Créé le: 25.05.2021
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Dislocation

Correspondance, Fiction

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© 2021 J. L. Martin

Chapitre 1

1

Dialogue fictif autour de la trilogie Vipère au Poing (1948-1972, H. Bazin). Pour les besoins du récit, le dialogue est transposé début des années 2000 où l’utilisation d’internet et des courriels s'est généralisée. J. L. Martin
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Elle est partie. Mais pas sa haine. Ni la mienne. La terre que je foule, l’air que je respire et l’eau que je bois sont empoisonnés par elle. Tout ce que j’ai construit loin d’elle a fini par flétrir.
Pour expulser ce cancer de mon corps, j’écris ce courriel à une morte.
Meurs. Mais meurs donc.

 

De : Jean Rezeau <Jean.Rezeau@free.fr>
Envoyé : Vendredi 1 Mai 2005 14:21
À : Paule Rezeau-Pluvignec <Paule.Rezeau-Pluvignec@outlook.com>
Objet : Je ne t’aime pas

 

À ma Génitrice,

 

Je n’ai pas choisi de sortir de ton ventre. Peut-être ne l’as-tu jamais souhaité non plus. Nous pourrions blâmer le hasard mais le hasard pourrait se venger encore. Voilà ce qui nous rassemble, peut-être, ma génitrice : nous haïssons tous deux cette part aléatoire qui nous a jetés l’un contre l’autre. Mais contre mauvaise fortune, bon cœur : nous n’avons pas retenu nos coups.

Les premières années furent trompeuses, avec le recul, une coupable période d’innocence et de paix. Puis les coups commencèrent à pleuvoir, aussi subits, inattendus et violents qu’un orage de mer. Dix ans de calvaire, à survivre au fouet, à la maigre soupe, aux humiliations et aux coups les plus sadiques. Mais je n’ai pas ménagé ma peine non plus : je regrette juste de n’avoir pas mieux dosé le poison dans ton propre gruaux. À ma résistance tu opposas la lutte fratricide. Calculatrice, tu sus nous monter les uns contre les autres. Mais, trop sure de toi, tu te montras d’une suffisance coupable et de mauvais alois. Regarde, ma génitrice, je te tourne le dos, le poing toujours serré autour de ton coup.

 

L’amour, qu’en sais-tu ? Incapable d’en ressentir, tu ne le comprenais pas chez les autres. Tu t’es acharnée à transformer cet affect étrange en quelque chose que tu pouvais concasser, mâcher et ruminer jour et nuit. Ne pouvant me briser, tu m’as banni, espérant me dissoudre dans l’échec et la honte. Mais comme le chiendent, je résistai encore à tes traitements les plus ignobles. Alors, tu me déshéritas. Ô mère, comme je l’accueilli comme un soulagement. Tu me libérais du poids de la transmission. La branche était sèche mais l’arbre pourri. Sur l’humus, au pied de ton œuvre, j’ai enfin pu contempler le monde et ses promesses.
Las, je ne saurais échapper à ton contrôle. Car enfin, je suis ton fils, le réceptacle de tes gènes et l’héritier de ta perversité. Ton œuvre. Mais je la tenais dans mes bras, ma victoire, au clair-obscur de ta haine, toute puissante. En devenant père à mon tour, je coupai le cordon qui me reliait à toi,  lépreuse excroissance. Je repoussai ton horrible portrait dans les tréfonds de mes souvenirs.

 

Ton ultime engeance, nourrie à ton sein pervers, a fini par te rejeter dans un réflexe cannibale. Et te revoilà, marâtre, en quête d’un nouveau royaume à soumettre. Non, tu n’as pas changé. Même séparés par vingt-cinq années d’un silence de glace, comme un souvenir honteux, tu revins, séductrice, hypnotique, macabre, quêtant l’amour. L’amour ! Science occulte. La haine est un combat mais l’amour est un pacte. Et tu ne traites avec personne.

 

Je ressens encore ta puissance, dans mon poing. Je te fixe et je serre. Toujours plus fort. Je la sens encore, la haine qui se maquille, ambigüe, et qui remonte le long de ma colonne vertébrale, comme une sève acide qui me ronge. Toujours plus profond.

 

Le jour de tes funérailles, un jour froid et humide, il plut sur les joues. Mais pas dans les yeux. Ni dans les cœurs. À la satisfaction de te voir, rosaire entre les doigts, le visage craquelé et la bouche pincée sur tes dents en or, je vomis ce qui me restait de colère et de violence incarnée. Dans ma main, ton cou flasque, tes yeux éteints. Las. Je serrai de plus belle car ta mort fut trop douce par sa brutalité. Dans ton linceul, tu souris pourtant. La mort, comme la haine, n’a pas d’empire sur toi.

