Créé le: 30.09.2019
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Dernière rencontre avec papy

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© 2019-2021 Sullivan Ren

Papy est décédé. Papy laisse un héritage. Mais papy ne fait rien comme tout le monde...
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Dernière rencontre avec papy

                                                         

 

Toute la famille chère était là. Autrement dit, peu de monde était là. Papy n’était pas exactement un vieux patriarche aimé de tous. Il aimait jouer aux jeux d’argent avec les sous de sa retraite et buvait un peu trop depuis que mamie était allée nourrir les pigeons au paradis. Ses enfants décidèrent de ne plus emmener leur famille chez lui. Ce qui n’était pas une mauvaise chose étant donné que ses petits-enfants « bouffaient sa vitalité » et qu’il ressortait fatigué de ses échanges. De plus, sur la fin, il s’était mis à voler les jouets des petits et les cachait dans des endroits saugrenus. Il vivait dans une grande maison, beaucoup trop grande depuis que sa douce moitié l’avait quitté. Une belle maison victorienne, bleu azur et blanche. Un porche sur le côté pour quelques invités dans des meubles en osier qui n’avaient plus accueillis grand monde depuis une éternité.

Le rendez-vous avait été donné dans le salon du bâtiment. Jadis, rayonnant de cris des petits enfants qui couraient partout. Il était devenu froid, lugubre et poussiéreux. Seule une des filles, Marina, avait répondue présente en ce beau jour d’été. Ses autres enfants n’avaient pas pu être disponibles ou habitaient trop loin pour arriver à temps. Du moins, c’était les excuses qu’ils avaient avancées.

 

La cadette était donc le seul enfant du vieux couple à être présent. Non sans raison, elle se trouvait là aujourd’hui. Elle avait cherché sa place durant sa jeunesse. Entre son frère sur qui on attendait de grandes choses et sa petite sœur, que tout le monde voulait aider et protéger, il y avait un manque évident pour celle dont on avait du mal à se souvenir du nom. Un besoin de s’affirmer, de reconnaissance s’était creusé dans son cœur. Redoublant d’efforts pour ne pas montrer sa déception, même après avoir répété pour la troisième fois son prénom à une tante qu’on voyait tous les ans. Elle se battait. L’envie d’être une personne à part entière. Plus que d’être simplement la fille du milieu, elle voulait sa place. Elle voulait compter pour la famille.

 

Ce fut durant sa quinzième année qu’elle eut un déclic avec son père. Il venait de rentrer d’un fabuleux voyage à Madagascar. A l’origine, il était parti pour étudier les danses et chants de certaines tribus. Mais à sa façon d’en parler, la ferveur dont il faisait preuve. Quelque chose l’avait changé. Il était devenu beaucoup plus gai. Une joie de vivre nouvelle le possédait. Qu’avait-il pu apprendre pour le transformer ainsi ?

 

C’était lors d’une réunion de famille, peu de jours après, qu’il lui révéla la raison. La jeune fille avait été éconduite pour la énième fois d’une de ses conversations où les adultes menaient la discussion à leurs avantages. Depuis toujours, elle trouvait cela triste, ses gens dit « mature » qui n’arrivaient pas à prendre aux sérieux ce que les jeunes disaient ou ressentaient.

La sagesse des aînés n’était qu’un leurre. Une ruse pour écraser les avis sans intérêts d’adolescents qui n’avaient pas encore assez vécus.

Elle était sortie de la salle louée pour l’occasion et s’était allongée sur un banc. Face aux étoiles et au firmament, on ne pouvait retenir sa peine et sa colère. Tandis qu’une larme de fureur bordait sa paupière inférieure, elle entendit un sifflotement. Elle le reconnut sans peine. C’était la mélodie préférée de son père. Elle s’assit en vitesse, prête à faire le dos rond.

Il se plaça à son tour à côté d’elle et n’attendit même pas d’être installé pour lui parler.

– Ton oncle Hector est un idiot. Il a marié une idiote qui lui a donné des enfants idiots !

– Papa ! Tu peux pas balancer des énormités comme ça ! s’offusqua sa fille.

– Et pourquoi pas ? Mon grand frère à toujours été un fieffé imbécile ! Toujours l’attention concentrée sur lui. Ton grand-père l’estimait bien plus que de raisons. Tout cela parce qu’il était sportif et qu’il présentait mieux que ton père.

