Créé le: 30.07.2026
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Elle aimait tant Yakushima
Elle se souvient avec émotion. Une mélancolie douce la submerge. Elle doute, se ressaisit puis avance en titubant. Depuis dix ans, ce voyage sur Yakushima lui permet de renouer avec sa fille.
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Il pleut doucement, régulièrement. La végétation, abondante, se régale. Il pleut ici tous les jours, les arbres, les fleurs sont immenses. Les gouttes perlent au bout des feuilles et s’écrasent en silence sur la terre, immédiatement absorbées.
Elle se relève péniblement, examine ses genoux. La tête lui tourne légèrement. La marche sur laquelle elle a trébuché est recouverte de mousse vert émeraude. Un tapis épais et doux qui grouille d’une vie minuscule. Quelques mouvements des poignets effectués sans douleurs, elle respire mieux, enfin. Elle arrive à contenir un tremblement naissant. Elle a chuté et se sent ridicule, elle le connaît par cœur ce chemin. Parcouru en tout sens, tantôt sous une pluie battante et un vent bruyant, tantôt sous un soleil discret.
C’est sa randonnée préférée, celle qui l’apaise, même lorsque les nuages noirs menacent et modifient l’humeur de la forêt en même temps que la sienne. Elle s’assoit et reprend ses esprits dans un grand silence maintenant.
Ce jeu de cache-cache météorologique est une constante dans les forêts de Yakushima. Cette île enchantée est située au sud de l’archipel nippon. Elle est couverte de forêts primaires magnifiques et est classée au patrimoine mondial de l’UNESCO. Le réalisateur du film d’animation « Princesse Mononoke » Hayao Miyazaki s’est inspiré de ces forêts pour dessiner le décor de son épopée.
Il lui semblait pourtant connaître tous les dangers. Cette chute est un rappel à l’ordre, à une contemplation. La lenteur sied mieux à une telle débauche de majesté. Des arbres parfois millénaires font le bonheur des randonneurs, on les admire, on les vénère. Ces cèdres respectables et ce granite particulier font l’admiration de tous ici. Partout où le regard se porte, une myriade de vie se découvre et prospère, chaque parcelle de nature croît et respire. La nature est décidément forte et changeante, tantôt hostile tantôt réconfortante.
Elle s’en veut d’avoir marché trop vite, de manquer d’humilité face à cet environnement qu’elle découvre finalement à chaque fois, comme un premier rendez-vous, intimidée. Elle est rappelée à l’ordre douloureusement.
À l’approche du départ, elle se sent submergée d’une pression nouvelle, c’est son dernier voyage sur l’île, elle se doit de réussir. Tourner la page, aller de l’avant, tels sont ses objectifs pour ce dernier voyage.
Cet escalier de plusieurs centaines de marches monte et descend, bifurque et contourne les obstacles naturels au plus près. Il respecte les racines et les pierres. Tel un organe, il respire et propose aux humains un cheminement à respecter scrupuleusement. C’est une réserve naturelle d’importance nationale et internationale, sa valeur exceptionnelle est reconnue. Elle en mesure encore aujourd’hui l’importance et soupire de son étourderie. Sa précipitation a bien failli mettre à mal l’harmonie qui s’installe dans son cœur à chaque séjour passé sur l’île.
Un instant furtif de mélancolie la submerge. Elle ferme les yeux, pense au travail effectué patiemment et mesure sa chance.
Trop impatiente apparemment. Elle prend le temps de la réflexion, assise elle contemple pour la dernière fois ce qui l’entoure. La rivière coule doucement en contre bas, les troncs d’arbres couchés en travers forment comme une multitude de ponts offerts à une faune discrète en cette mi-journée. Cette chute est sans conséquence, elle n’a rien de cassé. Elle a envie de terminer son séjour sur un succès cette fois-ci.
La petite main douce de sa fille dans la sienne, elle reprend ses esprits. Elle la sent sereine, comme d’habitude. Son contact l’apaise et elle peut laisser couler ses larmes doucement.
