Créé le: 14.08.2026
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Gesse des marais Lathyrus palustris
Je vois la mer, j’entends les vagues, je sens la fraicheur de l’écume, je goute l’eau salée. Je plonge complétement.
Tout n’est que sensation pure et volupté. Aucune pensée, juste l’enveloppement total, corps et âme.
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Depuis la plage à marée basse, elle va couper à travers les dunes pour regagner sa maison. Ses pieds s’enfoncent dans le sable mouillé, laissant des empreintes humides que le retour à marée haute sur l’estran viendra effacer.
C’est juste le temps qu’il lui faut pour s’imprégner d’une idée avant de prendre une décision. Elle doute souvent, rêve sa vie plutôt que de l’agir.
Ses cheveux roux gorgés de sel épousent la courbe des dunes tandis que les plantes ploient sous le vent.
Balayée par l’aquilon, la gesse des marais semble faire un signe de sa frêle silhouette. Elle se cambre vers le soleil pour capter la pleine lumière comme une star a besoin des projecteurs pour exister.
La superposition de ses pétales forme autour de sa tige, une robe d’un violet délicat tirant sur le bleu ou le rose. Malgré sa fragilité apparente, elle déploie des trésors d’adaptation biochimique pour filtrer l’eau sans se déshydrater.
Elle s’appuie sur ses compagnons des sables mouvants, les oyats et autres roseaux, s’y agrippe grâce à ses vrilles et s’élève, fière au-dessus de l’eau. Elle forme avec ses semblables un bastion de résistance dans les marais.
En ce matin de printemps pluvieux, alors qu’il s’affaire, depuis quelques heures déjà, à classer des planches d’herbier du 19e siècle, le jeune archiviste du jardin botanique suspend son ouvrage.
Par la fenêtre de la bibliothèque il regarde se former la brume qui monte et recouvre progressivement les plantes d’un voile cotonneux.
Ces cinq dernières années, il les a passées à étudier l’histoire et la biologie avant de se spécialiser dans la conservation du patrimoine, il s’est laissé porter par ce cadre sans trop se questionner.
Maintenant qu’il est diplômé, Il sent monter en lui une angoisse diffuse qui l’envahit peu à peu. Pourquoi s’est-il tourné vers le passé ?
Pourquoi a-t-il choisi de gérer un cimetière de plantes séchées et de papiers jaunis, alors qu’au dehors la ville bouillonne.
L’humidité ambiante ébouriffe ses méninges et sa tignasse brune.
Elle monte d’un pas décidé dans sa chambre, son cœur bat vite, ses doigts tremblent sur le clavier, elle réserve son billet de train Wissant Genève en passant par Paris.
Son père sent qu’il se trame quelque chose, il l’interpelle :
— Sidonie, que se passe-t-il ? Pourquoi cours-tu comme ça dans l’escalier ?
— Je t’expliquerai plus tard, papa.
Il faut dire que ces derniers mois, elle les a passé enfermée dans sa chambre. Elle vient de décrocher son Master en lettres classiques. Elle hésite entre le travail de médiatrice culturelle ou de journaliste.
Mais le destin s’est abattu sur sa famille. Sa mère dont elle était très proche, est morte tragiquement en voulant sauver un enfant de la noyade.
Face à ce choc émotionnel si violent, elle a eu besoin de se tourner vers sa lignée maternelle. Elle a ressorti Le carnet de cuir transmis depuis neuf générations de mère en fille. Quel miracle que cet héritage perdure !
C’est son aïeule Rosalie née en 1778, fille du botaniste Jean-Baptiste Lamarck qui est à l’origine de ce carnet. Elle y a consigné l’échange épistolaire entre son père et Augustin Pyramus de Candolle, célèbre botaniste genevois. Rosalie était les yeux de son père devenu aveugle. Elle lui a permis de mener à bien l’écriture des derniers volumes d’un ouvrage majeur qui a traversé le temps.
Sidonie sait qu’un mystère bien gardé se glisse dans la correspondance entre Lamarck et de Candolle. Elle déchiffre et relit des passages de l’écriture déliée du botaniste genevois.
