Etre femme et peintre au 17ème siècle, quand la nature morte et les sujets botaniques en particulier deviennent un sujet de prédilection en Hollande.
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J’ai peint, à l’aquarelle et à l’huile, toute la flore de notre République des Provinces Unies, ainsi que celles de nos colonies, ramenées par notre flotte. Je pensais connaître toutes les couleurs, toutes les formes, de la plus simple fleurette à la fleur la plus spectaculaire, que la nature pouvait engendrer. Je savais être capable de toutes les représenter.

Toutes.

Et me voici pour la première fois déconcertée.

Bien sûr, j’ai demandé à mon guide de me montrer les plantes, les fleurs les plus caractéristiques de son étrange pays. J’ai traversé la moitié du monde en bateau pendant des mois dans ce but. Exprès. J’attendais de la nouveauté, des surprises, mais pas ça.

Ça ?

Une fleur ?

Vraiment ?

 

J’avais entrepris ce voyage avec de l’espoir, des rêves, un esprit de revanche, un fond de colère, et tant d’autres sentiments que j’ai encore de la peine à identifier. Alors oui, je voulais qu’il me montre l’exotique, le surprenant, l’inconnu.

Conversation difficile, traduire mes exigences dans cette langue a demandé du temps. Malgré les quatorze mois passés parmi ce peuple frustre et accueillant, je doute toujours de la précision du vocabulaire que nous partageons, et la précision, c’est mon domaine.

 

Mon guide m’a fait marcher pendant des jours et des jours dans la forêt. Nous avons bivouaqué dans des conditions si rudimentaires que je suis encore aujourd’hui surprise d’avoir résisté. J’ai envié sa tenue primitive faite de quelques perles, quand ma robe et mes jupons restaient agrippés par des branches, que dis-je, des griffes qui apparaissaient de toutes parts et m’agressaient alors qu’elles semblaient s’effacer devant sa démarche féline. Mes bottines à talons ne convenaient pas à ce terrain souvent boueux, elles s’enfonçaient, me tordaient les chevilles. Lui allait nus pieds. J’avais chaud, j’étais opprimée dans mon corset, je peinais à soulever le bas de mes vêtements de plus en plus lourds de boue, mais vaillamment, orgueilleusement, je suivais Megat, l’initié, le clairvoyant, le sage, dans cet environnement qui me restait hostile.

Je n’avais pu me résoudre à ôter quelques couches de mes vêtements occidentaux, la proximité des corps dénudés me rendait plus pudique encore. Je détournais le regard des corps sereins, offerts à la nature. Je me protégeais de cette insolence si peu vestimentaire en me bardant telle une pintade. Pintade j’étais dans cette touffeur inhospitalière, curieuse d’une fleur qui allait dépasser toutes mes attentes, je le pressentais.

Je suivais donc l’homme qui m’avait dévoilé la flore de son environnement, des orchidées bien sûr, mais aussi des fleurs dont j’ignorais le nom et que j’avais peintes avec avidité. Pendant des semaines, puis des mois (le temps existait-il sur cette île ?) dans son village, il m’avait regardée (amusé ? curieux ? patient, il m’étudiait, je le comprends à présent) détailler chaque fleur, la peindre. Il m’en montrait de nouvelles, plus extraordinaires, toujours à proximité des habitations.

 

Un jour, Megat a pris mes affaires et m’a fait signe de le suivre dans la forêt. Seule avec un homme, presque nu qui plus est. Face à ma curiosité insatiable, mes conventions ont volé en éclats. Je lui ai emboîté le pas. Je sentais l’importance de son geste.

 

Tout à coup, mon guide tend le doigt.

D’abord l’odeur.

Piquante, lourde, écœurante. Une charogne sans doute. Je crains le danger auquel je n’avais jamais réfléchi. Un animal, un tigre peut-être, ou pire. La faune locale ? Je l’ignorais, obnubilée par les fleurs. Au village, je me sentais toujours en sécurité. Dans mon lointain pays, on avait raconté des histoires peuplées d’indigènes assoiffés de sang, emplumés et peinturés des pieds à la tête, d’animaux sauvages mangeurs d’hommes, et, ce qui avait retenu mon attention, de plantes qui dépassent tout ce que l’esprit peut imaginer.

Les autochtones étaient accueillants, les animaux tenus à distance.

