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© 2026 a Septembre

La chute d’une noix sur une tête, une corneille érudite et malicieuse qui s’en mêle… et votre vision du monde s’en trouve à jamais changée.
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                                  Fa ou le Grand Bal des Corneilles

Chaque jour, j’emmenais au parc voisin Jennie, ma petite chienne, adepte du jeu de balle et veillais à entretenir sa flamme avec des friandises. Depuis quelques jours déjà, je sentais un regard peser sur moi.

Levant les yeux, je repérai une corneille qui nous observait avec intérêt. Nos regards se croisèrent, éveillant une curiosité partagée. Poussée par une impulsion maternelle, je présentai quelques friandises à cet oiseau magnifique dans la stricte élégance de son impeccable plumage noir. La corneille se posa au sol et sautilla vers mon offrande qu’elle picora prestement. Une habitude complice s’installa bientôt entre nous.

Un jour, tandis qu’assise sous un arbre, je rêvassais telle Newton sous son pommier, je fus arrachée à mes pensées par un choc violent. Une noix venait de me tomber sur la tête ! Regardant en l’air, je vis ma corneille qui me fixait d’un œil où la contrition le disputait à l’amusement. Je l’entendis distinctement me dire :
— Chère Madame, je suis confus ! Acceptez mes excuses les plus sincères !
— Est-ce ainsi que vous me remerciez pour mes attentions ? rétorquai-je, l’indignation l’emportant sur la stupéfaction.
— Levons tout malentendu. Nous, les corvidés, sommes confrontés à des problèmes auxquels nous cherchons des solutions. Ainsi, nous adorons les noix mais comment les casser ? Notre stratégie habituelle consiste à les laisser tomber sur la chaussée. Innovons me suis-je dit !  Les humains étant réputés avoir la tête dure, pourquoi ne pas lancer la noix sur un crâne. J’ai choisi le vôtre, pardonnez ce moment d’égarement ! Ma manœuvre me confirme toutefois mon intuition : loin d’avoir une tête en granit, vous l’avez plutôt tendre d’après la bosse que je vois poindre. Je croâ avoir trouvé en vous une oreille amie et j’aurais plaisir à échanger avec vous si, bien sûr, vous en êtes d’accord.

La corneille poursuivit sur ce ton badin empreint d’urbanité. J’appris qu’il se prénommait FA, F comme François d’Assise, A comme Albert Schweitzer, en hommage à ces deux humains que les corvidés révéraient pour leur respect de la vie sous toutes ses formes. J’eus vite fait d’oublier la fracassante prise de contact et pardonnai volontiers à FA dont les propos me captivaient.

Par la suite, je le rencontrai souvent dans le parc où il m’accueillait d’un « Bonjour Armande Bonchemin, chère amie ! », car FA avait de délicieuses manières, un peu désuètes et surannées. Souvent, je m’attardais et Jennie venait se blottir contre moi, écoutant elle aussi les confidences de FA avant de s’assoupir.

Un jour, ils vinrent à deux et FA me présenta sa compagne. Très élégante, elle portait à l’aile droite une plume ourlée de blanc qui lui conférait un charme certain et lui avait valu le prénom de Milady, abrégé en MI. Plus en retrait, moins volubile que son compagnon, elle ne tarda pas à prendre son envol en nous saluant d’un cri bref sous l’œil attendri de FA.
Il me confia qu’ils avaient prévu d’appeler leur premier-né LEE. Ainsi, à eux trois, ils formeraient : FA MI LEE ! FA ne manquait pas d’humour et il avait pensé à cette petite blague en souvenir d’un jeu auquel il s’adonnait enfant avec Jason, le jeune garçon qui l’avait recueilli. Monsieur et Madame … ont un fils, comment s’appelle-t-il ? Il y avait Rémi Fasol, Justin Ptipeu, Tom Hatt… Les exemples abondaient et FA me les citait, le corps secoué de petits gloussements. À l’évocation de Jason, Fa devint rêveur, son ton se fit grave. Il me raconta ses jeunes années, son éclosion dans un nid planté comme une vigie au faîte d’un platane, battu par la pluie et les vents mais proche du ciel et des étoiles. Une tempête l’avait précipité au sol tandis que ses parents tournoyaient dans le ciel, affolés et impuissants. Jason, témoin de la scène et ému par sa détresse, l’avait alors emmené chez lui.
— Jason, je l’aimais bien, continua FA, mais vint le temps où je commençai à souffrir de ma vie confinée. Les armoires d’où je m’élançais, les vols planés au-dessus des tapis n’arrivaient plus à étancher ma soif d’infini. Un jour, je m’échappai. Je fis trois petits tours en croassant toute ma reconnaissance à mon jeune sauveur. Jason avait aimé L’appel de la Forêt, il comprendrait. Depuis sa fenêtre, il me fit signe et lança : « Bonne chance ! C’est chouette de t’avoir connu ! » Je ne l’ai jamais revu, c’était notre destin. Jason ne m’avait-il pas appelé « Nevermore » ?
Il marqua une pause avant de poursuivre :
— Quelle joie de retrouver mes chères corneilles et leur côté canaille, de clamer à pleine voix mes joies et mes colères ! Ah la belle vie ! Ah la rude vie !

