Créé le: 14.09.2021
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Et si…

Correspondance

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© 2021 May

© 2021 May

L'auteure s'adresse à son ennemie, ennemie de toutes et tous. L'invite à prendre un temps d'arrêt... Et si quelque chose pouvait changer.
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Madame,

 

J’ai longuement hésité à vous adresser ces lignes, ces interrogations qui me traversent depuis si longtemps. Comme des obsessions. Ma façon à moi de les gérer, mes obsessions, c’est de vider un à un les tiroirs d’un grand meuble que j’ai dans la tête, que je me représente un peu comme l’un de ces anciens buffets chinois, avec une multitude de petits tiroirs que je ne saurais de quoi remplir, si ce n’est d’elles… mes obsessions, mes questions restées sans réponse. Mes regrets aussi.

 

Ce meuble chinois tel que je le visualise prend la forme d’un escalier. J’aime à penser que chaque question résolue, chaque obsession évacuée (ou du moins, atténuée) permet d’accéder à un niveau supérieur, de franchir une marche qui nous rapproche du ciel, d’un espace de sérénité, en nous éloignant un peu plus de vous.

 

Lorsque je vide un tiroir, je pose sur une feuille tout ce qui s’y trouvait en choisissant mes mots. Des mots qui glissent sans blesser, des mots qui parfois chantent. Des mots qui traduisent ce que je ressens dans le cœur sans que je n’aie besoin de passer des lustres à les identifier. Des mots qui peuvent constituer une histoire, un poème, une lettre aussi, comme aujourd’hui. Parfois, je les offre, parfois je les envoie à la personne qui me les a inspirés, parfois je les garde à l’abri dans un grand cahier bleu. Il m’arrive même d’en brûler. Mais qu’importe. Le soulagement, cette sensation de légèreté conquise ne résulte que du processus d’écriture. Écrire est salvateur.

 

Compte tenu de votre grand âge, vous avez dû cesser de décompter tous les messages que vous avez reçus. Des lettres implorant votre pitié, d’autres d’encouragement sans doute, des demandes très précises aussi, des insultes ? Vous avez côtoyé tant de monde depuis la nuit des temps !

 

Comment avez-vous fait, comment faites-vous encore, pour toujours vous adapter (vous infiltrez) dans un mouvement si naturel dans toute situation, en n’éveillant aucun soupçon… Je vous l’avoue, vous me fascinez tout autant que vous générez en moi des vagues de colère lorsque je mesure l’impact des dommages collatéraux que vous signez de votre plume.

 

Je vous l’adresse, cette lettre, mais je la dédie à l’ensemble de celles et ceux que vous êtes parvenue à immobiliser dans l’une des multiples toiles tissées de votre soie. J’ai pris le temps de les observer, tous ces gens, afin d’obtenir une réponse à l’une des questions qui se trouvait dans un tiroir de mon meuble chinois : « ces personnes seraient-elles capables de comprendre et de changer ? Le souhaitaient-elles ? ». J’avoue ne pas avoir obtenu de réponse convaincante.

 

Le déclencheur de ce que j’appelle moi un emprisonnement consenti m’a toujours fascinée. Apercevoir une affiche dans la rue, prendre connaissance d’une information (même non-vérifiée) dans la presse, se laisser séduire par une affirmation sur les réseaux sociaux, écouter bouche bée une personne proche débattre avec conviction d’un sujet scientifique complexe sans véritable en saisir les enjeux, suffit souvent à ce que la toile les recouvre d’un seul coup. Difficile de s’extraire de ce piège, tant les filaments qui le constituent sont solides. Solidaires même. Il y règne d’ailleurs une atmosphère assez festive qui rapidement fait oublier le choc après la chute, les palpitations et les sueurs qui ont suivi, les maux de ventre et les coliques même. Dans cet espace désormais, on se tient les coudes et on absorbe d’une façon un peu automatique tout ce qui peut contribuer à renforcer ses convictions. Oh, les explications foisonnent. Chaque personne y trouve son compte et nourrit la rumeur, une théorie scabreuse, un stéréotype bien ancré dans la mémoire collective…

 

Une fois happé par votre toile, rares sont celles et ceux qui retrouvent leurs repères et poursuivent leur chemin comme si rien ne s’était passé. La plupart conservent sur leur visage l’ombre des fils de soie assemblés en un treillis qui évoque une burqa sombre, condamnant qui s’y drape à se déplacer en adoptant une démarche scandée, le regard balayant l’horizon de droite à gauche, du devant à l’arrière. A l’affût. Pas forcément apte à entendre, à comprendre à ce stade. Tétanisés par les traces subtiles que vous avez tatouées au plus profond de leur être.

