Créé le: 25.09.2017
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Eurêka !

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© 2017-2021 Pierre de lune

© 2017-2021 Pierre de lune

« Ce vide-grenier, à la base, je ne le sentais pas… » (Camille) « Je n’aurais pas dû venir ! Toujours écouter sa petite voix intérieure… » (Eva) « Quel temps de chien !» (Nico) « C’est pour ça que c’est bien, le vélo d’appartement, parce que quand il pleut… » (Erwan)
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Samedi 30 octobre, brocante de Cély En Bière.

 

13h50

 

Le vide-grenier bat son plein malgré le temps maussade. 

 

La rue principale charrie une foule aussi hétéroclite que l’amoncellement d’objets proposés à la vente.  Camille et Nicolas occupent les extrémités d’une large table posée sur des tréteaux. Lui essaie de passer une bâche sur le parasol censé le protéger d’une pluie fine. Elle, postée près de sa meilleure amie Eva, souffle sa fumée de cigarette en le regardant d’un air mauvais.

 

– Tu m’écoutes, Camille ? poursuit Eva. Je te prends la poussette. Combien tu veux ?

– Je te la donne, elle est hyper vieille, quinze ans, déjà, tu te rends compte !”

 

Cette poussette à motifs géométriques orange, noirs et jaunes…Toute l’enfance de Jonathan ! Toute décatie, aussi… Eva dépose un billet dans la petite caisse devant son amie.

 

– Vendu ! Ce sera cool de balader mon petit neveu dans l’ancien carrosse de mon grand filleul ! Tiens, je peux poser mon sac dessus ? Ça pèse une tonne, tous ces dossiers médicaux… Jonathan va bien ? Il n’est pas là aujourd’hui ?

– Tu penses, quand il a compris qu’il risquait d’être réquisitionné pour le vide-grenier, il a vite filé !

– Ouais, on peut pas lui en vouloir, qu’est-ce que tu veux qu’il fasse au milieu de toutes ces vieilleries ? Non, j’rigole, Camille, je ne comprends toujours pas pourquoi vous vous débarrassez de toutes ces choses… Quoi, tu brades aussi ton grand Bouddha ?”

 

Un biker vêtu de cuir rôde autour des statuettes africaines, souvenir du voyage de noces « safari » au Kénya, s’arrête face au Bouddha, yeux de bronze mi-clos, impérial malgré son évidente déchéance sur le tapis péruvien d’un trek effacé des mémoires. L’homme taquine du doigt la chaînette qui pend de son pantalon noir ajusté, comme dans un duel à la Ennio Morricone. Il se décide finalement pour un dessous de verre portant le nom d’une grande marque de whisky.

Eva désigne Nicolas du menton, ostensiblement affairé à mettre en valeur d’autres articles :

 

– Et avec ton mari, ça gaze ? Il n’a pas l’air très en forme.

 

– Ben oui, ment Camille, tu le connais quand même, depuis le temps ! C’est un introverti…

– On peut être introverti et pas faire la gueule à tout le monde ! Bon, vous n’avez pas de chance avec le temps, ce petit crachin des familles, insupportable ! Je vais nous chercher des cafés.

– En tout cas, merci d’être passée me soutenir après tes rendez-vous…

– Ça fait pas vingt ans que t’es ma meilleure amie ? Alors ! »

13h52

 

Camille s’approche en crabe de Nicolas et grince entre ses dents :

 

– T’arrête de bouder comme ça ? Si tu continues, Eva va finir par se douter de quelque chose !

– Ben tu lui diras que j’ai mes règles, elle va comprendre tout de suite. Elle me prescrira peut-être des anabolisants. ..Bonjour Madame !

 

Nicolas entraîne une quinquagénaire aux cheveux plaqués en arrière sur une queue de cheval stricte, initialement penchée sur les bougies parfumées à la lavande, vers une pyramide impressionnante de flacons.

 

– Intéressée par l’un des nombreux gels anti bactériens de ma femme ? Oui, elle est un peu hypocondriaque, mais elle songe enfin à se défaire de quelques pièces rares… Le bio là est magnifique pour vous éviter les désagréments d’une bonne gastro entérite !

– Tu étais pourtant d’accord pour qu’on reste des gens intelligents et civilisés, siffle Camille, furieuse.

Nicolas, raidi d’impatience, plante son regard dans celui de Camille :

– Pas l’impression que tu honores ta partie du contrat.

– Je ne comprends pas…

Nicolas lâche le bras de sa cliente qui en profite pour fuir cet étal de fous. Il explose, attirant l’attention de quelques badauds et les occupants des stands voisins :

 

– Parce que vendre toute ma collection de BD de Largo Winch à ce crétin d’adolescent attardé qui n’en avait jamais entendu parler, c’est pas un casus belli, peut-être !