Pour évoquer sa liberté retrouvée, FA avait des envolées hugoliennes qui, je l’avoue, me ravissaient. Son récit prit ensuite un autre tour : il se mit à fredonner du Brassens, en y ajoutant une touche toute personnelle.
« Au village sans prétention
J’ai mauvaise réputation
Qu’je me démène ou que je reste coâ
Je passe pour un je-ne-sais-coâ. »

FA s’expliqua :
— Vous, les humains, nous avez taxés d’oiseaux de malheur avec notre robe de deuil, nos cris jugés lugubres, notre goût pour la chair corrompue. Quelle injustice quand on pense que nous étions vénérés dans l’Antiquité ! Au lieu de stigmatiser notre plumage sombre, admirez plutôt comme il miroite de reflets bleu-vert ! Apprenez à sonder votre propre noirceur !  Attachez-vous à transcender les limites de votre perception au lieu de faire de nous les boucs émissaires de votre finitude !
Saint François d’Assise, lors de ses prêches aux oiseaux, nous a appelés ses frères, témoignant d’un amour universel. Mon peuple ne l’a jamais oublié. Pour lui marquer notre reconnaissance, à notre tour, nous prêchons aux hommes. Parfois, l’un des nôtres partage ses connaissances avec un humain qu’il sent plus réceptif.  C’est ce qui se passe entre nous, Armande Bonchemin et chère amie ! Mais qui suis-je vraiment, moi le grand oiseau noir qui intègre l’ombre et la lumière tout en étant peut-être aussi Frère Corneille ? A chacun sa corneille, selon sa perception. Et vous, chère amie, quelle est votre corneille, le savez-vous ? me questionna FA avec une bonhommie malicieuse avant de m’annoncer qu’il allait devoir s’absenter, évoquant un mystérieux rassemblement. Je l’assurai de ma compréhension et nous nous séparâmes.

Un soir d’octobre, de retour du parc, j’assistai à un incroyable spectacle.

La nuit tombait, le ciel s’emplit soudain de battements d’ailes innombrables et de croassements qui se répondaient sur toutes les tonalités. Des corneilles ! Il en venait de partout, en rangs serrés ! Le ciel vibrait d’une clameur qui déferlait comme une vague roulant les cris dans le grondement sonore de galets qui s’entrechoquent.
Des corneilles s’abattaient en masse sur les peupliers environnants, les faisant palpiter de leurs chœurs puissants qui se mêlaient d’une seule voix au tumulte céleste. Puis soudain, redoublant de clameurs, elles prenaient leur envol pour rejoindre le flot et s’y mêler dans un ample mouvement d’écharpe noire claquant au vent. Faisant voler en éclat l’illusion fragile des apparences, l’onde puissante, surgie des profondeurs de l’univers, se propageait sur une étrange mélopée dont la dissonance recelait des harmonies secrètes où s’entendait, réaffirmée, une vérité universelle.
Le Grand Bal des Corneilles était ouvert tandis que s’élevait, dans toute sa beauté première, le Chant de la Terre.
Je restai longtemps à écouter cette fête sauvage dont FA donnait le la, je le pressentais, avec cette gravité mêlée de joie espiègle que je lui connaissais. En moi jaillit une source, libérant des mots scintillants comme des poissons.
Puis les croassements s’estompèrent, le silence retomba et les corneilles se fondirent dans la nuit étoilée.

Au matin, face au miroir, mon œil semblait s’être arrondi, une lueur sombre y pétillait au plus profond. Mes cheveux jetaient des reflets bleutés.
Je me suis assise à mon bureau, les mots fusaient. Plume noire à la main, je me suis engagée sur le chemin ombreux que m’avait ouvert FA. Il y brillait une lumière diffuse, éclairant un monde qui m’apparut soudain plus vaste et dont je devinai au loin les étonnants et mystérieux reliefs. M’y suivrez-vous ?

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