Créé le: 09.08.2026
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Dimanche, c’est détente
Humour, Nature Environnement, Nouvelle — Aventure botanique 2026
Madeleine consacre son dimanche à choyer ses plantes. Une feuille froissée devient un drame, un parasite une guerre totale : sous ses doigts, le presque rien se change en grande aventure.
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Dimanche, c’est détente. Madeleine a la journée devant elle pour s’adonner à son hobby le plus relaxant : entretenir ses plantes d’intérieur. Depuis plusieurs jours, elle observe sur son anthurium une feuille naissante, enroulée sur elle-même, coincée dans sa gaine à la base de la dernière feuille sortie. Voir cette feuille tenter désespérément de se développer malgré sa protection devenue étau lui procure une certaine pitié. Elle est à deux doigts d’élaborer un parallèle fumeux entre ce spectacle désolant et sa vie, mais coupe court au pathétique et se dirige d’un pas décidé vers la salle de bain, en quête d’un coton-tige. De retour face à la feuille en détresse, elle coince son arme entre ses dents, s’attache les cheveux, puis procède à l’extraction. Elle applique le coton humecté sur la feuille enroulée, puis, avec mille précautions, le fait remonter jusqu’à ce qu’il se glisse entre la feuille et sa cataphylle, décollant cette dernière de sa victime. La musique du générique de la série Urgences résonne dans sa tête pendant que son rythme cardiaque s’accélère. Oui, John, j’ai été jalouse de te voir flirter avec Abby, mais ce n’est pas le moment d’en parler ! Si nous n’agissons pas vite, l’apex va subir une contorsion congénitale qui le condamnera à une vie de souffrance et de… Oh non. La feuille vient de rompre. Un tiers est resté coincé dans la gaine. La partie libérée est amputée pour toujours. Madeleine reste figée un instant, tentant de mesurer l’ampleur de la catastrophe. Ça lui apprendra à être impatiente. Elle aura maintenant quasiment en permanence dans son champ de vision cette feuille atrophiée, qui continuera sa croissance, exhibant de manière toujours plus criante ses contours déchirés par l’impétuosité de sa propriétaire. Madeleine est dégoûtée, à deux doigts de laisser tomber tout le concept du dimanche détente. Mais alors que, l’échine courbée par la culpabilité, elle se dirige vers la poubelle pour jeter son coton-tige, son regard croise celui de son bégonia rex. Ses feuilles cireuses pendouillent mollement au bout de leurs tiges déshydratées jusqu’au parenchyme. Cela fait des mois qu’elle se dit que cette plante aurait besoin d’un rempotage. Elle n’a pas le droit d’abandonner ses camarades chlorophylliens sous prétexte qu’elle a merdé. Elle ne laissera pas tomber ce bégonia.
Avec une efficacité redoutable, elle prépare son plan de travail : pot, tapis de rempotage, terreau, perlite, billes d’argile.
*
Madeleine malaxe le pot en plastique du bégonia pour décoller la motte, le bascule à l’horizontale et tire sur le rhizome. Après quelques minutes d’effort, la plante sort brutalement de son pot. Une odeur de putréfaction lui assaille les narines. Sous la motte mise à nu, des lambeaux de racines noires et visqueuses se détachent l’un après l’autre, créant un petit monticule d’immondices. La plante a pourri. Les mâchoires serrées par la contrariété et la pestilence, elle amène la plante jusqu’à l’évier de la cuisine et passe les racines sous l’eau. Rapidement, il ne lui reste plus entre les doigts qu’une paire de racines saines surmontée d’un plumeau de feuilles tristes. Madeleine regarde la plante étendue entre ses mains, et y voit un corps mutilé, en pleine agonie. Chienne de guerre. Dans un râle, les yeux mi-clos, le soldat Rex lui adresse ses dernières volontés :
— Promets-moi de ne plus jamais mettre de marc de café et de peaux de banane dans tes pots… à la place, utilise…
— Oui ?!
— Utilise…
— Je t’écoute, Rex.
