Une revue, six auteurs « vétérans », un lapin nommé Sire Jeannot… et une question : la création a‑t‑elle un âge ? Ils pensaient avoir « été ». Ils découvrent, dans un rebond, qu’ils sont — forever young.
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Forever young, ou six auteurs en quête de revue

 

Alma compléta soigneusement le bulletin d’inscription. En inscrivant sa date de naissance, elle songea que les années passaient décidément bien vite, puis referma l’enveloppe. Le timbre, une fois collé, elle se rendit à la boîte aux lettres, à l’angle de la rue.
Il lui restait ensuite à transmettre son texte par courriel. La participation au concours littéraire qui avait retenu son attention, organisé par une revue parisienne, était subordonnée à ces deux démarches distinctes.
Elle s’y était conformée sans réfléchir outre mesure, mais alors qu’elle rebroussait chemin, une question s’imposa à elle : pourquoi lui demandait-on, une fois encore, de préciser son âge ?
Elle aurait compris si l’appel à textes s’était adressé à différentes catégories de participants, avec notamment une section junior.
Ce n’était pas le cas.
Que devait-elle en conclure ?

Alma s’en ouvrit à son amie, Clémence, qui, comme elle, avait franchi — avec souplesse et élégance — la barre des soixante-cinq ans.
— Non ! s’exclama cette dernière, incrédule, ils ne feraient pas ça…
— Et pourquoi pas ?
— Tu crois vraiment ? L’âge ? Tu deviens parano !
Clémence la regarda, abasourdie. Elle connaissait bien son amie, prompte à monter sur ses grands chevaux et à caracoler, au-delà du raisonnable, sur les sommets de l’indignation.
Sans se démonter, Alma poursuivit son raisonnement :
— Parano, pas tant que ça ! Réfléchis. Il y a un lien, forcément, sinon, pourquoi demander l’âge ? Regarde seulement les titres des revues : Les jeunes pousses, L’Œuf de la découverte, ou encore, la meilleure de toutes : Deviens. Elles cherchent la relève, Clémence. Une voix neuve, jeune ! La voix de demain — pas la nôtre.
Elle marqua une pause, puis soupira :
— Nous, ma chère, nous sommes… pire : nous avons été.
Clémence hocha la tête, à moitié convaincue.
— Tu n’as peut-être pas tort. Le genre évolue avec l’époque. Les jeunes parlent plus vite, articulent moins. Les récits suivent le même mouvement : les mots se bousculent, les phrases se hâtent d’arriver au fin mot de l’histoire, comme si le lecteur était pressé d’en finir à peine après avoir commencé.
— Bientôt, cela fera des wip, des clipcrap, des bang, des vlop et des zip, s’exclama Alma.
— Et des shebampowblopwizz avant de finir par un smack, lui répondit Clémence du tac au tac.
Elles rirent de bon cœur et convinrent qu’on n’en était pas encore là. Alma reprit sur sa lancée :
— D’autres revues, je pense à L’Arche des soupirs, Cratères ou encore Gouffre privilégient le côté obscur de l’écriture : les tourments, le délitement, le désespoir… Après les avoir refermées, on a presque envie de sauter par la fenêtre. J’exagère bien sûr. Mais nous, avec nos phrases amples qui se déroulent…
— Qui musardent, l’interrompit Clémence. Comme disait Colette ! Je suis d’accord avec toi.
— Nous avons pourtant des choses à dire, à notre façon, à notre rythme, avec nos couleurs, conclut Alma. Nous en reparlerons avec les autres. Je te ferai signe !
Elle dévala les escaliers en fredonnant. Clémence reconnut une chanson des années 80. La porte se referma sur sa voix claire : Forever young, I want to be forever young
Clémence sourit. Dans la bouche d’Alma, ces paroles sonnaient comme une devise brandie sur un étendard claquant au vent.
Cela promet, se dit-elle en se passant une main dans les cheveux.

Quelques jours plus tard, le groupe d’amis se retrouva autour d’Alma. Émilie, Clémence, Stéphane, Marcel, Jean — les fidèles. Ils aimaient se voir à intervalles réguliers pour échanger sur leurs écrits, parler de littérature et d’art en général. Alma leur exposa brièvement ce qu’elle avait ressenti. Ils l’écoutèrent avec attention et approuvèrent lorsqu’elle admit être allée un peu trop loin dans ses interprétations.
— Mais le doute subsiste. Quelle est notre place ? déclara Marcel, ancien journaliste d’investigation, en se levant pour leur resservir un café.
Le groupe lui donna raison. Les idées commencèrent à germer, puis à fuser ! Alma se réjouissait de la tournure que prenait la rencontre ; elle adressa un signe de connivence à Clémence.
Un projet collectif émergeait : la création d’une revue locale dédiée aux nouvelles et à la vie artistique.
— On n’est jamais si bien servi que par soi-même. Commençons à l’échelle locale, et nous verrons bien où cela nous mène, intervint Clémence.
— La mairie nous donnera un petit coup de pouce. La mémoire des anciens est précieuse ; l’animation de la ville également, renchérit Jean.
— Je me charge du montage juridique, proposa Stéphane.
— Et moi de l’édition et de la distribution, ajouta Marcel, j’ai gardé des contacts.
— Nous pourrions avoir notre siège à la maison des associations. Les As du tricot viennent de libérer un local, annonça Émilie.
— Pour le titre, suggéra quelqu’un : Feuille d’automne.
— Sagesses.
— Le Temps de lire.
— Plus vite ! Non, je plaisante.