Cela fait dix ans qu’elle vient dans l’île de Yakushima. Dix longues années rythmées par l’attente du départ. Les préparatifs sont expédiés et la routine s’est installée une fois son bagage rangé. Cette bulle d’air dans un quotidien monotone lui permet de se maintenir en vie.
La première fois, elle était invitée à un congrès scientifique d’un nouveau genre. Conçu comme une résidence littéraire, les participants avaient l’autorisation d’emmener un membre de leurs familles. Son collègue avait transmis son nom pour un stage de botanique. Ses connaissances scientifiques déjà solides pourraient être validées par un séminaire. C’était tentant évidemment. Parmi des centaines de dossiers solides, elle avait été choisie. Quel privilège. Ce fut le début d’une drôle d’aventure. Cette résidence scientifique est organisée par une influente mécène. À la tête d’une organisation bien connue, cette pétillante septuagénaire japonaise invite des scientifiques à réfléchir à une nouvelle approche de la nature. Sous son impulsion, une belle dynamique s’est constituée pour promouvoir des réflexions et favoriser la compréhension de ces forêts séculaires. Une initiation à la culture et à la botanique si particulière de cette île japonaise. Un livre d’échanges croisés entre spécialistes scientifiques couronne chaque fin de session annuelle.
Les maisonnettes sont construites en cercle et les familles d’accueil sont ainsi prêtes à recevoir leurs invités. Au centre, le bâtiment principal abrite le restaurant communautaire, la bibliothèque-librairie et les salles de travail. Un microcosme où l’hospitalité et l’entraide règnent. Cette année-là, 15 participants venus de nombreux pays firent connaissance et entamèrent des échanges passionnants sur la flore et la faune de cette île magique. Leurs hôtes japonais eurent à cœur d’organiser des randonnées inoubliables et riches en enseignements.
De cette première fois, enthousiaste et inquiète, elle se souvient parfaitement. Un sentiment d’imposture succédait à une euphorie totale. La chance lui souriait, elle devait l’accueillir les bras ouverts. Elle était intriguée aussi, curieuse de nouvelles aventures professionnelles et personnelles.
Sa première rencontre avec M est mémorable. Un quiproquo qui les fait sourire encore aujourd’hui, dix ans après. Le responsable du congrès les a confondu en les appelant à la tribune. Elle fut présentée en tant que spécialiste de l’œuvre de Rachel Carson. M reçut le badge de chercheuse spécialisée en botanique. Une amitié sincère s’est construite ensuite.
Leur relation amicale s’est construite au gré de leurs rencontres. Elles apprirent tout l’une de l’autre. Les confidences intimes se firent naturellement, telles deux sœurs reliées par un fil invisible, elles se soutiennent quand elle se relève du drame qui allait les marquer à vie.
Elle tremble à nouveau en se remémorant l’événement. La douleur s’est estompée au fil des ans, mais le souvenir est intact. Elle a appris à dompter son chagrin.
Les années passent, avec l’aide de M elle s’est reconstruit un avenir. Une confiance réciproque lui permet maintenant de raconter son histoire.
Elle fait corps à nouveau avec la nature. Celle qui lui a enlevé sa fille. Elle avait neuf ans.
Elle se surprend à sourire à son évocation. Des souvenirs heureux affleurent alors. La découverte de la faune locale, les yakushika, des cerfs endémiques. Sa première rencontre avec ces magnifiques animaux fut magique. Elle ne cessait d’en parler.
Sa fille. Son cœur. Un déchirement qui prend du temps à cicatriser. Son premier voyage à Yakushima elle ne l’a pas fait seule, elle était accompagnée de sa fille de neuf ans.
Le dernier jour du séjour, une sortie s’était organisée et de nombreux participants au congrès eurent à cœur de remercier leurs hôtes en les accompagnant sur le sentier qui mène au mont Miyanoura, le plus haut sommet de l’île. Le temps promettait une belle journée et la petite troupe commença à marcher joyeusement.
