Créé le: 05.01.2024
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Et toi ?

Notre société, Psychologie

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© 2024 Acinos

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Chapitre 1

1

Dialogue autour du harcèlement et de la violence...
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J’entre dans le café quelques minutes avant l’heure de notre rendez-vous.

D’un regard, je balaie la pièce à la recherche d’une table un peu isolée.

Trouvée ! Je m’y dirige, m’installe sur la chaise « vue sur la porte ».

Mentalement je compte le nombre d’années qui se sont écoulés depuis notre dernière rencontre mais ton arrivée disperse mes pensées.

On ne peut pas dire que tu aies beaucoup changé. Quelques rides d’expression ornent ton front et la commissure de tes lèvres alors que tu me souris.

Je t’imagine avoir le même discours intérieur que moi. Nous sommes loin de nos 14 ans. Je chasse les images de ce passé à la fois tendre et cruel pour me concentrer sur le moment présent.

Tu commandes un café noir et moi un thé blanc. Bourreau et victime mais la vie n’est pas aussi simple. Les nuances entre ces deux tons sont infinies.

Après quelques échanges sur nos vies, nos enfants, notre métier, je rassemble mon courage. Il est temps d’entrer dans le vif du sujet.

— Je voulais te voir pour te parler d’une situation préoccupante.

— J’avoue avoir été surpris par ton message.

— Je comprends et je te remercie d’être là. Ma fille est victime de harcèlement.

— Ah, mince. Raconte.

— Un groupe de filles s’en prend à elle. Elles la dénigrent, se moquent de ses vêtements. Elles la traitent de lapin, lui disent qu’elle est moche.

— Et qu’est-ce que tu vas faire ?

— J’ai déjà prévenu la doyenne de son école. Mais ces filles entraînent les garçons de la classe. Ils sont se mis à la coincée dans les vestiaires de gym.

— C’est grave ! Et personne ne fait rien ?

— Les autres élèves sont pétrifiés. Ils ont peur des représailles.

Je vois ton malaise grandir. J’imagine que toi aussi tu as des images d’une situation similaire passée qui remontent.

— Qu’est-ce qu’ils sont bêtes à cet âge-là! déclares-tu.

— J’imagine qu’on peut dire ça. Pourquoi ? Voilà la question que m’a posée ma fille.

— Pourquoi ? Je ne comprends pas.

— Pourquoi est-ce c’est à moi qu’ils s’en prennent ? Je ne sais pas quoi lui répondre, j’avoue dans un souffle.

Cette question, je me la suis posée tant de fois. Il m’a fallu des décennies pour avoir un début de réponse. La jalousie, l’envie, la différence…

— Je ne crois pas qu’il y ait une réponse à cette question, reprends-tu.

— Moi, je pense que la violence ne se justifie pas. Je pense qu’on ne peut pas faire porter la responsabilité de ses actes à autrui.

— Pas faux.

 

Je pense à Freud, à son ça* qui est le fondement de notre instinct animal. Le siège de la violence, le réflexe de survie.

 

— A ton avis, pourquoi se mettre à plusieurs pour maltraiter une seule personne ?

— On se sent plus fort à plusieurs, j’imagine.

— Tu veux dire que seul, on ne sent pas suffisamment puissant. On a besoin du groupe ?

— Oui, je crois. Je t’avoue n’avoir pas vraiment réfléchi à cette question.

— Alors si je suis seule, j’ai trop peur de l’autre pour m’en prendre à lui ?

— Oui, j’imagine.

— Et en tant que parent, est-ce qu’on a pas une responsabilité éducationnelle envers nos enfants ?

— Oui, absolument. J’éduque mes enfants selon mes valeurs. La violence n’en fait pas partie.

— J’imagine. Pourtant, des actes de violence sont posés tous les jours par des enfants dont les parents partagent nos valeurs. Pourquoi ?

 

Je retiens mes larmes. Ma blessure est de nouveau à vif. Effet miroir de ce que vit ma fille. Face à son impuissance, c’est le reflet de la mienne que je vois. Vivre une expérience douloureuse sans pouvoir y mettre du sens est une torture. En vieillissant, j’ai compris un certain nombre de choses.

Devant ton silence embarrassé, j’enchaîne.

— La violence fait partie de nous. La nier, la justifier, l’excuser n’y change rien. Nous avons tous une part de violence en nous. Elle peut même parfois nous fasciner. Ce déchaînement de puissance pur a quelque chose d’enivrant. Peut-être est-ce un remède à la peur. La regarder en face est l’admettre est le seul moyen d’en prendre conscience, de l’intégrer. Dans ces conditions, je n’ai plus d’excuses, je ne peux plus l’ignorer. J’en suis responsable.

— Tu penses que c’est la peur qui poussent ces enfants à agir ainsi ?

— Quelqu’un m’a dit que ce qui restait dans notre inconscient grandissait et continuait sa vie sans que je m’en rende compte. Donc en niant l’existence de ma violence, je lui laisse le champ libre. Idem avec ma peur.

 

Tu me regardes avec un air coupable. Peut-être te sens-tu jugé ? Ce n’est pas mon intention. J’ai compris que la peur inconsciente nous fait agir comme des lâches. Pour moi la violence est l’expression de la lâcheté.

— Je pense que tu as raison. La peur d’être rejeté du groupe, d’être mis à l’écart ou pire de devenir l’objet de cette violence est la source. Je crois aussi sincèrement qu’ils n’ont pas totalement conscience de ce qu’ils font.

— Oui, sans doute et c’est à nous, les adultes, les parents de leur apprendre.

— Qu’est-ce que tu vas lui dire, à ta fille ?

— Je vais lui dire qu’elle n’a rien fait, qu’elle n’est pas responsable des actes posés par les autres. Je vais lui dire qu’elle est parfaite telle qu’elle est. Que c’est à nous, les adultes de la
protéger, de gérer la situation. Que personne n’a le droit de la traiter comme cela et que je l’aime.

 

Je lis dans tes yeux la surprise de te sentir coupable de ce que j’ai vécu. Je sais que tu n’es pas le seul responsable mais cela me soulage d’une partie de ma souffrance. Tu n’étais qu’un enfant à qui on n’avait pas appris à regarder sa peur, sa violence. L’emprise du groupe avait eu raison de la profonde gentillesse qui t’habite.

Je me lève. Je plonge mon regard dans le tien.

— Et toi ? Que dirais-tu à ta fille si elle te racontait qu’elle est harcelée ?

Je n’attends pas de réponse. Je me dirige vers la porte et je sors.

 

* Note Webstory: pour Freud, le ça constitue le «grand réservoir des pulsions» et des «passions» et il y règne le principe de plaisir qui prend la place du principe de réalité.

Commentaires (3)

Webstory
11.02.2024

Une note en bas de page ajoutée par Webstory.

Starben CASE
06.01.2024

Intéressant dialogue entre le café noir et le thé blanc. Juste retournement de situation. Et si chacun de nous prenait son courage pour affronter cette peur à laquelle nous donnons libre cours sans le savoir? Votre histoire nous met sur une nouvelle piste.

Acinos
07.01.2024

Je vous remercie pour votre commentaire qui reflète parfaitement mon intention.

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