Chapitre 1

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De la communauté juive de Rostov-sur-le-Don à la cité de Calvin, deux histoires romanesques qui se sont peut-être côtoyées sans le savoir
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Fuyant une bise glaciale qui me poursuivait dans la rue des Chaudronniers, je me réfugiai au Café Slatkine en quête de chaleur et de réconfort. Un vieil exemplaire du journal Le Temps était posé sur une table libre, ouvert sur un article intitulé : La fortune des Slatkine, un roman russe à Genève. Plus encore que la coïncidence qui incitait à la lecture, une déclaration du petit fils du fondateur des Editions me frappa :

« J’ai été un imbécile de ne pas interroger mon grand-père Mendel, de ne pas l’avoir fait parler de sa ville natale, Rostov-sur-le-Don, de la fortune qu’il y avait faite, de sa venue à Genève en 1905, de ses conversations avec Lénine, mais j’étais jeune et ça ne m’intéressait pas. »

Alors que j’en restais coi, un jeune homme s’était assis en face de moi, apparemment revenu du fond de la salle  où il avait salué des amis.

–       Vous semblez fasciné par mon exemplaire du Temps, puis-je vous offrir en plus quelque chose à boire, ils ont ici tout un assortiment de thés délicieux ?
–       Oh ! pardon, ce serait plutôt à moi de le faire; là, j’étais encore à Rostov, répondis-je en fixant  le bar comme si je m’attendais à y découvrir une théière sur un samovar.
–        D’accord, revenez sur terre et expliquez moi la raison de votre sidération.
–       C’est que, voyez-vous, si je n’ai jamais rencontré Michel –Edouard Slatkine, cité dans cet article, j’ai à peu près son âge. Je réalise que pour lui comme pour moi, les regrets d’un octogénaire sont bien tardifs pour rattraper une insouciance de jeunesse.
–       Sans doute, mais encore ?
–       Eh bien, je pensais à ma grand’mère, Anna Ratnovska, née à Rostov elle aussi, à peine plus jeune que Mendel, dans la communauté juive où les familles devaient se connaître. Elle également  fut contrainte de quitter sa ville natale pour émigrer vers la Suisse, avec sa soeur et son frère au début du siècle dernier. N’auraient-ils pas pu voyager en compagnie de Mendel et de Sophia Goldberg, de la mer d’Azov à Marseille, puis vers Zurich et enfin Genève ?
–       Et vous pensez qu’elle aussi aurait rencontré Lénine ?
–       Non, certainement pas, elle se moquait bien des personnalités politiques, quelque fut leur obédience. Mais avant de fuir les pogroms qui allaient ravager la vieille Russie tsariste, elle avait fait la connaissance d’Anton Tchekhov, à l’occasion de plusieurs séjours balnéaires dans la région de Yalta. L’écrivain y avait fait construire en 1899 une petite maison, la datcha blanche, où il espérait soigner une tuberculose galopante en bénéficiant du climat  tempéré de  la Crimée au bord de la mer Noire. Resté médecin bénévole, il avait guéri Anna d’une bronchite tenace et pris la jeune fille en affection. Combien je regrette de ne pas avoir mieux fait parler ma grand’mère de ses rencontres avec le dramaturge  le plus génial de son temps. Avec ses grands yeux gris et sa vivacité, elle l’aurait inspiré pour les personnages d’Irina, la cadette de la pièce Les trois sœurs et d’Anya, la fille de l’héroïne de La Cerisaie, les deux chefs-d’oeuvre qu’il écrivait à l’époque.

****************

En 1905, Anna Ratnovska quittait définitivement les rives du Don en  se demandant si elle reverrait jamais sa Russie natale, ses amis et sa famille. La nouvelle de la mort de son cher Tchekhov quelque mois plus tôt, à qui elle avait promis d’achever, quoiqu’il advienne, ses études de médecine, ajoutait encore à son chagrin.