— Aaaarh…
Un dernier soubresaut agite une tige. Puis plus rien. Non, il ne peut pas la quitter. Pas comme ça, pas maintenant. Madeleine dépose le corps inanimé dans l’évier et entreprend d’ouvrir frénétiquement tous les placards, à la recherche d’eau oxygénée. Elle a lu qu’un bain de cette solution pouvait tuer les bactéries restantes et sauver la plante. Les portes claquent les unes après les autres. Elle pensait avoir rangé la bouteille sous l’évier ; peut-être est-elle dans le meuble du salon… Dans sa course, Madeleine donne un coup de coude au pothos trônant à côté de la télévision. Le pot bascule et se brise au sol, dans une explosion de céramique et de terreau.
D’accord, elle voit l’idée : une entité transcendante a décidé de la mettre à l’épreuve. Cet être suprême aurait pourtant pu régler les conflits au Moyen-Orient, tamiser les rayons du soleil pour limiter le réchauffement climatique, ou doter les humains de la capacité à retrouver les chaussettes orphelines. Mais non, il a préféré ruiner son dimanche pour tester sa résilience. La résilience n’a pas que du bon, philosophe Madeleine. Tout en ruminant, elle nettoie les dégâts sans énergie, puis attrape ses clefs : il lui faut un nouveau pot pour le pothos, et le garage de l’immeuble en regorge.
*
Madeleine songe qu’il faudra aussi s’occuper du bégonia, qui gît toujours dans l’évier… L’ascenseur s’arrête au deuxième étage. Un voisin entre. Elle le connaît de vue, c’est le genre de type en espadrilles qui semble maîtriser tous les aspects de sa vie. Bronzage lisse, mèches dorées, effluves de patchouli. Il gratifie Madeleine d’un bonjour suave, accompagné d’un petit hochement de tête. Il doit sûrement être ingénieur dans un bureau d’études, faire de la randonnée dans les Alpes le week-end, et participer à des maraudes humanitaires entre deux matchas sur les quais du Rhône. Dans un geste leste, il appuie sur le bouton « -2 » et son regard s’attarde un instant sur les mains de Madeleine avant de fuir vers le sol. Madeleine regarde ses mains maculées de terre, ses ongles noircis. Elle jette un coup d’œil anxieux au miroir : cheveux en bataille, auréoles sous les bras, taches d’eau sur le t-shirt, et elle réalise qu’elle ne s’est pas lavé les dents ce matin. Jacquouille la Fripouille, songe-t-elle, un refrain des Visiteurs en tête : Et on lui pèlera le jonc comme au bailli du Limousin… Qu’on a pendu, avec ses tripes ! Le sous-sol arrive enfin, coupant court à l’humiliation. Elle laisse sortir un « bonne journée » à travers sa mâchoire serrée, de peur d’embaumer la cabine d’une odeur de croûte de fromage.
*
De retour chez elle, elle pose le pot sur sa table basse, s’octroyant quelques minutes de pause après ce chapitre épique de sa vie. Elle cherche sur Spotify la playlist « bruit vert », constituée de sons de pluie, de vent dans les arbres et de chants d’oiseaux, pour oublier qu’elle vit entourée de pots d’échappement. Elle a lu que ces sons de nature favorisent la relaxation et développent même la matière grise. Madeleine se dirige vers son étagère à plantes et effleure du bout des doigts la variété de textures qui s’offre à elle. Elle ferme les yeux pour s’adonner tout à fait à ce rituel méditatif, avec le sérieux d’un moine bouddhiste en quête d’ataraxie. Puis elle les rouvre doucement. Elle vit dans un tout petit monde, quand même. Ses doigts arrivent sur sa maranta. Madeleine fronce les sourcils et se penche en direction de la plante. De minuscules grains de riz translucides se déplacent lentement le long des nervures. La pièce est emplie du son de la pluie, et dans la tête de Madeleine, un éclair s’abat et provoque la plus violente des déflagrations. Ce sont des thrips.
Des parasites avides de sève cellulaire, des monstres ignobles capables de pondre jusqu’à trois cents œufs au cours de leur vie. Des vampires phytophages capables d’hiberner des mois avant de revenir plus voraces que jamais. Des annihilateurs de joie, des catalyseurs de dépression, des démons. Madeleine ne réfléchit pas. Elle s’empare de la plante et l’emmène jusque dans sa baignoire. Elle va chercher, dans le placard du couloir, son pulvérisateur rempli de savon noir dilué. Elle revient dans la salle de bain, et suit un instant du regard une des infâmes bestioles. C’est un adulte, noir et longiligne. Il se promène, insouciant.