 

Alors les fleurs.

J’étais enflammée, je voulais voir, savoir, être la première à découvrir et ramener des images. Je voulais montrer mes aquarelles surtout, prouver qu’une femme était tout aussi capable qu’un homme, plus même. Je voulais que l’on reconnaisse mon travail, avec mon nom au bas de chaque page, entier, pas seulement mes initiales, pas caché derrière le nom d’un homme, de feu mon époux (Dieu ait son âme) qui vendait ainsi hors de prix mes aquarelles et mes huiles. Je lui en avais voulu alors, j’étais rongée de colère, mais que valent les œuvres d’une femme ? Peindre la flore est ma passion. La folie des tulipes et l’engouement pour les tableaux botaniques m’ont permis d’y consacrer toute ma vie d’épouse. Les œuvres de mon mari s’arrachaient à prix d’or. Aurais-je pu entreprendre ce coûteux voyage si je n’avais hérité de la fortune qu’il avait amassée grâce à mon travail ? Ma nouvelle liberté de veuve (riche) m’a autorisée à satisfaire cette curiosité éveillée par les récits d’au-delà des mers que des siècles de navigation et les nouveaux territoires conquis par notre fière nation, le centre du monde, ont nourris. Je n’ai pas pensé un seul instant aux dangers, aux indigènes, aux animaux.

 

Cette odeur.

Je ne les vois pas mais je les soupçonne, autour de nous, cruels, affamés, sauvages, prêts à bondir. Mon esprit s’emballe, je regarde partout mais ne distingue qu’un entrelacs de branches, lianes, feuilles, troncs. Des verts et des bruns. Je prends conscience du bruit, des bruits. Avancer avait sollicité toute mon attention, tout mon corps, tous mes sens, et voilà que stoppée dans mon élan, j’entends. Le scandale de la jungle. Des cris ? Des stridulations ? Des grognements ? Des rugissements ? Des hurlements ? Je suis au cœur d’une menace invisible. J’ai peur.

 

Megat, paisible, me fait signe d’avancer. Son doigt pointe vers l’odeur qui s’amplifie, me brûle les narines.

La voilette de mon chapeau, devant mon visage, me protège des insectes, pas des odeurs. Je retiens des haut-le-cœur.

 

Et cette tache rouge entre les verts et les bruns.

Une lumière, une incandescence.

De plus en plus grosse.

Énorme, géante, plus gigantesque encore après chaque pas.

L’odeur est nauséabonde maintenant.

J’ai le souffle coupé.

 

Devant nous s’ouvre quelque chose qui ressemble à une fleur, mais dix, vingt, cent fois plus grande. Je pense au microscope que mon guide porte pour moi, cette géniale invention toute récente qui me permet de déceler chaque détail d’un sépale, d’un pétale, d’une étamine, d’une anthère. Je peux pénétrer l’intimité d’une plante, décomposer les plus minuscules formes et taches de couleur, les reproduire sur ma planche avec une minutie d’orfèvre. J’aime la fidélité dans la reproduction d’une fleur. Je ne me contente pas de poser une couleur qui relaie l’impression visuelle de chacune de ses parties sur le parchemin, préféré au papier pour sa plus grande fiabilité. Je vais au cœur de cette couleur, je pigmente mon support des grains des teintes différentes, avec mes pinceaux de quelques poils de martre Kolinsky, pour que l’œil reconstruise la nuance parfaite. J’ai dessiné et peint, armée d’une loupe monoculaire qui me permettait de scruter, d’approcher.

Mais le microscope…

Le microscope me fait vivre les profondeurs de détails que je ne faisais que fréquenter. Avec lui, ma peinture acquiert un intérêt inégalé. Je produis un travail scientifique qu’il me permet d’améliorer, de préciser, d’authentifier. Il ne me quitte plus.

Bénis soient M. Hooke et son invention !

 

Et me voilà avec cet indispensable appareil, celui que j’ai protégé des mers déchaînées et des terres inhospitalières, celui qui me fait voyager dans l’infiniment petit.

 

Devant ce titan, ce monstre.

 

La fureur de dessiner m’envahit, mais par quoi commencer ?

 

Déconcertée.

 

Je sors mon carnet pour prendre des croquis. Et des notes. D’habitude, je n’écris pas, je dessine à l’échelle un, j’aspire à l’exactitude.