Les voix se mêlaient, joyeuses ; finalement, ils optèrent pour Le Club des vétérans qu’ils abrégèrent en Le Club des Vét., afin de laisser planer un léger mystère.
Les choses allèrent bon train, chacun des membres fondateurs y mettant toute son énergie. La revue vit le jour et connut un succès, modeste mais prometteur, augurant bien de l’avenir.

Un jour, alors qu’ils étaient à pied d’œuvre dans leur nouveau local, les rédacteurs furent interrompus par un timide coup frappé à la porte.
Alma se leva pour ouvrir : une fillette d’une douzaine d’années entra, tenant à la main une cage de transport.
— Que veux-tu, ma jolie ? lui demanda Émilie.
— Je viens pour mon lapin, il est malade je crois, il ne bouge plus, murmura-t-elle en levant vers eux des yeux pleins d’espoir. Vous pouvez le guérir ?
— Pourquoi viens-tu nous voir ? l’interrogea Stéphane d’une voix douce.
— Vous n’êtes pas le Club des vétérinaires ? répondit innocemment la fillette.
Ils se figèrent, échangèrent un regard, étouffant l’irrépressible fou rire qui les gagnait.
Jean se leva et prit la situation en main.
— Ici, on répare surtout les âmes, mais voyons ce que je peux faire. Comment t’appelles-tu ?
— Lily.
Il sortit le lapin de sa cage et l’examina attentivement sous le regard inquiet de la fillette.
— Lily, ton lapin est un peu tendu mais il me paraît en pleine forme.  Pas d’indigestion de carottes ! Je crois surtout qu’il a eu très peur. Est-ce que quelque chose l’a effrayé récemment ?
Lily réfléchit un instant puis s’exclama :
— Oui, l’aspirateur ! Ma maman en a acheté un neuf, un Super Tornado. Elle l’a aussitôt passé partout.  Dans ma chambre aussi. Sire Lapin était en liberté. Il s’est réfugié sous le lit. Elle a failli l’aspirer, prenant sa queue pour un mouton. Il a eu chaud.
— Sire Lapin a juste besoin d’un peu de calme pour se remettre. Regarde Lily, comme son petit museau remue à nouveau.
Lily lui sourit avec reconnaissance, puis elle s’assombrit avant d’avouer, en baissant la tête, qu’elle n’avait pas de quoi payer.
Pensif, Jean resta un moment silencieux puis il lui demanda :
— Comment l’as-tu appelé ?
— Sire Lapin, c’est son surnom. Pour de vrai, il porte le titre de Sire Jeannot Lapin de la lune, répondit Lily avec sérieux.
— Eh bien Lily, raconte-nous son histoire. Ce sera le prix de la consultation.

La fillette, les joues rouges et les yeux brillants, leur raconta comment son lapin était arrivé chez elle, une nuit, sur un rayon de lune. Elle se lança dans le récit de ses aventures, toutes plus romanesques les unes que les autres. Elle parlait avec animation et se montrait intarissable. Ils profitèrent qu’elle reprenait haleine pour lui proposer d’écrire les tribulations de Sire Lapin et de les publier dans leur revue, si elle était d’accord — et ses parents aussi.
— Et si, bien sûr, Sire Jeannot Lapin, mon cousin, y consent, ajouta Jean avec un clin d’œil.
Quand Lily fut partie, les six amis échangèrent un sourire :
— Nous avons, je crois, trouvé une nouvelle collaboratrice ! s’écria Alma.
— Pour notre…  feuille de chou, ajouta Marcel, taquin.
— Il faudra veiller à ce que ses phrases ne soient pas trop longues ni trop touffues, observa malicieusement Clémence. Pas de gambades excessives dans la luzerne ni de haltes prolongées dans le potager, tant on aura hâte de connaître la fin de l’histoire.
— Vous savez quoi, les amis ? déclara Alma. J’ai bien réfléchi. Je crois que ce serait intéressant de demander leur date de naissance à nos futurs contributeurs. Cela peut nous réserver des surprises.

Déconcertés, ils se regardèrent avant d’éclater de rire.
Puis Clémence entonna — pour Alma, précisa-t-elle — ce qui allait devenir leur hymne : Forever young. Les autres se joignirent à elle. Il y eut bien quelques fausses notes, mais le cœur y était.

 

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