 

Quand ai-je véritablement pris conscience de votre puissance ? Je vous savais vous blottir à l’intérieur de chaque être vivant, à un moment ou à un autre. Je pensais même que votre présence était bénéfique par instant, nous permettant d’éviter des faux pas, de préserver notre sécurité. Mais j’étais loin d’imaginer que vous recouvriez l’ensemble du monde ou presque d’un voile opaque, aveuglant, annihilant même.

 

Peut-être ai-je ouvert grand les yeux en cette matinée d’automne, à la reprise des cours. Je revenais d’un long voyage qui m’avait fait rencontrer des personnalités improbables, déguster des saveurs dont je ne soupçonnais pas l’existence, découvrir des sonorités exotiques qui m’avaient envoûtées. J’avais retrouvé ma classe habitée toute entière par un enthousiasme enivrant à l’idée de raconter à mes chers élèves les richesses des partages, dans l’espoir d’éveiller leur curiosité. Dans ce village de montagne de la Gruyère, rares étaient les occasions de croiser le chemin d’une personne étrangère. Tout le monde se connaissait. Et même très bien.

 

C’est durant le cours de géographie que cela s’est passé. Il était question de vagues migratoires, et de l’arrivée, dans notre pays, de travailleurs venus d’autres horizons. Alors que j’évoquais les potentiels avantages d’un brassage de population, un élève s’était écrié « mais alors… on n’aura plus de poya[1] ». Puis aux autres d’enchaîner… « on parlera plus notre dialecte », « y aura plus de travail pour nous», « on va devoir fermer les portes à clés »… J’eus beau tenter de calmer le jeu, ces jeunes adolescents de quatorze ans à peine poursuivirent de plus belle. Les vannes de votre présence étaient grandes ouvertes, ne laissant aucune chance à l’histoire de souligner que depuis toujours, rien n’était figé, que les habitudes et repères s’étaient modifiés, sans que personne ne s’en soit plaint. Oui, ce jour-là, j’ai mesuré votre puissance maléfique.

 

Je n’ai alors cessé de vous traquer, vous, ma pire ennemie. Que dis-je : notre pire ennemie ! L’ennemie même de notre aspiration à toutes et tous à vivre en paix, dans un respect mutuel propice à l’élaboration de jolis projets qui ne laisseraient aux égos démesurés aucune chance de se manifester…

 

Je m’adresse à vous, Madame La Peur. Peur de l’autre. Peur du changement. A vous, Complotiste crasse. Conspirationniste si agile. Talentueuse manipulatrice qui parvient sans peine à se faire dresser les uns contre les autres même les plus proches amis, quel que soit leur âge, d’où qu’ils viennent.

 

Vous utilisez tous les terrains… Le fric et la peur d’en manquer. L’étranger et la peur qu’il nous absorbe. Les religions. Les amours multiples. Le Covid. Le terrorisme. L’éducation…. Tellement plus encore.

 

Je m’adresse à vous et vous implore… Et si vous prenez ce temps d’arrêt bénéfique à tout un chacun qui permet d’observer le monde sous un angle quelque peu différent. Regardez-les s’agiter comme des fourmis dont l’abri aurait été mis à sac par un pied maladroit. Percevez la densité de l’angoisse, l’agressivité latente. Observez votre reflet dans chacun des regards. Et si vous considériez vous aussi que c’est assez. Que faire un pas de plus et atteindre le point de non-retour serait notre fin à toutes et tous. Et vous avec…

 

J’espère vous retrouver bientôt, fidèle à votre mission première, vous blottissant furtivement au creux du ventre, ou ailleurs, pour permettre à qui encourt un danger d’y échapper. Devenez mon alliée… Notre alliée ! Et si quelque chose changeait…

 

Meilleurs messages à vous, Grande Dame, quoi qu’on en dise…

 

May

 

 

 

 

 

 

 

[1] Nom de la transhumance dans les Alpes suisses qui donne lui, dans les villages à des festivités souvent réputées loin à la ronde.

 

Commentaires (1)

Thomas Poussard
17.09.2021

Beau texte sur la peur. Difficile de se défaire de ses innombrables tentacules. Mais il faut essayer ! Merci !

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