Elle enregistre des sons puis un jour elle capte quelque chose d'incroyable : un arbre parle !
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Musique à fond. Rain, Ryuichi Sakamoto. Une musique faite de ruptures et de pluies. Pluies au pluriel car celle, celui qui entend sait qu’il existe une multitude de pluies. Une pluie fine, une pluie arc-en-ciel, chaude, une pluie froide, une pluie goutte à goutte, drue.

Une pluie comme des larmes tombées du ciel.

Et elle, elle danse parce que dans cet enchainement incroyable de catastrophes et de coïncidences qu’est la vie, elle trouve encore la force de faire vibrer son corps.

Bientôt tout cessera. Elle le sait. Tout le monde le sait.

Mais personne ne fait rien.

La faute peut-être, à ce biais de normalité qui nous pousse à sous-estimer tous les signaux. Peu importe.

Nous sommes ciblés, scannés par les algorithmes, nous n’entendons que ce que l’on a envie de voir. Une recherche à faire et l’on nous oriente, fin de la démocratie à grande échelle.

On fait des enfants, de l’avenir et du monde, ce que les puissants ont envie qu’ils deviennent.

Fin de la réflexion individuelle

Quant à l’IA, dévoreuse de ressources, un jour dis-toi bien qu’il faudra choisir entre l’eau dont elle se gave et celle de nos besoins élémentaires.

Dégradation des écosystèmes, effondrement du vivant. Et de l’univers sensible.

Le sensible, parlons-en.

Depuis toujours elle converse avec la nature, bon évidemment présenté ainsi cela peut sembler étrange.

N’allez pas imaginer qu’elle soit panthéiste, même pas. Le divin, elle le laisse à d’autres et c’est très bien ainsi.

Mais détricotons le fil du temps.

Elle a toujours eu, comment dire, une sorte de connexion particulière avec les plantes, les arbres, les fleurs, le végétal en somme ; sans parler des oiseaux qui, pourtant craintifs, du moineau domestique à la mésange charbonnière, n’ont jamais eu peur d’elle.

Anecdote : petite, elle aime regarder pousser les végétaux. De la graine à la plante, une sorte d’obsession comme ça, juste pour la beauté du mouvement et la grâce de l’éveil. Éprouver un rythme différent, accepter que le temps se déroule de manière autonome et tenter de comprendre le vivant.

Adulte, elle choisit une voie professionnelle qui la rend heureuse et la rapproche de ce qu’elle aime le plus au monde :  elle devient audio-naturaliste. Chasseuse de sons si vous préférez mais  ce que véhicule ce terme ne lui correspond pas car elle ne chasse pas, elle ne traque pas.

Pour résumer, elle capte avec ses micros le grand et le minuscule, du grondement du tonnerre aux vibrations des végétaux, et se délecte des frémissements inconnue, pour la plupart non percevables par l’oreille humaine. Son premier terrain de jeu et d’écoute est un jardin public tout proche de chez elle. Cet espace qui lui semble de prime abord contraint se transforme alors en un lieu gigantesque aux possibilités multiples, presque infinies, comme si, grâce aux sons, aux bruits, son échelle spatiale avait changé tout à coup.

Vous avez déjà entendu un arbre parler de l’intérieur ? C’est fantastique, un système vasculaire à lui tout seul, l’écoulement de la sève, comme un ruisseau de montagne qui se noie dans un circuit réverbéré sans fin. Et ces craquements intempestifs, qui font sursauter à chaque instant et intriguent par leur puissance. Le tronc est une excellente caisse de résonance.

Pour celles et ceux qui en douteraient, il y a une vie dans l’arbre, d’ailleurs, elle, elle l’apprendra un peu plus tard : des tissus vasculaires xylème et phloème pour transporter l’eau et la nourriture.

Phloème, comme poème, elle pense.

Un jour, elle décide de réaliser un timelapse sonore (compression temporelle d’un environnement sonore) dans un petit jardin isolé  et c’est là que sa vie va prendre une tournure inattendue.

Elle utilise toutes sortes de micros, des sensibles, à condensateurs, des contacts et puis surtout ce drôle de petit boîtier qui traduit les fréquences électriques produites par les végétaux, en notes de musique. Elle laisse son matériel tourner une nuit entière.