*
Cela fait de nombreuses lunes que Martin a adopté ces terres généreuses. Un soir où l’orage menaçait et les rafales emportaient tout sur leur passage, Martin a été arraché à sa région d’origine. Il habitait sur une belle et grande sauge arbustive, avec sa famille et tous ses amis. L’air y était changeant, les températures variant selon l’alternance de la lune et du soleil : une vie de thrips difficile, mais qu’il avait appris à aimer. Et lorsque la catastrophe survint, lorsque malgré l’effort colossal qu’il déployait pour garder ses pattes accrochées à une feuille de sauge, il s’envola dans un courant d’air pour atterrir dans un environnement inconnu et hostile, c’est tout son monde qui s’écroula. Une peuplade autochtone vivait sur place, sans égards pour lui au début. Il marchait seul le long des nervures, se nourrissant sans joie de l’étrange sève qui palpitait sous ses pattes. Il pensait aux siens, restés sur la sauge ou dispersés par la force qui l’avait emporté. Martin s’était forgé, sur ce nouveau territoire, une réputation de solitaire. Seule Betty s’intéressait à lui. Elle le regardait de longues minutes, arpentant pensivement les sentiers de la maranta nourricière. Un jour, elle osa l’aborder : une nouvelle feuille venait de s’ouvrir, un peu plus à l’ouest, elle lui proposa de l’accompagner jusqu’au délicieux nectar. Il accepta. Ce fut le début d’une belle histoire, où chacun apprivoise l’autre, tout en retenue et délicatesse. Betty l’introduisit auprès de la communauté, dont la méfiance tomba rapidement. Les deux insectes devinrent inséparables, et l’inéluctable se produisit : Betty se retrouva enceinte de trente beaux œufs. Très vite, les premières larves vinrent au monde et se nourrirent goulûment, à peine nées et déjà autonomes. Leurs parents les regardaient avec fierté, teintée pour Martin d’une pointe de nostalgie pour sa première famille.
Aujourd’hui est un jour de fête : la dernière feuille est enfin déroulée, un joyeux festin s’annonce pour Martin et sa petite tribu. Les parents ouvrent la marche. Martin entend les stylets des enfants percer les cellules de la plante et en aspirer avidement le contenu. Son cœur est plein. Tout à coup, Martin sent des vibrations sous ses pattes : le sol tremble, imperceptiblement d’abord, puis les secousses s’intensifient. Martin agite ses antennes. Une odeur âpre lui envahit les sensilles. Il lève la tête. Il aurait voulu crier pour avertir sa famille du danger, mais n’en a pas eu le temps. Une marée épaisse déferle sur eux. Martin est violemment emporté par le flux visqueux. Il arrive de justesse à réchapper au vide, en s’accrochant au bord de la feuille. Il crie, projette son regard affolé tout autour de lui, à la recherche des siens. Il n’aperçoit qu’une de ses larves, recroquevillée sur une feuille inférieure. Il voudrait crier encore, mais le souffle lui manque : l’épaisse substance s’est immiscée dans les moindres recoins de son exosquelette, obstruant ses stigmates. Martin se souvient de la sauge. De la lune. Du courant d’air. Du cône buccal de Betty, si sensuel. Il se laisse aller. Tous ses yeux se ferment.
*
— Tiens, prends ça, saleté, lance Madeleine en aspergeant généreusement la maranta de solution insecticide.
Elle ressent un vague sentiment de culpabilité, puis se ressaisit bien vite. Elle répète machinalement le traitement sur les cinq plantes avoisinant la maranta. Après les avoir laissées s’égoutter dans la baignoire, elle les isole dans des boîtes transparentes achetées plus tôt chez Ikea par une version prévoyante d’elle-même.
Il est dix-neuf heures. Madeleine s’écroule sur son canapé. L’appartement empeste le savon noir, le meuble TV est parsemé de terre, un pot poussiéreux encombre la table basse, une plante agonisante rend l’évier de la cuisine inutilisable, elle s’est forgé une réputation de souillon auprès du voisinage et le salon, jonché de boîtes transparentes, ressemble davantage à un entrepôt de stockage qu’à un lieu de vie.
Avant de sombrer tout à fait dans la léthargie, Madeleine remarque qu’une nouvelle feuille de son alocasia est en train de pointer le bout de son nez. Son visage se fend d’un large sourire.
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