourquoi nous, nous tenons si mal l’alcool. Oui, affirmait-il, nous aurions pu nous éviter bien des souffrances en agissant de la sorte.

Ce Owl-Child avait décidé de visiter sa cousine Cutting-Off-Head épouse de ce Malcolm Clarke aussi surnommé Four Bears, à cause des quatre grizzlis qu’il avait tués à lui tout seul en une matinée… Aucun des nôtres n’avait jamais porté un nom pareil, quatre ours, c’est sûr ça créait de la jalousie. D’autant plus que cet homme aimait nos squaws, avec lesquelles il avait eu une meute d’enfants, curieusement tous nés avec les yeux bleus, une variation de bleu, jusqu’à l’azur d’hiver. Nos femmes enviaient la progéniture de cet homme et il faut bien dire que ça mettait une nouvelle fois les nôtres mal à l’aise. Oui, ce gars était le chef d’une vraie tribu de métisses. D’abord avec Cutting Off Head qui lui en avait donné cinq et puis cette sang mêlé de Good Singing qui, malgré son jeune âge, lui en avait donné cinq de plus. D’un autre côté ses deux épouses avaient su lui attirer le respect de certains des nôtres ou plutôt la paix des parentés, et même détesté, il était toléré, d’autant que nous échangions avec lui nos peaux. C’est qu’ils n’étaient pas encore trop nombreux aux alentours, en dehors de Fort Mc Kenzie ou de Fort Benton. Bref, oui, d’aucuns l’aimaient pour ce qu’il possédait, d’autres pour ce qu’il était, un bel enfoiré et un arnaqueur, un bagarreur avec suffisamment de vaillance et de chance pour être toujours en possession de ses cheveux à 50 ans et d’un ranch en plein sur notre territoire, un exploit.

 

– Ce blanc possédait indéniablement une bonne médecine et une bonne grosse paire… réagit Two-Guns.

 

– Tu parles !

 

– Continue mon ami, je chevauche à tes côtés, j’écoute ton père parler par ta bouche. Continue, mais passe moi donc un peu de carburant.

 

– Donc, Owl-Child accompagné d’une dizaine de braves avec femmes et enfants installèrent leur campement sur les terres de ce Clarke. En bon négociant et dans un souci de concorde l’homme accueillait volontiers les proches et parents de ses épouses. Seulement voilà, peu de temps après leur arrivée des chevaux vinrent à disparaître. Volés, sans que l’on ne sache par qui. Les portes des corrals avaient été ouvertes et les canassons s’étaient tirés. Curieusement, Clarke réussit à rapidement ramener les siens : je savais ou les trouver, mes chevaux connaissaient la pâture, avait-il dit. Owl Child, lui, dut laisser femmes et enfant sur place et partir avec ses hommes à leur recherche sur des montures prêtées. Il était revenu quelques jours plus tard, bredouille et dépité.

 

– Ça, j’imagine qu’il devait l’avoir mauvaise.

 

– Tu crois pas si bien dire. Tu le sais aussi bien que moi John, en ce temps là mieux valait perdre ses dents que ses chevaux.

 

– Ouais, ben moi j’ai toujours mon cheval. Les yeux de Two-Guns s’étaient plissés pour n’être plus que deux fentes avec des rides tout autour et un petit éclat brillant au milieu. Donc, tu disais que cet enfoiré prospérait, que ses femmes pondaient des enfants tous bien portants et que le ciel l’accompagnait de sa bienveillance, alors oui, c’est certain que sa médecine était la plus puissante.

 

– Ouais Two-guns. Ce Clarke aurait pu lui offrir des chevaux, un geste, une compensation du sort… Mais il ne le fit pas. C’est vrai que ce Owl Child avait la réputation d’être un querelleur à l’affût d’occasions… Peut être même que Clarke avait pensé qu’il s’était lui-même volé, pour bénéficier stratégiquement de son possible et charitable dédommagement.

 

– Ça Dan, saurait été une sacrée ruse pas vrai ? et il se mit à rire à l’intérieur. Son petit corps tout sec et maigre secoué de tressautements, si bien qu’en tendant l’oreille on pouvait entendre ses os s’entrechoquer et le frottement de ses bronches, le bruit d’un sac de jute rempli de cailloux que l’on traîne à terre.