 

À l’aube de mes jours, je désire me libérer du poids de notre histoire. Maman, je ne t’aime pas. Puisses-tu ravaler ta haine et t’étouffer avec. Dans une agonie sans fin.

 

Ton Jean

 

Server : ExchangePowerShell <[Autoreply][if][from : Jean.Rezeau@outlook.com]
De : Paule Rezeau-Pluvignec <Paule.Rezeau-Pluvignec@outlook.com>
Envoyé : Vendredi 1 Mai 2005 14:22
À : Jean Rezeau <Jean.Rezeau@free.fr>
Cc : Frédéric Rezeau <Fred.Rezeau@hotmail.com>; Marcel Rezeau <Marcel.Rezeau@gmail.com>
Objet : RE: Je ne t’aime pas

 

Mon fils,

 

Merci pour ce message. Comme je l’attendais.

 

Tu n’as jamais baissé les yeux. Tu fus mon meilleur ennemi, mon fils. Ta résistance à mes brimades m’a porté toutes ces années. Merci pour ce délicieux moment. Le diable n’aura pas la partie facile tant le défi sera grand de nous départager.

 

Si tu reçois ce message, c’est que je suis partie et que tu te languis de moi. N’est-ce pas délicat ? Plus tu t’éloignais de moi, plus j’exerçais de contrôle, sapant tes stupides velléités de liberté.   Tu ne peux vivre sans l’oxygène que je rechigne à te donner. Ne me parle pas d’amour, s’il te plait, cette fade contrepartie de la haine.

 

Je me souviens. À ma première claque dans ta face de singe, je me suis enfin sentie mère. Une mère, avec toi, ma progéniture. Oh, comme je me suis réjouie de plus te lâcher, de nos jeux silencieux. Tes tibias se rappellent-ils mes coups de pieds sous la table ? mes coups de fourchettes sur tes mains ? Mais tout ceci n’est que détail, n’est-ce pas mon cher fils ?

 

Comme tu as toujours eu à cœur de défendre tes frères ! Tu n’étais que le cadet, le ventre mou d’une famille de dégénérés. Et pourtant, quelle impatience à les protéger de mon joug ! Le méritaient-ils ? Tes idiots de frères, l’aîné faible et apathique et le benjamin, lent et secret, qui te trahit pour quelques pièces. Je partage ton dégoût. Nous sommes une fin de race. Une terrible mésalliance du destin. Et je ne parle pas de votre père. Oh, ne me dis pas que tu l’as aimé, ce serait ridicule et indigne. Non. Ton père a eu la décence de détourner son regard pour se retirer discrètement et me laisser vous redresser, vous façonner, comme une glaise trop molle. Vase puante.

 

As-tu jamais souhaité me voir morte ? Peut-être par tes poings toujours serrés. Peut-être as-tu rêvé de me saisir par le cou. Là, je sens tes doigts qui serrent. Ne te limite pas, serre encore. Et ton regard. Oh, ton regard. Toujours fixé sur moi. Tu n’imagines pas comme ce regard m’a nourri toutes ces années.

 

Tu ne m’as jamais aimé ? On n’aime pas qui l’on veut, mais qui l’on peut. Pour ma part, ta rancœur m’a suffi. Elle est bien plus nourrissante et puissante que l’amour.
Je ris de te voir en quête de réponse, de sens. Et cette pitoyable recherche de ce sentiment qui fait rosir les joues et palpiter le cœur. Faible et lâche, comme ton père. Mais n’est-ce pas avec le fumier que nous formons les plus beaux épis ? Ta fille aînée, Salomé. Quel miracle d’avoir engendré une telle splendeur après t’avoir brisé de mille façons ! Et quel dommage d’avoir attendu si longtemps pour trouver ma digne héritière ! Dieu merci, elle n’est pas de ton sang déficient. Il me fut d’autant plus aisé de l’attirer en mon sein.

 

Tu me pardonneras de ne pas être à même de lire ton courriel. Je l’imagine plein de fiel. Épargne-moi les regrets absurdes. Nous allons tellement bien ensemble, mon sombre cœur. Je suis si fière de ce que l’on a pu déconstruire ensemble, mon fils. Tu as rempli ma vie comme personne n’a su le faire.

 

Pourquoi se dire adieu, puisque nous avons une haine éternelle devant nous ?

 

Ta Folcoche

 

PS : A-t-il plu le jour de mes funérailles ?

Commentaires (2)

J. L. Martin
02.06.2021

Merci Marie! La trilogie de Bazin est un grand souvenir de littérature. J'ai pris un malin plaisir à me glisser dans la peau de ces deux personnages.

Marie Vallaury
02.06.2021

Oh bravo ! L'écriture est magnifique, et c'est d'autant plus terrifiant. Et l'idée de la réponse automatique, un coup de génie !

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