Certains sont effacés, elle lit à voix haute :
« La nouvelle du malheur qui vient de vous frapper à nouveau est enfin parvenue jusqu’à Genève. »
Puis :
« Vous me pardonnerez je l’espère si je m’autorise une franchise que seule notre estime réciproque peut excuser. »
Plus loin :
« Avez-vous envisagé que les évènements récents pussent n’être pas entièrement étrangers à ces expériences dont vous me faisiez naguère le récit ? »
Et enfin :
« L’histoire des sciences nous enseigne que le même remède qui console certains tempéraments peut devenir funeste à d’autres. »
Sidonie connaît le mythe familial, Lamarck a toujours été considéré comme victime du destin. Profondément marqué par le décès précoce de ces trois épouses, emportées par le mal de la mélancolie. Les lettres laissent entrevoir une tout autre version.
Il lui manque une pièce du puzzle, la réponse de Lamarck à de Candolle.
— Augustin ! Il y a un appel pour toi, tu décroches ?
Absorbé par ses pensées, Augustin n’a même pas entendu le téléphone sonner. Il fait un effort pour sortir de sa torpeur.
— Bonjour, je suis Sidonie Roussel, je suis à la recherche d’une lettre que mon aïeul Jean-Baptiste Lamarck aurait envoyé à Augustin de Candolle en 1819.
Augustin se redresse, ce genre de demande ne lui est jamais arrivé.
— La correspondance de Candolle est en grande partie numérisée. Je peux rechercher…
— Je préférerais consulter les originaux.
Un silence.
— Je serai à Genève demain.
Augustin sourit malgré lui.
— Dans ce cas, quinze heures trente ?
— Parfait.
Augustin est intrigué par la requête de Sidonie. Pourquoi cette jeune femme semble avoir tant d’empressement à retrouver une lettre datant de plus deux siècles.
Cet appel le réconforte, finalement les plantes comme les lettres archivées peuvent à tout moment susciter l’intérêt de quelqu’un sur cette planète. Il réalise qu’il est à sa place, il a étudié au collège de Candolle, porte le même prénom que le célèbre botaniste et travaille dans l’institution créée en 1817 au parc des Bastions par celui-ci.
Peut-on être à ce point influencé dans ses choix ?
Le lendemain, Sidonie arrive en gare de Cornavin, elle pose les pieds pour la première fois sur le territoire Suisse. Munie de sa valise à roulette, elle se dirige vers le quai du Mont Blanc pour longer le lac, elle est subjuguée par la beauté du paysage, le scintillant bleuté de l’eau, le Mont blanc comme ligne d’horizon. Son regard est accroché par une statue élancée.
Mais c’est Sisi ! Elle ressent tout à coup que l’Histoire est tangible. Elle réfléchit à la chronologie des évènements, l’assassinat de Sissi c’était un demi-siècle après la mort de Candolle.
Toute à sa réflexion, elle est surprise d’arriver devant l’entrée du jardin botanique.
Accueillie à bras ouverts par les hautes grilles en fer forgé, elle consulte le plan, prend le sentier sur sa droite et se laisse guider jusqu’à la bibliothèque.
Augustin jette un coup d’œil nerveux à sa montre, c’est à ce moment précis qu’il voit passer en contrebas, la silhouette svelte d’une jeune femme. Sous la lumière dorée, sa robe effleure les fougères jusqu’à se fondre dans le décor, tandis que sa chevelure rousse brille comme une étincelle au cœur de la verdure.
— Mademoiselle Roussel ?
— Sidonie.
— Augustin.
Sa timidité lui fait oublier les formules d’usage d’une première rencontre. Puis il la guide dans la salle des archives, l’ordinateur est déjà ouvert sur les lettres numérisées de la correspondance de Candolle de 1819.
Il est fier de partager cette technologie, c’est son prédécesseur, très apprécié, qui a tout classé aux archives. En parler, éveille en lui une pointe de jalousie.
Sidonie sort du Carnet de cuir les manuscrits originaux de Candolle adressés à Lamarck, Augustin est submergé par une émotion soudaine qui attendrie la jeune femme. Elle cherche précisément les lettres qui répondent à de Candolle.
Augustin a beau chercher sur son ordinateur, il ne trouve rien, seules les lettres de cette période manquent à l’appel, toutes les autres sont soigneusement consignées.