– C’est ridicule…

– Je peux même te dire qu’il préférait Hélène à moi. Ta tante à toujours été son petit papillon. Elle faisait fondre n’importe qui avec sa frimousse d’ange. Elle avait de bonnes notes à l’école, comme Hector. Il n’y avait que son cadet qui tâchait cette image idyllique.

– Les choses se répètent et ne changent jamais, si je comprends bien.

– Je pensais comme toi jusqu’à mon dernier voyage. Mais j’ai ouvert grand les yeux et mon cœur ! Tout s’est allégé depuis que j’ai compris qu’il fallait accepter le comportement des autres et non le pardonner.

– Papa, on te trouve tous bizarre depuis que tu es rentré. Je devrais probablement pas te poser cette question mais est-ce que tu as pris des drogues ou quelque chose ?

Surpris par cette question, Gaspard se mit à rire bruyamment. Sa fille tenta de s’expliquer.

– Tu arrives et d’un seul coup tu t’en fiches de dire les quatre vérités à tout le monde et que je…

Elle ne put terminer sa phrase. Il avait délicatement posé son index sur la bouche de sa fille.

– Tu ne vois pas ta position de la bonne manière. L’aîné est celui sur qui on fonde le plus d’espoir, consciemment ou non. On lui met une pression supplémentaire parce qu’il sert d’exemple aux plus jeunes. Le plus petit, lui, est celui qu’on protège le plus car il est notre cordon ombilical sentimental. Si, au début, c’est vous qui êtes accrochés à nous. A l’heure du dernier enfant parti, c’est vous qui coupez le cordon. Combien de parents redoutent ce moment d’après toi ? C’est pourquoi on couve le petit dernier pour que secrètement il reste le plus longtemps possible avec nous. Et entre-deux, il y a les électrons libres. Ceux dont on croit pouvoir s’occuper comme les deux autres sans jamais y parvenir. Eux, ce sont ceux qui nous gardent éveillés jusque tard dans la nuit. Avec remises en question à la clé : « Doit-on faire plus pour eux ? Comment faire ? Suis-je un mauvais parent ? etc. »

 

Mais bien souvent, ce sont eux qui vous étonnent le plus. Tout cela pour te dire que je suis fière de toi, que je t’aime, que j’aimerais en faire plus pour toi, que tu es importante et que tu dois foncer dans ce que tu trouves nécessaires pour toi.

Laisse-les vieux ramer derrière. Les vieux ils t’aiment de toutes façons et ils te rattraperont si tu te plantes.

Les larmes coulaient finalement toutes seules sur le visage de l’adolescente qui se plongea dans les bras de son père. L’étreinte ne dura pas, mais fut assez longue pour qu’elle reprenne ses esprits.

– Donc, tu n’as pas pris de drogue ? ria Marina

– Mais ! Tu vas arrêter avec cette histoire !

– J’aimerais bien que tu m’expliques, ce revirement soudain.

– J’ai fait une sorte de séance, à la demande d’un vieil ami que tu as déjà rencontré d’ailleurs. Ils appellent ça « tromba ». Cela te met dans une sorte de transe qui te rappelle les choses importantes que tu as mis trop longuement de côté. Enfin pour moi, car apparemment l’expérience est propre à chacun.

 

Il ne lui en dit pas plus et elle n’avait pas vraiment le cœur à le harceler avec cela. Il était rentré et il s’était transformé en un homme meilleur. Ce n’était pas qu’il était horrible avant, loin de là. Mais il était beaucoup moins présent, moins impliqué.

La lecture du testament ne profiterait donc qu’à une seule personne. Personne qui devra avertir les autres des décisions qui auront été prises par grand-père Gaspard.

Le notaire, un homme sérieux et assez menu, était accompagné par un autre individu : Grand, frêle, l’air débraillé et les cheveux en bataille, il n’avait pas la dégaine d’un officiel.

La jeune femme ne le connaissait pas. Mais elle eut l’impression de l’avoir déjà vu. Elle ne saurait dire si c’était dans sa jeunesse ou dans un songe. Une aura apaisante émanait de cette personne si bien qu’elle se surpris à devancer celui-ci pour le saluer en tendant sa main.

– Enchantée, monsieur, ne nous serions-nous pas déjà rencontrés ?

– Vous n’étiez alors qu’une petite fille, couettes et corde à sauter. répondit

l’étrange visiteur.

– Cela me revient un peu en mémoire. Vous étiez là le jour où nous avons emménagé dans cette maison. Je vous revois, papa et vous, une bière à la main, porter l’ancien canapé à cet endroit.

