Nous revenons tout juste d’un séjour en Polynésie française. La beauté des îles de Tahiti, Moorea et Tikehau dans les Tuamotu et le cadre idyllique d’une faune et d’une flore luxuriantes nous ont touchées en plein coeur. Le Mana a frappé. L’écriture d’une nouvelle sur ce thème nous est apparu comm
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« Trop c’est trop. » Armelle récriminait depuis l’embarquement. Elle avait commencé à râler à Roissy, continué à Los Angeles, repris de plus belle à Papeete et maintenant qu’elle transpirait dans un taxi au parfum de fleur de tiaré, elle en était arrivée à une conclusion journalistique très solide : « Tous des cons. » La prochaine conférence de rédaction se ferait sans elle. Ou alors par signaux de fumée, depuis un hamac, avec un cocktail dans la main gauche et un paréo dans la droite. Armelle avait trente-deux ans, une frange approximative, une carte de presse, un début de burn-out, un diagnostic récent de TDAH et une capacité surnaturelle à transformer n’importe quel déplacement professionnel en enquête internationale. Elle était journaliste-exploratrice malgré elle. Pas le bon sac, pas les bonnes chaussures, pas le bon chargeur, jamais le bon niveau de batterie et une conviction intime que la vie lui devait au moins trois semaines de repos. Tahiti était imposé à elle comme une évidence. Les plages, les cocotiers, l’eau bleue et silence… Tout pour une profonde réparation intérieure. Un « reset » pour reprendre les termes de ses collègues des pages « beauté ».  Elle avait pris trois tongs, deux maillots, un roman de Valérie Perrin. Le mot d’ordre du voyage : déconnexion et zéro K-way. Le paréo, elle l’achèterait sur place, authentique, coloré, magnifique, et si possible capable d’envelopper aussi son anxiété.

 

À peine arrivée, premier choc.

 

Papeete n’était pas la carte postale en format A4 plastifié qu’elle s’était fabriquée mentalement. Le ciel prenait la ville en otage, « bas et lourd comme un couvercle ». La nature ne décorait pas le paysage, elle l’avalait. Des masses vertes grimpaient partout, des palmiers se penchaient comme s’ils chuchotaient des secrets, et les roches noires se découpaient dans le ciel avec une violence minérale. Ce n’était pas le jardin d’Éden. C’était Jurassic Park, sans les dinos. Au bout de dix minutes, une averse tropicale lui tomba dessus, drue et chaude. Elle courut se réfugier au marché de Papeete, les tongs glissant sur le sol, son tote bag trempé flanqué contre sa hanche. Quand elle releva sa mèche pendant lamentablement, rendant une vision décente à ses deux yeux  noisettes de myope, son petit coeur sauta dans sa poitrine. Devant elle s’étalaient des rangées de couronnes de fleurs aux assemblages audacieux et pourtant tous harmonieux. Tiaré blanc, hibiscus rouge, frangipanier jaune pâle, pétales comme des confettis naturels… A côté, les stands débordaient de tissus peints ou brodés de colliers de coquillages, de plastrons nacrés ou de noix de coco polies. Ses sens en émoi, elle se réfugia à la piscine de son hôtel, épuisée par le décalage horaire et par cette impression étrange que la végétation commençait déjà à lui rentrer dans la tête.

 

Le lendemain, direction Huahine. Dans le guide du Routard l’île était présentée comme « la plus sauvage » des îles Sous-le-Vent, celle de la vanille, des légendes et surtout, l’île de la Femme. Armelle avait encerclé au stylo rose la phrase « Jardin d’Éden préservé ». Elle en avait bien besoin, de cet Eden. Elle avait surtout besoin qu’on cesse de lui adresser la parole pendant au moins douze heures. Mais, fichtre, manifestement le silence ne faisait pas partie de la liste divine, à la création du monde… en se rendant au petit déjeuner, derrière un bosquet, des éclats de voix. Puis des bruits sourds. Son cerveau, branché en mode automatique, fatiguée par les douze heures de décalage prises dans les dents, elle aperçut à travers les branches, un couple. Lui, blondinet, bronzé, polo blanc, sourire de brochure immobilière. Elle, brune, très grande, robe fluide, beauté lasse. « Couple mal assorti » pensa-t-elle d’emblée. « Pas seulement socialement. Lui a l’air d’un homme qui dit « détends-toi » à une femme en train de se noyer… » Armelle sentit son imagination turbiner.

