Créé le: 09.08.2026
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Frères de sève

NouvelleAventure botanique 2026

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© 2026 a Fleur de nuit

Ils sont partout, silencieux et immobiles. A force de passer à côté d'eux sans vraiment les voir, nous les oublions. Ils sont pourtant les garants de notre survie et de la beauté du monde.
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Frères de sève

La pièce est petite, blanche. A gauche, une imposante bibliothèque couvre la paroi. Sur le mur du fond, la photo grand format d’un ours blanc couché sur la banquise, sa tête posée entre ses énormes pattes, accueille les visiteurs de son regard noir magnétique. Derrière un bureau en acajou, un homme dans la soixantaine est assis dans un fauteuil, les mains croisées sur son ventre. Face à lui, une jeune femme est prostrée sur une chaise, son sac à main posé sur ses genoux.

–        Dites-moi ce qui vous amène, mademoiselle.

–        C’est mon médecin de famille qui m’envoie. Selon lui, je souffre d’anxiété aiguë.

–        Bien, je vous écoute.

–        Un soir de juin, j’ai été réveillée par une pétarade assourdissante. Je me suis ruée sur le balcon pour regarder ce qui se passait dans le parc en bas de chez moi. Des jeunes se livraient à une bataille pyrotechnique. Soudain, un de leur projectiles a embrasé un pin noir. Le feu a pris en une seconde, transformant ce malheureux arbre en torche. Je n’étais pas la seule à contempler l’embrasement et quelqu’un a eu la présence d’esprit d’appeler les pompiers. Dieu merci, ils ont stoppé l’incendie avant qu’il ne se propage. Quant aux pyromanes, ils se sont enfuis lâchement. Je me suis recouchée, mais j’ai eu beaucoup de peine à m’endormir. Les images de cette longue torche tournaient sans fin dans ma tête.

–        C’est normal après un choc pareil.

–        C’est plus que cela. Je suis vraiment triste pour cet arbre, victime innocente de la connerie humaine. Il y a peu de chances qu’il survive à cet horrible incident. C’est bizarre, mais j’ai le sentiment d’être en deuil.

–        En deuil ?

–        A mes yeux, ce pin noir d’Autriche est une créature vivante. J’aime sa silhouette conique arrondie, les larges écailles de son écorce, ses longues aiguilles. Je passe devant lui tous les jours. Il est un peu comme un gentil voisin discret auquel on ne prête que peu d’attention mais dont on regrette amèrement l’absence. Et puis…

–        Oui ?

–        C’est délicat à dire, délirant même…

La jeune femme, penaude, se fige dans un silence embarrassé tout en serrant son sac à main contre sa poitrine.

–        N’ayez crainte, je peux tout entendre, mademoiselle.

–        Eh bien… je parle à ce pin… et il me répond. Le lendemain de l’incendie, j’ai posé ma main sur son tronc. J’ai senti un bourdonnement sous ma paume. J’ai pensé qu’il avait peur, alors j’ai chuchoté que j’étais désolée, que je ne lui voulais aucun mal. Le bourdonnement a cessé. A la place une espèce de murmure très doux, puis plus rien. J’ai éprouvé du soulagement, je n’étais pas son ennemie. Suis-je devenue folle, docteur ?

L’homme, un peu interloqué, se penche en avant et d’une voix calme :

–        Non, pas du tout. Vous avez juste une forte sensibilité externe. Quel est votre profession ?

–        Ergothérapeute dans un EMS.

–        Cela requiert de l’empathie et manifestement vous en avez. C’est une belle qualité de pouvoir se mettre à la place de l’autre pour comprendre ses émotions, de reconnaître qu’il nous est semblable, mais sans confusion entre nous et lui. Votre extraordinaire empathie vous permet de vous relier à toutes les créatures vivantes. Très peu de gens en sont capables.

–        Vous me rassurez un peu. Je pensais que tout cela était causé par mon imagination. C’est peut-être une qualité, mais cela me pourrit la vie en ce moment.

–        En ce moment ?

–        A cause du feu, qui actuellement détruit des milliers d’hectares de forêt un peu partout dans le monde. La sécheresse, causée par cette canicule qui n’en finit pas, favorise les incendies, volontaires ou accidentels. La végétation meurt de soif, et même les vieux arbres en souffrent, comme le chêne vénérable du jardin botanique, victime de la casse estivale.