– Faute avouée à demi pardonnée…

– Tu n’as rien avoué du tout, tu as profité de ce que j’étais en train d’en griller une avec Jean-Paul, et quand je suis revenu, je t’ai vu empocher les billets et l’autre qui empoignait son grand sac plastique, j’ai lu le titre à travers ! Comment as-tu pu brader ma collection, espèce de folle !

– Tu me l’as dit toi-même, ça coûte cher, un divorce !

– C’est sûr que c’est pas avec tous tes vernis à ongle qu’on va pouvoir le financer… Mais tu m’as dit n’importe quoi, quand je t’ai demandé où étaient mes BD, tu as répondu que tu ne savais pas, qu’elles étaient sans doute dans un carton chez ma mère.

– C’est pas ce que tu croyais aussi ?

– Tu te paies ma tête, Camille ! Fais attention ! Fais attention !

Un petit clic interrompt Nicolas. Camille vient de dégainer son portable et de prendre en photo son mari furibond et son doigt menaçant pointé sur elle.

 

– Qu’est-ce que tu fais ? demande-t-il stupéfait.

– C’est pour mon dossier de divorce, tes menaces pourront toujours  servir.

– Complètement folle, ma pauvre fille !

– Parfait ! Je t’ai enregistré aussi.

– Eh bien, si je ne peux plus dire pourquoi je t’ai épousée il y a quinze ans, je peux dire aujourd’hui pourquoi je te quitte !

 

Eva revient avec les cafés fumants, le sourire un peu forcé :

– Un court serré pour Monsieur, et un allongé au lait pour Madame ! What else ?”

 

14h00

 

– Eva ? C’est ton quinzième chewing-gum depuis que t’es arrivée ! T’as un problème ? Tu veux une clope ?

Alors que la conversation entre les deux amies expérimente un silence inhabituel, Eva soupire :

– Fini, la clope, Camille… Mais le stress du boulot, ça ne s’arrange pas…Alors je mâche…

– Eh ben dis donc ! Chapeau ! Le tout, c’est de savoir combien de temps tu vas tenir ! Pas longtemps je parie, tu vas craquer avant d’avoir pris dix kilos !

– Merci pour tes encouragements ! ronchonne Eva.

– Allez, bien sûr que je suis contente pour toi ! Un peu jalouse aussi parce que moi, je n’arrive pas à arrêter. Et on a toujours tout fait en même temps, hein ? Sauf que je me suis mariée avant toi, et j’ai eu Jonathan très jeune ! rit Camille, un peu garce. D’ailleurs, tu voulais me parler d’un truc ? Oh… Tu as rencontré quelqu’un ?” 

 

Intéressé par l’enthousiasme soudain de sa femme, Nicolas tente un rapprochement discret pour percer les secrets de la conversation.

 

– Camille ! A chaque fois que je veux t’annoncer quelque chose me concernant, tu penses que je m’envoie en l’air…

– Et j’ai toujours raison !

– Oui, mais cette fois, c’est sérieux, c’est particulier…

– Pourquoi ? Il a des manies ? C’est une fille ? » Oubliant un instant son conflit avec Nicolas, Camille l’interpelle : « eh, Nico, Eva est amoureuse ! Apparemment, c’est pas un type normal ! » rigole-t-elle.

Nicolas manque s’étrangler avec un noyau de prune.  Eva s’approche et lui donne de grandes claques dans le dos, envoyant le projectile  se nicher dans les cheveux permanentés d’une dame en plein argumentaire de vente de chaise percée. 

 

– Ça va mieux Nico ? Ça y est ?  Tu nous a fait une de ces peurs !

 

– Mais oui, enfin, arrête de me taper comme ça ! C’est bon ! » Mais Nicolas, livide, chancelle et se cramponne aux tréteaux.

– Bon, vaut mieux que je t’ausculte, dit Eva en entraînant Nicolas par le coude en direction de sa voiture.

– Si t’as du temps à perdre, rétorque Camille en allumant une nouvelle cigarette. N’hésite pas à le piquer, s’il est irrécupérable. Même pas sûr qu’ils en veuillent aux objets recyclés… »

 

14h30

 

– Ben qu’est-ce qu’ils foutent ? Elle lui fait plusieurs massages cardiaques ou quoi ?

– Pardon Madame, je cherche Nicolas Barette ; son stand devrait être dans les parages.