 

Dans la matinée, elle visita une plantation de vanille. Le guide expliqua que la vanille devait être fécondée à la main, fleur par fleur, par un geste précis, patient, fragile. Armelle prit des notes frénétiquement. « Vanille = orchidée. » « Fécondation manuelle. » « Tout ce qui semble doux demande un travail de dingue. » Puis elle ajouta : « Couple suspect ? » C’était plus fort qu’elle. Elle le sentait, elle le savait : un fait sordide se tramait. Elle avait toujours fait confiance à son intuition. Et si certains de ses amis la chambraient régulièrement sur un radar qu’ils estimaient cassé, il lui avait aussi permis de flairer de bons coups journalistiques. Des exclus qui lui avaient permis d’être promue… Mais son esprit s’échappait. « Revenons à nos moutons », se gronda-t-elle intérieurement. « Il y a sûrement des vies en jeu. » Et dire que personne ne s’en rendait compte. À commencer par leur guide, tout sourire.  Ce dernier leur présenta le programme du lendemain : une échappée sur un atoll sublime, au cœur des Tuamotu. Le couple acquiesça mollement. Armelle renchérit : l’aubaine était trop forte. Elle allait pouvoir les observer de (très) près…

 

Sur le chemin du retour vers l’hôtel, la journaliste commença à fomenter un plan. Ou plutôt à essayer de fomenter quelque chose… Son esprit était trop brumeux, trop en alerte. Elle passa la porte de l’hôtel le nez rivé sur son téléphone : ChatGPT, son ami, allait la conseiller. La nuque courbée comme une petite vieille, elle était précisément en train de taper la fin de la question : « Liste-moi les traits psychologiques et les attitudes communes qui caractérisent Francis Heaulme, Xavier Dupont de Ligonnès et l’ogre des Ardennes » quand son pied ripa sur le ponton. Son sang se glaça dans ses veines. Elle crut un instant que ses yeux fatigués louchaient : des traces rougeâtres et des éclaboussures d’un liquide carmin s’étalaient, en second plan de son téléphone. Sa tête allait exploser. Vite, de l’air. Vite, courir. Vite, réintégrer sa chambre : un lieu sûr.

 

« Ma vieille, se félicita-t-elle dans le même élan, ton instinct ne t’avait pas menti ! »

 

Le souffle court, elle claqua la porte de sa paillote. Elle avait toute la nuit devant elle. ChatGPT se révélant décevant, elle se tourna vers son deuxième moi : ses amies. D’un glissement de pouce, elle ouvrit le groupe « Les Bandidas ». Un vocal. À cette heure-là, avec douze heures de décalage, les filles pouvaient lui répondre. « HELP – URGENCE », commença sobrement Armelle. « Je suis sur une île, et mon voisin de chambre a tué sa femme !!!!! »

 

« Débusquette est sur une affaire », lâcha Jeanne.

« T’es à l’autre bout du monde, lâche tes replays d’Affaires sensibles. Profite. Souffle ! » renchérit Marion.

« Et le meurtrier est caché dans la forêt de corail ? » railla Caroline.

« Ce mec se balade sans sa femme depuis plus de vingt-quatre heures. Je les ai entendus s’engueuler, et il y a eu des bruits sourds ! »

Jeanne envoya immédiatement un GIF de Columbo levant un sourcil. « Tu as déjà accusé un prof de yoga d’être dans une secte parce qu’il mangeait des graines germées… »

Marion

« T’as vu un corps ? »

« Non. »

« Du sang ? »

 

Armelle hésita. Les traces rouges. Le ponton. Le liquide carmin. Oui, mais… avec cette lumière… ça pouvait être n’importe quoi. Du vin. Un cocktail. Du thon cru. « Des TRACES suspectes. » Caroline répondit immédiatement : « Donc aucun corps, aucun cri, aucune disparition officielle, aucun témoin. Tu es littéralement devenue un podcast de true crime. » Armelle allait répliquer quand un bruit sec claqua dehors. Elle se figea. Quelqu’un marchait sur le ponton, lentement. Le bois grinçait sous les pas. Elle coupa la lumière de sa paillote par réflexe absurde. Un silence. Puis un léger frottement. Comme quelque chose de lourd qu’on traîne. Une ombre passa derrière les rideaux de bambou. Grande. Masculine. Puis quelqu’un toqua doucement. « Madame ? » La voix était calme « Vous avez oublié votre sac au restaurant. »