A 26 ans, elle n’était toutefois pas fille à se perdre dans la nostalgie de son enfance heureuse, ni à sombrer dans l’inaction du désespoir. A peine arrivée à Genève, elle s’inscrivit à l’Université pour passer des examens d’admission au dernier cycle de médecine, dès le début de l’automne. En quête d’un logement à proximité de la faculté, elle décida d’explorer la vieille ville et s’arrêta en chemin sur la promenade de la Treille.

Epuisée par les fatigues du voyage et les bagages  qu’elle   trimballait, elle s’effondra sur un banc, en posant maladroitement une lourde sacoche qui s’ouvrit en éparpillant pêle-mêle documents, formulaires, cartes et notes de ses anciens cours.
Un passant eu pitié de la jeune fille au bord des larmes et entreprit de récolter la masse des papiers  pour lui venir en aide.

–       Ne vous inquiétez pas, je ne suis ni voleur ni chercheur d’aventures, lui dit-il pour la rassurer.
–       J’avoue être un peu perdue, merci de votre sollicitude répondit Anna dans un français correct et pratiquement sans cet accent russe qu’elle ne trouvait ni charmant ni aguicheur, malgré ce qu’on en disait.
–       Je vois que vous venez de loin, observa t–il en ramassant des cahiers écrits en caractères cyrilliques  et je serais heureux de vous apporter mon soutien. J’ai un peu de temps libre, je suis pasteur de la paroisse de Chêne-Bourg  et mon sermon pour dimanche est déjà préparé !

Mise en confiance, Anna lui résuma sa situation avec force détails et questionnements.

–       Pour le problème de trouver un logement sûr et bon marché, j’ai peut-être une solution. Venez avec moi, c’est à quelques pas d’ici, sur la cour de la cathédrale St-Pierre. Je connais la directrice d’un home qui accueille des jeunes filles pour des séjours de longue durée. Laissez moi faire, je n’insisterai pas sur votre origine juive si vous le permettez, la recommandation d’un représentant de l’église réformée fera office d’acte de foi. Et si vous parlez aussi un peu l’allemand pour amadouer la responsable du Petershöfli, l’affaire sera dans le sac.
–       Je suis plutôt douée pour les langues, quant à ma religion, je n’ai jamais été pratiquante, mais après tout, un logement vaut bien une conversion spontanée,  rétorqua la nouvelle exilée qui retrouvait le sourire.

La transaction fut vite conclue et  ne resta pas sans suite. Le pasteur avait-il quelque arrière-pensée ? Sensible au charme slave de sa nouvelle protégée, il lui parla de son fils Francis, jeune médecin qui achevait ses stages d’interne en chirurgie aux hôpitaux genevois.

–       Il doit animer cet après-midi un séminaire à l’aula de l’Ecole de médecine et il pourrait vous aider à achever vos études. Ne lui dites pas que je vous ai accostée sur le banc de la Treille, c’est une pratique courante parmi les étudiants, un peu plus rare chez les pasteurs protestants !
–       Soit, je resterai discrète à ce propos, répliqua Anna en riant. A moins qu’il tente de m’éviter…

En fait, le pasteur Charles Descoeudres venait, sans le savoir, de planifier un ajout au registre des mariages de sa paroisse pour un samedi de septembre  deux ans plus tard.

Quant à Anna Ratnovska, elle était sur le point de rencontrer l’homme de sa vie. Elle n’avoua jamais à son futur mari la raison qui lui avait permis de vaincre sa timidité en l’abordant ce jour là  en sortant du séminaire. Ni pourquoi elle attacha tant d’importance au banc de la Treille pour accueillir leurs premiers rendez-vous amoureux.

*************

En Europe, la première représentation d’ Oncle Vania d’Anton Tchekhov, mise en scène par Georges Pitoëff, fut donnée en russe à la Comédie de Genève en automne 1916.

Si Mendel Slatkin et Anna Ratnovska ne s’étaient peut-être pas rencontrés au tournant du siècle à Rostov-sur-le Don, ils le firent sans doute dans  le foyer de la salle de Plainpalais ce soir là. A moins qu’ils ne s’y soient croisés sans se reconnaitre, parmi tant d’autres exilés de la Grande Russie.

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