M était de la partie. Tous s’extasiaient encore sur cet environnement fascinant qu’ils allaient devoir quitter en fin de journée. Entre joie et reconnaissance des moments partagés, les émotions ne la quittaient pas. Elle tenait sa fille par la main. Le pied45 sûr, le regard vif, elle était concentrée sur les obstacles. Les racines des cèdres tissaient une véritable toile d’araignée géante. Le sol granitique contrastait avec le lit de mousse en bord de rivière. Les conversations se raréfiaient, l’effort demande le silence, une respiration calme s’installe. Quelques uns sont à l’affut de fleurs de camélias tombées à terre qui indiquent la présence exceptionnelle des macaques, gourmands de leur pollen.
Des papillons aux couleurs flamboyantes volètent entre les pieds. On s’extasie, on se souvient de leurs noms.
Le ciel s’obscurcit parfois, rien d’inquiétant. Tous ont l’air serein et ont à cœur de faire de cette dernière journée un moment inoubliable. La séparation du soir est dans tous les esprits mais l’instant présent est plus fort. Des passages compliqués et la petite troupe ralentit, on attend, on tient une main, on prête une bouteille d’eau. Une harmonie qui n’est pas feinte. Les heures passent, le vent se lève, doucement d’abord puis se renforce. Une pause est la bienvenue, les sacs de pique-nique s’ouvrent et le partage spontané se fait instantanément. Les hôtes japonais ont préparé des bento. Des réchauds sont installés et chacun fait griller son repas. C’est délicieux et permet à chacun de reprendre des forces. Les conversations reprennent, il n’y a plus de littérature ou de science, on préfère partager des moments intenses et personnels.
Quelques voix se font entendre que le ciel s’est assombri brusquement et que la température chute. C’est vrai, on a sorti les coupe-vent. Le thé chaud s’échange encore quand la première averse tombe. Ce ne sont pas encore des trombes d’eau mais tout le monde se regarde et sait que celles-ci ne vont pas tarder. Il faut trouver un abri, rapidement. Le refuge est à quelques minutes de marche, on est en confiance, tous se mettent en route. Il y a bien sûr quelques participants accompagnés de leurs enfants, mais sa fille est la plus jeune du groupe. C’est une marcheuse aguerrie. Elle n’a pas peur. Mère et fille échangent un regard, se prennent la main.
Soudain, un grondement se fait entendre. Un éboulement. Les roches s’écrasent sur le chemin plus haut. Un nuage de poussière grossit et atteint les marcheurs. Quelques toussotements suivis d’un grand silence. Des regards perplexes s’échangent et la décision de rebrousser chemin est prise. Dans un calme assourdissant, tous font demi-tour obéissant et respectant en cela l’expertise des habitants de l’île. La pluie tombe dru maintenant. Le vent est fort et fait voler les chapeaux pourtant bien attachés. Une mini tornade semble toucher leur expédition. Les pas se font plus rapides, au risque d’une chute, on se met presque à courir.
Elle ne se rappelle plus la suite. Ses collègues, amis et camarades d’infortune lui racontèrent le drame à l’hôpital. Un rocher est venu faucher sa fille, l’entraînant dans la rivière en contre-bas. Leurs mains séparées irrémédiablement. Gravement blessée, elle fut transportée seule, les marcheurs se relayant pour la porter. On ne retrouva jamais le corps de sa fille. Emportée par les flots tumultueux et engloutie par les sédiments.
Chaque année, elle revient sur Yakushima pour parler à sa fille. Son âme est ici. Elle lui promet de renouer le fil avec la vie. L’émotion de ce dernier voyage est palpable. Elle la laisse partir, voguer vers les cieux que sa fille aimait tant, vers ces cèdres géants réconfortants. Elle tourne la page et va se consacrer à ce qui l’a fait vibrer, la botanique. Elle est prête pour une nouvelle étape, la découverte d’un autre continent, d’un nouveau pays, l’Angola. Ce sera son nouveau refuge. Elle y rejoindra M pour entamer un nouveau cycle de vie.
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