–        C’est regrettable, en effet.

La jeune femme lève la tête et croise le regard de l’ours blanc. Elle hausse soudain le ton. Ses yeux brillent, son visage s’anime.

–        Non, c’est inquiétant ! Et je me sens terriblement impuissante ! J’ai peur pour eux et pour nous. Des arbres se transforment en bûchers comme au temps des sorcières ! Ils ne hurlent pas, mais je les entends ! Voilà les conséquences de ma super empathie !

–        Il est vrai que ces incendies à répétition sont inquiétants. Néanmoins, peut-être que votre forte empathie vous conduit à vous identifier à la souffrance de l’autre. Cette fameuse confusion que normalement vous devriez éviter.

La jeune femme d’une voix véhémente :

–        Ce n’est pas de la confusion, mais une véritable proximité ! Je fais partie de la nature et la nature fait partie de moi. Point barre ! Elle souffre, je souffre. Tout le monde devrait le ressentir d’une manière ou d’une autre. Mes amis prétendent que je suis éco-anxieuse. Franchement je ne sais pas ce que ce mot signifie.

–        C’est un terme à la mode. Il désigne la peur et le stress ressenti par rapport au changement climatique et à ses conséquences sur la biodiversité. Je vous rassure, ce n’est pas considéré comme une maladie mentale.

–        Je me fiche de ce que les autres pensent de moi ! Mon ressenti est légitime, ce n’est pas une lubie !

D’une voix plus douce, l’homme tente d’apaiser la jeune femme, dont le corps frissonne.

–        Vous avez raison de ne pas vous identifier à l’opinion d’autrui, mais si vous êtes ici, c’est que vous cherchez une explication et surtout une solution à votre mal-être actuel. Quand votre intérêt pour les arbres a-t-il commencé ?

–        Je ne souviens pas. Il me semble que j’ai toujours été sensible à la vie des arbres.

–        Qu’en pense votre famille ?

–        Impossible à dire. Mes parents sont décédés il y a longtemps. Je me souviens juste qu’ils aimaient les balades en forêt.

–        Des grands-parents encore en vie ? Une fratrie ?

–        Non plus. Je suis fille unique. Mes deux grand-mères sont mortes durant mon enfance et mon grand-père maternel durant mon adolescence. Quant à mon grand-père paternel dont j’étais très proche, il est décédé l’année dernière.

–        Aussi proche qu’avec les arbres ?

–        Oui, car lui-même adorait les arbres. Son propre père avait planté un chêne à sa naissance comme repère de mémoire représentant la force et la sagesse. Ce géant, mon grand-père le considérait comme son frère jumeau, car il était fils unique. Enfant, il y grimpait chaque jour, lui confiait ses secrets et ses chagrins. Son père a fini par lui construire une cabane. J’ai pu m’y réfugier pendant ma propre enfance. Il m’a transmis sa passion pour les arbres en me montrant comment les reconnaitre et les respecter. Dans la famille, c’est lui qui me comprenait le mieux. Il était intelligent, sensible et affectueux.

–        En fait, ce chêne est un membre de la famille.

–        Oui, mais…

D’une voix étranglée, la jeune femme explique :

–        Il a été foudroyé un soir d’orage, fendu en deux et dévoré par les flammes. Mon grand-père en a été tellement affecté qu’il est mort d’un arrêt cardiaque quelques mois plus tard, du moins, c’est ce que je pense.

–        Cela m’évoque le syndrome du cœur brisé.

–        C’est exactement cela ! Le chêne a été abattu, seule une souche subsiste, et sa maison a été mise en vente récemment. Je ne me voyais pas y vivre. Avec son décès, j’ai perdu un confident et mes racines familiales.

–        Je comprends mieux votre anxiété.

–        En tout cas, je sens que mon cœur est mal en point. J’ai parfois des palpitations cardiaques, comme des battements d’ailes de colibri et la sensation d’un étau enserrant ma poitrine. Croyez-vous que mon cœur risque de se briser ?

–        Je ne suis pas cardiologue, mais je peux vous adressez à un confrère pour des tests. Par contre, il faut traiter votre phobie du feu, source de votre anxiété actuelle.

–        Non, non, je ne suis pas phobique ! J’ai juste peur que le feu ne détruise les arbres. C’est un danger réel, pas un fantasme !