Le lendemain, en téléchargeant ses sons, il n’y a rien d’attendu sur la bande (numérique) , ni musique, ni grincements, ni ruisseau, ni système vasculaire, juste une voix grave, profonde et triste qui lui parle.

Sur l’instant, elle pense qu’il s’agit d’une très mauvaise blague qu’un gamin a pu lui faire. Ce n’est pas grave, bête mais pas grave. Juste conne ça, pour vérifier,  elle décide de brancher à nouveau les électrodes sur le tronc  et très vite elle entend une voix, la même voix que celle de l’enregistrement. Elle comprend tout de suite.  Oui, c’est bien ce gros chêne qui s’exprime. Et elle l’écoute :

Ne sois pas surprise, j’ai remarqué que tu t’intéressais à moi alors j’en profite ! Je peux te tutoyer ? Je m’adresse à toi parce que demain sans doute, je ne serai plus là mais même si je vis mes derniers instants, je tiens à rester digne jusqu’au bout. Imagine, pendant des années, j’ai vécu sans nuages dans le jardin d’une petite maison avec vue. Avec pour bel horizon un lac aux couleurs fantasques, qui frissonne et volute par endroits.    

Sous mes branches, si tu savais,  j’en ai vu défiler du monde ! Une famille sur plusieurs générations, ce n’est pas rien.  On s’est reposé à mes pieds – que de siestes estivales ! -, on m’a apprécié pour l’ombre que j’offrais, on m’a enlacé, un vrai corps à corps d’amour je t’assure, confié mille secrets aussi. Puis les enfants sont partis, les visites raréfiées, les parents ont vieilli, ont fini par mourir, bref le jardin s’est oublié. Mais j’étais toujours là, bien enraciné, résistant à ma façon. Et parce que les arbres voisins disparaissaient peu à peu, victimes de bulldozers sans scrupules, j’ai trouvé d’autres amis, me suis transformé en abri de fortune pour le moineau égaré, l’oiseau migrant de passage ; oui, je les ai tous accueillis sans distinction de race, de couleur, de chant ou de cri. Les protégeant d’un vent parfois furieux, d’un ciel humide ou d’un soleil trop chaud. De la folie des hommes aussi. Chaque jour, nous nous régalions d’un apéro vespéral où l’on piaillait de tout, de rien, mais gaiment forcément. Ma sève coulait de bonheur et ces moments-là, tu peux t’en douter, ne s’effaceront jamais. Dans quelques heures on m’expulse. Je n’ose pas dire abat parce que le mot blesse. Mais les faits sont là, je dois céder mon espace à un immeuble grand standing – c’est ce qui est inscrit sur le panneau -. Ils auraient pu m’épargner tu ne crois pas ? 

Mais qui aurais-je pu intéresser, moi chêne vulgaire aux branches noueuses et à la noblesse oubliée ?  En tout cas, n’oublie pas une chose, il y en aura d’autres des comme moi, des expulsés, des brûlés, des décimés et lorsque nous ne serons plus là, nous emporterons avec nous le reste de la civilisation. 

Ensuite l’arbre se met à chanter avant d’entrer dans un grand silence qu’il ne brisera plus.

Quelques jours plus tard, le grand chêne aux branches noueuses est abattu. Parenthèse : À ce moment-là, elle aurait déposé ses micros au cœur du tronc, elle aurait entendu le cri déchirant de l’arbre déraciné. Mais l’espace est interdit, clôturé, protégé et la cruauté du spectacle lui aurait été

inaudible.

Cette première rencontre, ce premier enregistrement sonne pour elle comme le début de sa nouvelle vie. Puisque les arbres ont une voix, peut-être même une âme, elle décide alors de les écouter différemment, de manière plus profonde et parcourt le monde entier afin de recueillir leurs témoignages.