– Des sourires, la radio en arrière fond, cela raisonne encore en moi comme un heureux souvenir. Il acquiesça de la tête, enjoué de se remémorer ses anciennes pensées.

Elle remarqua qu’il portait un étrange pendentif. Celui-ci, un objet singulier où deux morceaux de bâton se croisait, pendait sur le torse de l’étrange énergumène. En y regardant de plus près, on pouvait voir qu’une petite chaîne de métal reliait les deux parties en bois ensemble. De plus, les extrémités inférieures étaient taillées en pointe.

 

Bizarrement, elle se sentait sereine et en sécurité auprès de cet homme. Le notaire, visiblement irrité de ne pas être le centre d’attention, toussota bruyamment avant de prendre la parole à son tour.

– Votre grand-père m’a mandaté pour prendre bonne note de tout ce que va nous raconter monsieur Alvarez. Apparemment, ce sont ses mots qui feront foi comme testament.

Cette annonce aurait dû la dérouter, mais ce ne fut pas le cas. Papy Gaspard avait toujours été un « original ». Les choses conventionnelles ne lui convenaient guères. Cela rimait à ne devenir qu’un visage parmi tant d’autres. Rien n’était plus pénible pour lui que de se dire qu’il n’avait rien de spécial par rapport aux autres. C’était perdre son individualité au profit, qui n’en était pas un, de faire partie de la masse.

Non, cette annonce du notaire, bien trop sérieux, ne l’avais pas étonnée. Bien au contraire, elle préférait de loin, que ce soit cet homme, un ancien ami, qui lui révèle les dernières paroles de son père.

– Et si nous commencions, maintenant que tout est au clair pour tout le monde. continua le fonctionnaire en se grattant le cou avec impatience.

Les deux autres acquiescèrent machinalement.

 

Le mari de l’héritière préféra attendre avec les enfants à l’extérieur sur le porche. Il racontait des tas d’anecdotes amusantes sur le papy avant que son cœur ne fût dévoré par les ténèbres, la tristesse et l’amertume.

Les rideaux avaient été tirés, plongeant la pièce dans un noir absolu. On craqua une allumette et, rapidement, diverses bougies savamment posées à différents endroits furent allumées. Marina fut invitée à s’asseoir dans le canapé du salon, au milieu de la pièce.. L’étranger s’était également assis mais sur la petite table en pin massif en face d’elle. Quant à l’homme de loi, il s’était enfoncé dans un sofa à proximité d’une fenêtre, prêt à bondir et à faire exploser la lumière en cas d’imprévu.

Malgré son air impassible, l’aura autour de lui était grandement perturbé. Si lui-même ne pouvait le voir, les deux autres le distinguaient aisément. Une peur invisible s’était sournoisement propagée en lui. Malgré cela, il fallait tout de même avancer et faire confiance.

Ils n’étaient qu’à une cinquantaine de centimètres l’un de l’autre. Son visage était bien calé entre les paumes chaudes des mains de monsieur Alvarez.

– Votre père va directement parler à travers mon enveloppe charnelle. Seulement les questions importantes devront être posées. Une entité mauvaise nous observera. Nous n’aurons pas le temps pour les banalités. Si vous vous sentez en danger, plantez les pointes de mon talisman « ody » sur mon torse. Gardez-le d’ailleurs toujours en main pour plus de sécuritaire.

– De sécurité, le reprit machinalement la jeune femme.

Elle s’en voulue un peu car il s’était donné beaucoup de mal pour parler correctement et distinctement. Mais il ne l’avait pas écouté, il était aussi tendu qu’une voile poussée par la tempête. Il était déjà loin, à des lieues de l’endroit où il se trouvait.

– Sommes-nous prêts ? questionna le divinateur d’un ton solennel.

– Allons-y, mon ami.

 

Toutes les bougies explosèrent en même temps dans une gerbe d’étincelles avant de revenir à leur flamme intiale. Les yeux du médium s’écarquillèrent d’un seul coup et les expressions de son visage changèrent du tout au tout. Marina reconnut sans peine ces mimiques.

– Papa, c’est toi ?

– Bien sûr que c’est moi ! Qui d’autre veux-tu ? Je voulais juste vous laissez mon héritage autrement qu’avec une simple lettre.

– Cela te ressemble bien…

 

Les larmes lui montèrent aux yeux. Elle était heureuse de pouvoir converser avec lui une dernière fois.

