16.09.2015 5802 0 Enraciné dans le miroir

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© 2020 Jill S. Georges

Je te vois. Je me rappelle. Tu es là, sur le point de sortir, tu te regardes une dernière fois, tu te fais un sourire. Prêt pour la journée, prêt pour le bureau, prêt pour la vie.
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Enraciné dans le miroir

Je te vois. Je me rappelle. Tu es là, sur le point de sortir, tu te regardes une dernière fois, tu te fais un sourire. Prêt pour la journée, prêt pour le bureau, prêt pour la vie.

Je regarde ce miroir qui ne te reflète plus. Les enfants vont arriver, les cartons sont rangés sur le sol, les murs nus, à l’exception de ce miroir. «Cela porte malheur de le casser», le dicton populaire résonne dans ma tête. J’aimerais bien pourtant. Je ne vois que moi, les yeux fatigués. Tu n’es plus dans ce miroir, tu n’y seras plus jamais. Je vois mes yeux qui brillent. Et je ne peux pas te casser… vilain miroir.

La sonnette grésille, ce sont les enfants. Souriants. «Alors, prête ? Prête pour la vie?». Je souris, je les embrasse, ils font ce qu’ils peuvent, ils sont là, eux.

Ils commencent à descendre les cartons, les empilent dans l’ascenseur, se bousculent. Les déménageurs ont déjà pris les gros meubles. Emmaüs viendra plus tard chercher tout ce que je laisse. Je laisse tant de choses. J’espère que cela rendra service à d’autres. Une vie dans des cartons, cela tient à si peu de place.

Je suis toujours là, plantée devant ce miroir, suspendu contre ce mur, près de la porte d’entrées. Il voit passer les jeunes, chargés de cartons, de meubles légers. Va-et-vient d’objets, de courants d’air et de gens. Il reste là, planté sur son mur, impassible. Si on savait tout ce qu’il a vu dans sa vie de miroir ! Il a tout vu et ne dira rien. Les sourires du matin, les retours du travail, les explications, les bisous, les inconnus qui sont entrés, les amis qui sont arrivés avec des fleurs, ou du vin, les amoureux et les pressés. Il a tout entendu aussi. Installé à côté de son ami le téléphone, il a entendu toutes les conversations de la famille, et depuis si longtemps. Pourtant, les images et conversations empilées dans sa mémoire resteront secrètes. Même les odeurs, car placé dans l’entrée, près de la cuisine, il a senti les bons plats qui se préparaient pour les diners de fête, les brunchs de pain frais, les gâteaux moelleux au chocolat. Il a senti les fleurs du printemps, les odeurs froides de la neige, l’automne et ses feuilles mortes, la chaleur de l’été quand la porte restait ouverte et qu’il chantait le vent. Il en a de la chance de pouvoir tout prendre et tout laisser. Il est lisse lui, c’est peut-être la clé, devenir lisse aux choses, aux événements, aux odeurs, aux amis, aux souvenirs.

Ma fille me bouscule et me houspille. «Alors, tu te bouges un peu ? Tu peux aussi nous aider si tu veux !». Je lui souris, fais un clin d’œil au miroir et me déplace. Je prends un carton, je descends. Je les aide vaguement à mettre les objets dans la camionnette. Vaguement, je reconnais que je ne suis pas très active. Sur ce trottoir, je respire profondément.

Les gens passent, je les vois, je les entends, mais je me sens lisse, comme le miroir. D’ailleurs où est-il ? Personne ne l’a décroché ? On l’a oublié ? Je remonte les escaliers en courant et rentre dans cet appartement vidé de ses affaires, dans lequel hésitent encore quelques objets. Il est là, encore là, planté dans son mur. Il ne peut pas bouger, fixé à son clou. Il m’attend, je le sais. Je le sens. Je le décroche lentement, avec douceur. «Il ne faut pas casser un miroir, cela porte malheur». Il est lourd le gredin, lourd de ses souvenirs. Je le vois me sourire, ah non, c’est moi, moi qui grimace. Du coup je me marre, j’éclate de rire, toute seule, avec lui.

Je le pose délicatement dans l’ascenseur, je le tiens un peu, on ne sait jamais, il ne faudrait pas qu’il tombe. Je sens le bois chaud du cadre dans le creux de ma main. Ce bois un peu brut, un peu rugueux, nature et noble. Ma main se serre. Les portes s’ouvrent. Je le soulève, il est si léger, une plume.

Avec précaution je le dépose sur le trottoir, à côté de la camionnette. Je parle aux enfants, sans les écouter. Je regarde le miroir et lui me regarde. Posé contre le mur de l’immeuble il me renvoie une image, celle de l’arbre qui est en face de lui. Un arbre. Un arbre enraciné, sans feuilles, c’est l’automne. Un arbre nu dans un ciel gris. Un arbre vide. Un arbre tout seul. Je reste prostrée là, devant lui, en lui tournant le dos. Il est derrière moi et devant moi, je me glisse entre la face lisse du miroir et l’arbre. Nous sommes tous les deux là, je le vois, lui derrière moi, et moi devant. Il est grand, il me protège. Mes yeux comme la pluie commencent à mouiller mes joues.

«Allez maman, dépêche-toi, il commence à pleuvoir, viens». Lentement je sors du miroir. Il reste l’arbre. Je lui souris, je monte dans la camionnette, à côté de ma fille.

«On y va» mais soudain elle s’écrie : «Maman, on a oublié le miroir, il est encore là, sur le trottoir». Je la regarde, lui souris et lui dit de rouler, car je suis prête, enfin prête pour la vie.

Commentaires (1)

We

Webstory
14.05.2016

"Enraciné dans le miroir" a gagné le troisième prix du concours Webstory 2015. Il fera partie des texte publiés dans le livre Webstory II, parution en 2016.

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