–        Peut-être, mais ce même feu, par ricochet, tue des gens qui vous sont chers.

La jeune femme, interloquée, bredouille :

–        Alors… si je vous suis bien… quand un arbre auquel je tiens brûle, cela me renvoie inconsciemment au décès de mon grand-père… ? J’ai de la peine à y croire.

–        C’est tout à fait possible.

–        Avec votre théorie, en perdant le pin noir auquel je m’étais attachée, je risque donc de mourir à mon tour ! N’est-ce pas un peu tiré par les cheveux ?

–        Non, c’est plausible, mais pas inéluctable. La perte d’un être cher fait partie de l’ordre des choses et l’on peut la surmonter par un travail de deuil.

–        Ah oui ? Pourtant, selon votre analyse, mon grand-père en est mort.

–        La perte de son « jumeau » n’est sans doute pas la seule cause de son décès.

–        Peut-être avez-vous raison. Et comment le fait-on, ce deuil ?

–        Cela dépend des gens et de leur attachement à l’être qu’ils ont perdu. Et vous, comment vivez-vous le deuil de votre grand-père ?

La jeune femme se recroqueville un peu plus sur la chaise, les bras croisés sur sa poitrine comme pour se protéger.

–        Comme je peux. J’ai organisé les funérailles de mon grand-père. Je lui ai choisi un emplacement au pied d’un cèdre du Liban, dans un cimetière doté d’un magnifique parc arboré. A cause de la forme de ses énormes branches, je l’ai même surnommé l’éléphant. Je me recueille souvent sur sa tombe, mais il me manque terriblement.

–        Votre grand-père aurait apprécié votre sollicitude. Et pour le chêne ? Y-a-t-il eu une cérémonie ?

–        Pas que je sache. Mon grand-père était tellement déprimé qu’il n’allait plus dans son jardin. Il ne supportait pas de voir la souche calcinée. Du coup, je n’y allais plus non plus. Quand je lui rendais visite, je le trouvais au salon, prostré dans son fauteuil. Je ne suis pas parvenue à le consoler.

–        On ne peut pas effacer la douleur d’autrui. Par contre, on peut rendre hommage à ce qui comptait vraiment pour eux. Que pensez-vous d’une cérémonie d’adieu à ce chêne ?

Le visage de la jeune femme soudain s’illumine. Ses bras s’ouvrent, ses mains se décrispent, tout son corps se détend.

–        Cette cérémonie ferait plaisir à mon grand-père. Je pourrais même imaginer un rituel pour le pin noir. Je connais un peintre qui récolte les cendres des forêts calcinées pour les mélanger à d’autres pigments. Il utilise aussi des branches d’arbres comme pinceaux. Ses séries sur les arbres sont magnifiques. Je pourrais m’inspirer de sa démarche. Je vais y réfléchir.

L’homme sort un calepin en souriant.

–        Bonne idée ! Et maintenant, parlons d’un rendez-vous chez un spécialiste pour ces palpitations. Je connais un très bon cardiologue. Je peux l’appeler si vous le désirez.

–        Non, pas la peine. J’aimerais essayer un autre moyen pour mes angoisses : une retraite dans une forêt thérapeutique.

–        Une forêt thérapeutique ?

–        Oui, il y en cinq dans le monde. Un bain de forêt me fera le plus grand bien.

–        C’est une solution qui vaut la peine d’être essayée. Je vous propose de me rappeler dans quelques semaines pour voir comment vous vous sentez.

–        Pourquoi pas ? En attendant, je vais me débrouiller toute seule. Merci de m’avoir écoutée ! Au revoir, docteur !

Après avoir raccompagné la jeune femme à la porte de son cabinet, l’homme se plante devant la photographie de l’ours blanc. Tous deux se regardent en silence pendant une longue minute. L’homme saisit ensuite son portable et compose un numéro. Une voix féminine répond.

–        Bonjour, ma chérie ! Aujourd’hui, je dispose d’une longue pause de midi. J’ai pensé que nous pourrions déjeuner ensemble. Comme vous allez bientôt emménager dans une maison avec un grand jardin, j’ai eu une idée de cadeau pour la naissance de mon petit-fils et j’aimerais t’en faire part. Cela te dirait ? Super, je t’attends au nouveau bistrot « La Canopée des Délices » !

 

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