Près de deux mètres de diamètre.

Je n’en crois qu’à peine mes yeux. J’ai presque oublié l’odeur que je trouvais pourtant pestilentielle il y a un instant.

Megat devine mes pensées. Il écarte les bras pour encercler la chose (la moitié à peine). Je croque rapidement, les grandes lignes, les volumes, je fais plusieurs essais, aucun ne me satisfait, je dois reculer pour comprendre (oui, reculer, quel paradoxe !), je ne parviens pas à donner une idée d’ensemble de cette chose inouïe, absurde, grotesque. Possède-t-elle une tige ? Je me penche, cherche à regarder dessous, mais ses pétales (sont-ce des pétales ?) recourbés me cachent sa base. Des feuilles ? Je n’en vois pas. La fleur semble surgir de la terre, seule, insensée, flamboyante. Ses pétales charnus sont couverts de pustules orangées. Les perles du collier de mon guide leur ressemblent : points orange sur boules rouges. Une connexion entre Megat et cette fleur ?

 

Son sourire.

 

Alors je le dessine, lui, bras autour de la corolle, pour donner l’échelle. Pas seulement. Aucun humain auparavant dans mes images, juste des fleurs, parfois des insectes, des petits animaux. L’anatomie humaine n’est pas étudiée par les femmes. Il est le premier, le seul. Je lui dois cette faveur unique. Pour ce cadeau, sa confiance, cette fleur. Je la désigne du menton, lève les sourcils, pour demander son nom. Il comprend. « krRRbTt ». J’entends KRRRouuBouTT. Je crois. Je répète « Kroubout ? » Il sourit. J’inscris Kroubout sur mon carnet.

Puis je veux dessiner encore, mais la fleur m’échappe, déborde mon carnet trop petit. Je tente des détails, je m’approche de nouveau. Elle m’intimide. Si imposante. L’odeur ne me gêne plus, son cœur épineux au creux d’une sphère ouverte m’aimante. Il me faudrait y plonger la tête pour en comprendre la structure. Les cinq immenses pétales font obstacle. Je resterai à distance du cœur. Pour l’instant. J’essaie une approche périphérique.

Il me tend mes aquarelles, il sait que le moment est venu.

Aborder cette fleur directement par la couleur. Je me suis spécialisée dans cette technique qui me permet de traduire avec brio la transparence des fleurs délicates. Même les roses, même les tulipes aux pétales plus épais laissent passer les rayons du soleil. Le blanc du support traverse cette peinture, il illumine chaque fleur comme un rayon de soleil. L’opacité du Kroubout, si près du sol, charnu, gras, massif, irradie. Un soleil jaillit de lui. Pour une fois, je regrette la technique de l’huile que je n’utilisais que pour les tableaux de commande. Les femmes n’étudient pas l’huile, on les cantonne à une technique plus douce, plus récréative, féminine. Si mon père peintre me l’a enseignée, je reste fidèle à l’aquarelle que j’ai élevée à un rang égal à celui de l’huile.

 

Pourtant me voici déroutée.

 

Qu’à cela ne tienne, je vais trouver comment reproduire ce Kroubout. Je vais me dépasser.

 

Vite.

 

Megat me fait comprendre que cette floraison spectaculaire est aussi très courte. Plus aucun regret pour l’huile qui demande des mois de séchage entre deux couches. L’aquarelle est idéale.

Alors je peins. Tout. Les graphismes des pustules granuleuses, le dôme parfait du cœur cratère, le cercle pulpeux de son fond, les piquants compacts dressés, les arrondis veloutés des pétales, l’ourlet des bordures, l’extravagance des rouges, des crèmes, des orange. Je varie les points de vue, je change les échelles, j’inclus l’environnement, le sol, la terre, les pousses. J’accumule les parchemins avec frénésie, toujours méticuleuse, minutieuse, fidèle.

 

Je finis épuisée. Heureuse. Mon guide m’a attendue en souriant.

 

Je peux rentrer au pays.

J’y triompherai.

J’embarquerai sur le Batavia lors de son passage en mai prochain.

 

En juin 1629, Le Batavia fait naufrage. Tous les survivants sont victimes d’horribles massacres perpétrés par l’un de leurs compagnons, occidental.

La Rafflesia arnoldii sera découverte par un homme, le botaniste Joseph Arnold en 1818.

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