Ils accèdent à la salle ou sont conservés les originaux. Cette fois, c’est Sidonie qui est émue. Elle pose son regard sur l’écriture de son ancêtre, troublée par cette trace intime encore si présente sur le papier deux siècles plus tard. Lettres après lettres, ils remontent la correspondance, celles qu’ils recherchent sont introuvables.
Augustin demande à Sidonie pourquoi elle tenait tant à voir les réponses de Lamarck. Elle suppose qu’il a laissé des traces écrites sur les dosages de plantes médicinales utilisées pour soigner la bile noire de ces compagnes.
D’après les réponses de Candolle, elle en déduit qu’il conseillait à son ami d’ajouter d’autres substances au Lathyrus palustris pour contrer les effets purgatifs et toxiques de la plante. De Candolle était docteur en médecine, il avait évoqué que l’ingestion prolongée de certaines plantes pouvait provoquer des symptômes neurologiques. Si la déduction de Sidonie est bonne, il avait fallu étouffer l’affaire et abandonner la piste prometteuse de ce remède pour ne pas compromettre son ami.
Augustin écarquille les yeux, sidéré.
Il se souvient qu’il y a une année, quand il venait d’être embauché à la hâte après le départ précipité de son collègue, il a entendu parler de cette affaire de disparition massive de Gesse des Marais sur la côte d’Opale, d’autant plus qu’il s’agit d’une espèce menacée et strictement protégée. Il avait été directement concerné puisqu’on lui avait demandé de vérifier l’état des banques de graines conservées à moins vingt degrés. Or, le nombre de pois congelés était nettement inférieur à ce que ses collègues imaginaient. Il les a sentis dubitatif à son égard et en avait gardé un étrange malaise.
Sidonie se souvient parfaitement de l’événement, à deux pas de chez elle, dans le marais de la Slack, habituellement si paisible et délaissé par les hommes, les gesses des Marais avaient été sauvagement arrachées sans que personne n’en comprenne la raison.
Les deux jeunes gens se regardent intensément, dans le noir de leurs pupilles, tous les indices se recoupent enfin : la disparition des lettres sur les effets et les remèdes prometteurs des Gesses, le vol des graines à Genève, suivi de l’arrachage massif de la plante sur la côte d’Opale, le départ précipité de l’archiviste.
Augustin s’enthousiasme et propose à Sidonie de mener l’enquête sans plus attendre, il lui donne rendez-vous dès le lendemain matin au pied du vieux Platane au Parc des Bastions.
Après une nuit agitée, elle est d’autant plus réceptive à l’apaisement que lui procure l’arbre. Adossée à son tronc ; elle sent son effluve, sa fraicheur et la douceur de son écorce, ses jambes se détendent le long des racines. Elle sourit en voyant arriver son nouvel ami, sa timidité semble s’être évanouie pour laisser place à un regard malicieux. Il est fier de lui offrir une feuille séchée de ce platane que De Candolle avait gardé dans un carnet, c’est un lien qui les unit à travers le temps. Ils décident que ce talisman les guidera dans leur quête.
Elle lui tend un vieux livre jauni de Jean-Baptiste Lamarck, c’est le premier ouvrage qui détaille, un demi-siècle avant Darwin, la théorie de l’évolution, appelé alors transformisme.
Un long silence, Augustin a une idée, il va comparer l’ADN des graines anciennes à celui des graines actuelles sur le terrain, il va pouvoir créer une empreinte infalsifiable qui permettra de prouver leur origine et de démasquer ainsi le voleur qui tenterait de les cultiver ou de les revendre.
À Wissant, le père de Sidonie a préparé un bon repas. Il pose sur la table une salade de salicornes aux couteaux persillés. Augustin écarquille les yeux, ils éclatent tous les trois d’un rire franc.
Dans le carnet de cuir, elle écrit pour la première fois.
« Maman, pour réussir à vivre sans toi, je refuse de faire semblant d’être forte ou performante ; tu disais toujours que j’étais une enfant robuste. Aujourd’hui, je choisis d’incarner la vraie robustesse, celle des plantes : s’adapter pour ne pas mourir. Lamarck serait fier de nous, j’en suis sure ! »
Elle entend les marches grincer doucement, comme sous le poids d’un pas hésitant.
— Papa ?…
— Je ne voulais pas te déranger…
— … J’ai décidé d’être journaliste.
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