 

– Tu penses bien que Owl Child lui en garda rancune. Au petit matin il leva discrètement le camp et alla lui même se servir en chevaux dans le corral du ranch et prit en plus une paire de mules en rétribution des dommages.

 

Two-Guns riait franchement cette fois ci, l’alcool aidant, animé de hoquets, sa bouche aux reflets d’or avec ses trous, grande ouverte, et ses éclats rauques procuraient de la joie à Madplume, le plaisir de le voir comme ça. Il posa sa main large et fripée comme l’écorce d’un cèdre sur l’épaule de l’homme et la serra amicalement plusieurs fois, il aurait pu la broyer rien qu’avec deux doigts.

– Écoute bien, rajouta t-il, 2 jours plus tard les blancs furieux déboulait au campement, ouais ce Clarke en compagnie de l’un de ses fils, Horace qu’il s’appelait. Ces deux là étaient fermement décidés à obtenir la restitution de leurs biens. Lorsque ce Horace vit Owl Child juché sur l’une de ses montures favorites, il devint comme fou. Fou au point de lui fouetter le visage avec ses rênes pendant que son père le traitait de vieille femme. Tout deux ne durent leur survie que grâce à à l’intervention des anciens et l’on en resta plus ou moins là… Owl Child rendit une partie des chevaux prétendant que l’autre partie lui avait été volé par les Crows… et moi, Dan Madplume, 9 mois après cet évènement je trouvais le chemin de ce monde, jour pour jour avec aujourd’hui 8 juin 1964, 96 putain d’années.

 

– Bon anniversaire mon vivivieil ami, éructa Two-Guns, sa voix devenue soudainement pâteuse. Un léger soubresaut du corps l’animait à présent, lent, toutes les trois ou quatre respirations, régulier comme un métronome. Un hoquet, qui quand il se présentait élargissait son sourire béat.

 

Dan Madplume reprit une gorgée.

– Celle là c’est celle du dénouement, souffla-t-il.

– Vas-y Dddan, je suis tout ouououï.

 

– La suite se déroula une fin d’après-midi de l’été 1869. Clarke finissait une partie de backgammon sur la véranda de son Ranch quand Owl Child se pointa avec 5 autres braves. L’air de rien tout le monde se salua, jusqu’à l’accolade, de la même façon que l’on se retrouve après une longue absence en famille et que l’on fait semblant d’oublier ce qui s’est passé avant… Ils taillèrent le bout de gras, exprimèrent les regrets pour la disparition de Good Singing, morte en couche et qui avait laissé un sixième enfant, une fille aux yeux bleus. Ils partagèrent une pipe et soupèrent ensemble en grande fraternité. Lors d’une nouvelle pipe à la fin du repas, Owl Child fit savoir qu’il était venu ramener des chevaux qui avaient été volés à Clarke par les Crows quelques semaines auparavant, et qu’il comptait sur lui pour les peaux de la saison. L’homme, qui était resté sur ses gardes, réagit alors avec grand enthousiasme et lui offrit son meilleur Whiskey. Devant autant de bonnes nouvelles comment aurait-il pu se douter… Jusqu’à ce que Owl Child propose à son fils Horace d’aller identifier et compter les chevaux ramené par ses hommes à l’extérieur… Le jeune homme hésita un instant, se demanda prudemment s’il devait sortir armé, tout ça pouvait attendre le lendemain matin… Mais, l’alcool aidant, son père le raisonna sèchement, tout en continuant sa conversation. Soudain des coups de feu claquèrent et la panique s’empara de tous. Une dizaine de cavaliers, sortis de nulle part, se joignirent à la mise à sac du Ranch. Malcolm Clarke mourut, le tomawak fiché dans sa poitrine ne lui en laissa pas le choix. Parce qu’ils avaient tous du sang Piegans sa famille fut épargnée et, bien que blessé, Horace se remit avec l’intention ferme de se venger. Owl Child justifia la mort de l’homme par l’humiliation subit auparavant et prétendit que des femmes avaient été violées au ranch pendant qu’il recherchait ses chevaux volés lors de son séjour… et que cela expliquait le mystère des yeux bleus de certains de nos enfants.