– C’est mon mari… enfin, mon quasi ex-mari, pour être exacte, répond Camille, agréablement surprise par l’allure du jeune homme .  «Camille, enchantée ! »

– Erwan, de même… Je suis venu pour son vélo d’appartement.

– Nico est un ami à vous ?

– C’est mon prof de gestion.

– Ah… Rassurez-moi, vous êtes majeur ?

 

Erwan sourit :

–  Votre « ex » mari enseigne aussi en formation continue, et je suis étudiant dans l’un de ses cours… Nous avons sympathisé. Comme vous le voyez reprend-il en tapotant des pectoraux pas si mal dessinés, j’ai besoin de faire du sport, « à mon âge » …

– Enfin, à vélo, c’est plutôt le bas du corps qu’on muscle, non ?

– Effectivement ” réplique Erwan en regardant fixement Camille qui rougit jusqu’à la racine des cheveux.

 

– Jetez-y donc un coup d’oeil, maintenant que vous êtes ici, mais je ne vous le conseille pas , il est vraiment tout pourri, son vélo.”

Erwan tente d’accéder à l’appareil mais Camille  caresse la selle langoureusement.

– Le problème c’est qu’il … il ne pédale pas”, dit-elle subitement inspirée.

Erwan, d’abord perplexe, éclate de rire.

– Vous êtes …en bons termes avec votre « ex » ?

– Tout à fait, si je suis là sur ce stand, à veiller seule sur ses affaires, pendant qu’il se fait ausculter par ma meilleure amie, c’est que nous vivons toujours dans une relation de grande confiance.

– Très bien, répond Erwan, insondable. Alors, je peux l’essayer, ce vélo ?

– Allez-y ! De toute façon, Nico le donne, il veut s’en débarrasser, ça ne rentrera pas dans son petit studio.

– C’est sûr ? s’enthousiasme Erwan qui a déjà enfourché le vélo et démarre une petite série de coups de pédale .

– Puisque je vous le dis… Vous pouvez l’embarquer… Vous lui rendez service !

– Eh bien, super ! J’ai emprunté la camionnette de mon père, je vais la déplacer…

– Elle est où, votre camionnette ? accélère Camille, qui craint le retour imminent de Nico.

– Juste là, de l’autre côté de…

– Parfait, on va le pousser… Je vous aide.

– Merci beaucoup, Camille. Ecoutez…Si ça vous dit de m’appeler un jour ou l’autre pour, je sais pas, un tour de vélo d’appartement, eh bien, voilà ma carte.”

Excitée comme une ado avec l’autographe de son idole, Camille regarde s’éloigner la camionnette alors qu’Eva et Nico reviennent vers le stand. Si Nico voit la carte, il va criser. D’abord les BD, puis son vélo d’appartement… Zut, elle n’a pas décousu les poches de son imperméable neuf… Instinctivement, elle glisse la carte d’Erwan dans le sac d’Eva sur la poussette tout près d’elle. Elle s’en expliquera plus tard avec son amie. Elle a beaucoup de choses à lui avouer, dont sa séparation prochaine…

– Eh bien, vous en avez mis du temps, dit-elle pour reprendre contenance. Y avait du monde dans la salle d’attente, ou quoi ?

– Très drôle, Camille.  T’as vendu quelque chose pendant notre absence ? demande Nico.

– Rien, répond Camille. Et cette fois, elle ne mentait pas. Alors, Eva, tu as dû le ranimer au bouche à bouche ?

Camille rit de sa blague toute seule, Eva et Nico détournent le regard.

– Bon, c’était pour détendre l’atmosphère. Je file deux secondes à la maison. » Elle articule sans le

son : « le petit coin ! »

– Je viens avec toi, fait Eva, après, je file ! Tu peux jeter un oeil sur mon sac de boulot, s’il te plaît

Nico ?”

 

14h 50

Eva, sur le départ, lance à Camille :

– Bon courage pour tes ventes, je t’appelle sans faute dans la semaine !

Elle se tourne vers la poussette, et son cerveau se rétracte sur une vision totalement incongrue. Les motifs criards sont carrément délavés sur l’assise. Elle ne l’avait pas aussi bien remarqué tout à l’heure. Mais là, elle le constate très facilement. Vide. La poussette est vide.

 

– Mon sac ! hurle Eva, où est mon sac ? Nico, c’est toi qui l’a pris ?”

 

Camille se décompose à son tour, et comme son amie, se met à chercher sous la poussette, sous le stand, sous la jupe à cerceaux du mannequin de la dame d’à côté ; elles bousculent les cartons, soulèvent les vêtements, lampes et livres, complètement affolées.