Les arbres amazoniens sont particulièrement alarmistes mais peu de gens s’en préoccupent : Pourquoi tant de mépris ? Les espaces deviennent chauves, il n’y a plus de biodiversité !  Et tout ça pour quoi ? Le séquoia géant de Californie s’inquiète également  : 5 millions d’hectares d’arbres ont été détruits l’an passé, et le double sans doute cette année ! Un massacre, une extermination !  etc etc…

Bien sûr, elle tente de se faire l’écho de la préoccupation exprimée par les arbres mais on la prend pour une folle, ou dans le meilleur des cas pour une originale. Mais elle tient bon, elle ne lâchera pas l’affaire c’est certain et parce que cela commence à jaser chez les scientifiques, on organise une réunion regroupant les plus grands spécialistes de la spécialité. Cette femme n’a aucun crédit ! Ce n’est pas un membre de notre communauté ! C’est un gag ! Pour qui se prend-t-elle ?

Pour finir, on la rencontre et on lui demande de transmettre ses enregistrements au  comité des savants intelligents. Cette perspective la réjouit, se pourrait-il qu’on la prenne enfin au sérieux ? Qu’on écoute ces voix graves et puissantes ? Qu’on sorte du rationnel pour explorer le sensible ? Elle se met à y croire tout à coup.

Une fois en leur possession, les fichiers numériques sont analysés par l’IA d’un laboratoire de recherche, qui conclue que tout n’est que fakes : Les arbres ne sont pas des humains ils ne parlent pas ils ne pensent pas. Cette pseudo chercheuse est une mystificatrice. Et c’est une fin de non recevoir.

Un peu partout, on parle d’elle ;  des conclusions (IA) des savants aussi – qui jubilent maintenant !-   et parce qu’on aime bien les polémiques, on l’invite sur différentes chaînes de radio et télévision. On la veut, non pas pour l’écouter – elle est si grotesque !-  mais plutôt pour faire le buzz.

Rapidement, elle comprend qu’elle n’est rien d’autre qu’un objet (c’est un comble !) de curiosité et de parts de marché. Ses propos n’ont que peu d’importance en fait.  D’ailleurs dès qu’elle tente d’expliquer sa démarche, on se moque, on la glose, on l’interrompt…

À quoi bon tout cela !, pense-t-elle.

Elle décide alors de disparaître, vous savez comme ces évaporés au Japon qui vivent en marge de la société. Et tout le monde finit par l’oublier. Plus tard, elle se demande comment elle a pu s’engluer ainsi, se ridiculiser devant ces gens. Oui vraiment, il était nécessaire de se retirer de ce monde-là, celui des médias et de l’information futile pour se consacrer à son essentiel.

Et sa mission, puisqu’elle a décidé qu’il s’agissait d’une mission, va durer des années encore. Peu importe ce que pensent les autres en fait.

Elle continue donc ses recherches, ses écoutes. Inlassablement. Et  les arbres se confient sans retenue ; d’un continent à l’autre,  elle recueille leurs témoignages avec bienveillance et tristesse tandis que la terre continue de tourner et de saigner. Mais désormais elle ne les enregistre plus car son oreille a remplacé le micro, comme si à force d’éprouver le sensible, son acuité auditive s’était développée naturellement, son seuil de perceptibilité augmentait avec l’âge et le temps, ce qui est totalement improbable. Un don venu du ciel ?

Puis un jour triste et gris, tout cesse parce qu’il n’y a plus d’arbres à voir, à entendre. Il n’y a plus d’eau non plus. Le dérèglement, le réchauffement climatique, celui dont on ne s’inquiète plus, est devenu la cruelle réalité.

Partout la Terre brûle, les incendies sont nombreux, le soleil frappe, l’eau s’évapore. Le peuple suffoque, peu importe, les plus riches ne s’en soucient guère. Ils ont leurs bunkers climatisés blindés et savent que bientôt, quand ils ont auront épuisé leur dernière cartouche terrestre, ils iront coloniser un nouvel eldorado : Mars, la planète stérile et sans bactéries. Le rêve d’une pureté parfaite, sans parasites, à portée de main en somme (et de portefeuille)  !

 

Et elle ? Elle est vieille maintenant mais elle danse toujours. Musique à fond. Rain, Ryuichi Sakamoto. Une musique faite de ruptures et de pluie.

Une pluie de cendres.

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