– Je n’ai pas beaucoup de temps. Le paternel va bientôt arriver. Il fallait que je vous prévienne ! La maison doit être purifiée pour de bon ! Monsieur Alvarez connait les gens qui pourront vous aider. Je n’ai jamais pu me résoudre à évincer mon papa. Je l’avais rappelé dans une séance de spiritisme, un peu comme celle d’aujourd’hui. C’était quelqu’un de mauvais, de méchant. Je pensais bêtement qu’il serait plus apte à m’accepter une fois de l’autre côté. Je l’ai laissé rester avec nous, ta mère et moi, peut-être qu’au fil du temps, il changerait. Bien entendu, ce ne fut pas le cas. Il resta collé chez nous depuis ce jour. Je le gardais tranquillement avec des sorts que je renouvelais chaque semaine. Elise ne m’en a jamais voulue. Elle disait que chacun gérait son deuil comme il le pouvait. C’était une femme extraordinaire, ta mère. Toujours le petit mot pour remonter le moral. Puis vint ce jour funeste. Le jour où Elise partie pour de bon…

Un paquet de cigarettes et le journal du dimanche. C’était ce qui avait coûté l’existence à la plus belle chose de ma vie.

Tous les dimanches, elle se levait tôt. Elle préparait le petit déjeuner. Elle arrosait ses plantes et sortait pour acheter mes petites affaires. Mais cette fois-là, elle ne rentra pas à la maison. Un chauffard l’avait renversé juste devant le portail.

Je m’étais levé comme une fleur. J’avais bien attendu un peu avant de commencer à manger mes tartines. Mais quelques fois, elle rencontrait une amie et discutait un peu. Il fallut un attroupement de badauds et une sirène d’ambulance, un peu trop bruyante, pour que je me rende compte de la situation.

Mon quotidien s’arrêta net. Je ne mangeais plus, ne dormais plus. J’errais dans la maison sans aucun but. Petit à petit, j’oubliais de faire des choses. Plus l’envie de me souvenir de rien. Et un jour, j’oubliai de renforcer le sort de protection qui contenait mon père. Il s’empara de moi et profita de ma faiblesse d’esprit. Heureusement, j’arrivais à le contrôler un tant soit peu lors de vos visites.

Il est maintenant venu le moment de nous séparer de lui à tout jamais !

– D’accord, papa ! Je le ferai. Je te le promets ! cria Marina avec conviction.

– Merci, ma chérie. Vous pourrez partager la maison avec tes frères et ta sœur après cela. Cependant, comme c’est toi qui devras t’occuper de mon problème, je te lègue tout ce qui se trouve sous la vieille chaudière. Prenez soin de vous, mes enfants adorés. Je vous aime tous du fond du cœur.

– Je t’aime, papa ! Tu vas beaucoup me manquer !

D’un coup, la tête de l’homme chuta sur le sol comme une boule de plomb.

Sa fille essaya de le redressez et remarqua avec horreur que l’expression de son visage avait changé. Elle ne le reconnut pas. Il avait l’air irrité, furieux. Il passa ses mains autour du cou de la mère de famille et serra. Il étrangla de plus en plus fort, jusqu’à couper la respiration de sa pauvre victime. Celle-ci ne resta pas en reste. Elle donna un grand coup sur le pendentif qui transperça la peau de son assaillant. Lâché de son étreinte, elle alerta le notaire d’ouvrir en grand les rideaux. Il sauta de son canapé et déploya les rayons du soleil avec maladresse. La lumière envahi la pièce et l’ancien ami de la famille se protégea les yeux dans un râle infâme. Finalement, il avait retrouvé ses couleurs et son expression d’origine. Il était légèrement sonné mais tout danger était écarté. Tout était redevenu calme.

 

A peine quelques jours plus tard, la maison avait été purifiée. Il avait été décidé avec le reste des membres de la famille que la maison allait devenir une résidence secondaire. Chacun pourrait y venir pour se reposer ou se rappeler des bons souvenirs passés avant toute cette histoire. De bonnes ondes émanaient de la demeure désormais. On pouvait presque sentir l’aura bienveillante de papy et mamie.

 

Monsieur Alvarez s’était assuré du bon déroulement de toute l’opération avant de partir. Egal à lui-même, tout avait été fait en douceur. Il partit sous un florilège d’éloges et de remerciements.

Sous la chaudière, Marina trouva ce qui lui revenait de droit : Un peu d’argent, les papiers de la maison et une ancienne lettre. Dans celle-ci, renfermait de vieilles correspondances entre les deux amoureux d’antan. Une preuve que leur famille avait été engendrée dans l’amour et la joie.

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