 

Armelle dormit exactement vingt-sept minutes. À 4 h 12 du matin, elle fixait ses notes comme une profileuse de série B sous anxiolytiques. Sur une page du carnet : engueulade nocturne. Traces rouges. Disparition épouse. Comportement calme = très mauvais signe. POSSIBLE SOCIOPATHE ORGANISÉ. En dessous, entouré trois fois : « les psychopathes paraissent souvent normaux. » Information issue d’un forum Reddit qu’elle avait décidé de considérer comme une source judiciaire recevable. Elle ouvrit Google : « police tahiti urgence disparition étrangère île ». Puis : « comment signaler un meurtrier présumé discrètement ». Puis : « peut-on appeler les autorités sans preuve concrète ». La réponse globale d’internet semblait être : non. Ce qui lui parut extraordinairement irresponsable de la part des autorités mondiales. À six heures du matin, hagarde, elle descendit à la réception. Une excursion se préparait vers l’île aux Oiseaux. Là-bas, les fous à pieds rouges paradaient par milliers. L’île était un refuge : plus de deux cents espèces, des arbres creux aux racines entremêlées, et cette sensation d’un monde préservé. Évidemment, Bastien s’inscrivit seul. Armelle le suivit à la trace. Les vacanciers semblaient bien plus préoccupés par le comportement de cette Colombo en maillot que par l’homme, plutôt avenant.

 

Elle avait téléchargé dans la nuit une application prétendant détecter les mensonges grâce aux micro-expressions du visage, technologie probablement développée entre deux vidéos de chats, mais dont la publicité annonçait fièrement un taux de réussite de 99 %. Si la CIA l’utilisait vraiment, pourquoi pas elle ?

Au retour, elle prévint discrètement la réception qu’elle surveillait peut-être un assassin. C’est à ce moment-là qu’elle apprit une information stupéfiante : il n’y avait pas de commissariat à Tikehau. Ni même de policier permanent. Dans beaucoup d’atolls des Tuamotu, les interventions dépendent de Tahiti. Comment pouvait-on gérer des meurtriers en série avec une organisation pareille ? Au desk, elle entendit parler d’une autre excursion vers un motu beaucoup plus étrange. Depuis une trentaine d’années, une communauté d’origine taïwanaise y vivait en quasi-autarcie, n’accueillant le monde extérieur qu’à de rares occasions. Deux fois par an, des centaines de fidèles y débarquaient pour un grand rassemblement spirituel. On soupçonnait ce jardin d’Éden d’être une secte. « Saperlipopette… », murmura-t-elle. Tout devenait limpide. Enfin, non. Mais ça sonnait très bien dans sa tête. Notre enquêtrice, le dos déjà couleur homard thermidor, élabora cinq mille sept cent soixante-huit scénarios d’intervention. Prévenir Interpol. Contacter le cousin de Clotilde, fraîchement certifié agent de prévention et sécurité. Lancer un signal de détresse. Se cacher dans une glacière.

 

À bord du bateau, son cœur battait si fort qu’elle était persuadée que tout l’atoll l’entendait. Bastien fut le premier à débarquer, le pas enthousiaste. Armelle était sur le qui-vive. Elle sortit son téléphone pour avoir des preuves. Il semblait foncer vers sa cachette. Ce « jardin d’Éden » avait une végétation luxuriante, sur un terrain pourtant réputé profondément hostile. De magnifiques andanus aux racines-échasses bordaient la plage et dans le lagon translucide des raies manta gigantesques jouaient, dans un ballet atypique et acrobatique. Et là, sous le regard médusé d’Armelle, Bastien se jeta sur une femme qui, bizarrement, ressemblait beaucoup à sa femme. Ce n’est pas possible, c’est sûrement un clone, hurla-t-elle en silence. Voilà ce que fabriquaient ces gens sur cette île. Sonia s’approcha d’Armelle et lui lança avec une légèreté désarmante : « Vous auriez dû venir faire le stage de Kundalini et Kabbale avec moi. Je plane total. Je n’ai jamais été aussi alignée. » Armelle sans dessus dessous… Comment garder une contenance ? En demandant une serviette de plage peut-être ? Les vacances commençaient enfin. Quoique… ce voisin de transat avait l’air louche, non ? Avec son bob. « Vive le crime… ou la crème ! ».

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