 

Camille se plante devant Nicolas, tétanisé et qui compte les secondes avant que l’ouragan ne fonde sur lui. Il anticipe l’attaque :

 

– Ce n’est pas possible, j’ai vraiment fait attention pendant que vous étiez à la maison, il n’a pas bougé ce sac ! Faut juste chercher un peu mieux !

– M’enfin, Nico, tu n’avais que ça à faire, surveiller ce foutu sac, je ne te demande jamais rien, c’est pourtant pas difficile !

 

Nicolas ouvre les mains, paumes tournées vers le ciel en geste d’impuissance :

– Mais puisque je te dis qu’il était là il y a deux minutes !

Eva, un sein cherchant la voie de sortie depuis son chemisier trop large et  le cheveu décoiffé, continue à explorer la gamme des aigus :

 

– Si cela avait été notre enfant, ça aurait été la même chose !

 

La phrase rebondit sur le parasol humide comme une vieille balle de tennis pour chien.

Camille marque un temps d’arrêt et tente de rétablir la cohérence de la réplique de son amie :

 

– Jonathan est beaucoup trop grand maintenant pour aller dans cette poussette  !

 

– Mais je ne te parle pas de Jonathan, merde alors !”

 

Nicolas, cramoisi du front et livide des joues, reste figé, cobaye crédible du musée Grévin, accroché au mât du parasol.

 

Camille fixe Eva sans vraiment la voir. La vérité s’installe peu à peu, juste derrière ses sourcils, siège habituel de ses migraines ophtalmiques. 

15h05

 

Camille est assise dans la poussette. Ce n’est ni très confortable, ni très fiable, mais parfait pour une petite régression de circonstance. Eva s’est laissée glisser à côté d’elle, les jambes écartées sous sa longue jupe en jean western.

 

– Nicolas, demande Camille d’une voix atone. On a vendu pour combien aujourd’hui ?

– Euh… Tu veux dire, à part les cinq euros d’Eva ? Ben, pas grand-chose en fait. Tu vas être contente, on va pouvoir participer à la Braderie de Saint Cyr Sur Lozère, celle que tu préfères.

– Tiens, reprends tes cinq euros, dit Camille, la poussette, elle les vaut pas. Alors, t’es enceinte de combien ?

– Trois mois, souffle Eva, ça fait des mois que je veux te le dire…

– N’exagère pas, pas plus de trois mois, en tout cas, tu n’allais quand même pas m’appeler en pleine concrétisation de ton projet maternel ? Avec mon propre mari, en plus ?

– Mais vous alliez divorcer… proteste faiblement Eva.

– Bien sûr… Les charognards ne s’excusent pas non plus avant de festoyer…” 

Eva étouffe un petit sanglot, ramasse sa jupe et se lève péniblement. Nicolas semble gravé dans le marbre, curieux caméléon de sable. Il murmure juste à Eva :

 

– Faudrait porter plainte à la police. Pour ton sac…

– Allez, dit Camille. On remballe tout !”

 

15h15

 

Un jeune homme interpelle le couple occupé à défaire le stand tels des automates.

 

– Camille ! Euh…Nicolas ?

 

Les intéressés s’interrompent pour faire face à Erwan, étrangement débraillé, les chaussures terreuses et le visage marqué d’un bleu mat au coin de l’oeil droit. Il tient à la main le sac déchiré d’Eva, une carte de visite et une pochette d’échographie.

 

– J’ai compris que ce sac vous appartenait quand j’ai trouvé ma carte de visite à l’intérieur. J’ai pensé que … (Il lit l’étiquette du dossier médical) “Eva Parmier” serait heureuse de récupérer son échographie pelvienne… “

Erwan a un petit sourire gêné. Il s’excuse :

 

– J’ai coursé ce petit morveux dans la brocante, je l’ai vu détaler comme un lapin et bousculer tout le monde avec le sac à main. Je n’ai pas tout rapporté, des tas de dossiers sont tombés quand je le lui ai arraché à l’entrée du parc. En revanche, il m’a bien amoché et s’est enfui avec le portefeuille.

 

Camille et Nicolas observent un silence qui met leur interlocuteur mal à l’aise.

 

– Bon, ben, je ne veux pas vous déranger, je vous laisse. A bientôt, Camille ?

 

Celle-ci le remercie et reprend sa carte de visite en jetant à Nicolas un regard de défi.

 

– Merci …pour le sac, fait  Nico, épuisé de sa mauvaise journée.

 

– De rien, je suis heureux d’avoir pu vous rendre service. A charge de revanche pour le vélo !” conclut Erwan en prenant congé.

 

Nicolas se tourne vers Camille, en quête d’explications. Mais la maligne s’est déjà éclipsée.

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