 

– Nom de dddieu ! brailla Two-Guns. nooom de dddieu, il le répéta quatre ou cinq fois avant d’ajouter, l’air désolé, pardon, vas-y, continue Dddan…

 

– C’est un de ces éclaireurs métis qui quelques mois plus tard, à l’aurore glacial et dans une neige épaisse, conduisit les soldats pour leur raid de punition. Au moment de passer à l’attaque, il réalisa qu’il s’agissait du camp du chef pacifiste de Heavy Runner et non pas celui de la bande à Owl Child. Le colonel qui conduisait le détachement déclara : cela ne fait aucune différence, ce sont tous des Indiens et nous allons les tuer, tous. Restez calmes et visez juste. N’épargnez personne. Le drame eut lieu sur les berges de la Marias, le 23 janvier 1870. Mes grands-parents paternels étaient parmi les 217 qui moururent ce jour là…

Tu vois John, mon père terminait de la même façon qu’il débutait, avec une grande inspiration suivit d’un léger sifflement, celui de l’air maintenant sans mots qui s’échappait d’entre ses lèvres. Le son d’une flèche qui file vers son but. Pour tout te dire, à l’intonation de sa voix, et bien que jamais il ne me l’avoua, j’imaginais son rôle dans le meurtre de ce Clarke. Je savais qu’il avait été l’un des jeunes braves de ce Owl-Child et qu’il portait sa part de responsabilité dans la mort de ses propres parents. A chaque fois qu’il m’a raconté ce récit j’ai feint, pour le satisfaire, de méditer le sens du récit, mais mon esprit bouillonnait comme l’étuve d’un steam-boat, plein d’une vapeur que j’allais passer une bonne partie de ma vie terrestre à fulminer. Ce n’est pourtant que bien après la mort de ma mère et de mon père, un de ces jour où saoul je me regardais dans le miroir, que j’acceptais enfin l’évidence et réalisais le vrai sens de cette histoire.

 

– Nom ddde didieu Madplume ! Réitéra Two-Guns, toutes ces années et je n’avais jajamais osé te le dedemander !

Juste le martellement de la pluie sur la tôle, le bruit du vent et la légère vibration de la carrosserie sous les rafales les plus violentes. Dan absorba une nouvelle gorgée pour faire disparaître les larmes qui lui étaient montées aux yeux et tendit la fin de la bouteille à Two-Guns. Celui ci interrompit son geste, resta le bras suspendu, la bouche entrouverte avant de s’exclamer : ah bbben memerde ! Sa voix était maintenant devenue chevrotante, je crois que j’aurais pas le temps de raconter cette ppuputain d’histoire à qui que ce soit d’autre !! Il retira sèchement la bouteille de la main de Madplume et la vida prestement, d’un seul coup de coude, jusqu’à la dernière goutte, avant d’ajouter, cette fois ci avec une gravité solennelle: C’est le réservoir amont qui vient de lâcher Dddan, il vient de lâcher, c’est ssûr, bon sang, la rivière est énorme, elle a faim et elle va nnounous bouffer !

Madplume perçu le reflet d’effrois dans les yeux de son ami qui s’écarquillaient comme jamais, il tourna sa tête à l’opposé, juste à temps pour découvrir la vague gigantesque. Elle mordit la terre du promontoire, la mâcha dans un fracas dantesque, les aspira dans sa gueule bouillonnante. Emportée par le courant, pendant une fraction d’éternité, la Buick se maintint fièrement à la surface. Dan eut le temps d’une ou deux bouffées supplémentaires sur sa pipe. Il garda une main sur le volant avec l’illusion qu’il la conduisait, qu’il en maîtrisait toujours le destin. Two-Guns marmonnait à ses côtés, les mains posées à plat sur ses cuisses, son visage à présent étrangement calme. Ils voguaient tout deux en direction de la Marias et puis ce serait le Missouri avant de rejoindre le Mississippi et de glisser jusqu’au golfe du Mexique… La radio jouait faiblement dans le vacarme comme si de rien n’était. Par la fenêtre il vit le désespoir d’un cheval qui surnageait, emporté par la fureur. L’animal tentait péniblement de maintenir sa tête hors de l’eau, les naseaux frémissants, ses yeux exorbités, injectés de peur avec cette expression qui semblait dire : C’est foutu, pas, vrai ?

Il leva les yeux et regarda le ciel gris de pluie disparaître progressivement sous l’eau boueuse. Le jour était arrivé.

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