Créé le: 22.07.2026
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Déracinés

Contes, NouvelleAventure botanique 2026

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© 2026 a La Lyre et le Lys

Chapitre 1

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Ah, les enfants gâtés que vous êtes ! Au gré de vos désirs, vous quittez un endroit déplaisant pour ne plus y revenir. Nous, nous sommes condamnés à périr là où on a bien voulu nous ancrer.
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Cet enracinement fut ma force, avant que l’ensemble de ma conscience ne le considère comme une mortelle faiblesse. Oui, je me pris un jour à croire que mes racines, à force d’étreindre si fortement cette terre, finiraient par causer ma perte. Mais d’où pouvait bien me venir cette brutale idée ? Découvrons-le ensemble.

 

Moi, je suis Tilia. J’appartiens à la famille des tiliacées. Mais ma vraie famille est celle sur laquelle je veille ici depuis cinq générations. Je n’ai pas d’yeux pour voir, ni d’oreilles pour entendre, mais j’ai conscience de moi-même et de ce qui m’entoure. Je ressens pleinement. Je suis Tilia et je sais que j’existe.

 

En ce temps-là, j’avais à peine un siècle et demi, et pourtant, mon état de santé laissait croire que j’en avais le triple. Mes forces m’abandonnaient. La terre qui jusque-là m’avait fait tenir debout, ne parvenait plus à me fournir les nutriments essentiels à ma santé. Mais pourquoi ? Etait-elle dans le même état d’appauvrissement que moi ? C’était comme si, elle aussi, manquait cruellement de quelque chose. Avait-elle perdu définitivement celles et ceux qui autrefois veillaient sur elle ? Chez nous, quand la mort approche, c’est souvent le coeur qui est touché en premier. Contrairement à vous, notre extérieur subsiste encore longtemps après. Imaginez un peu : votre coeur s’arrête. Et vous parvenez encore à tenir debout et faire bonne figure, un peu comme les étoiles, qui déjà mortes, font encore croire qu’elles brillent.

 

Même si mon coeur était à l’arrêt depuis déjà plusieurs mois, je tentais tant bien que mal de sauver la face, avec le peu de moyens qu’il me restait. Mais la dernière habitante de la maison Charcré n’était pas dupe. Elle avait vu les feuilles noircies par le dépôt des acariens. Elle avait sursauté d’étonnement au contact de mes jeunes rameaux brisés. Elle avait effleuré l’écorce fendue, elle avait même passé sa main au travers. Et là, le vide ! Ses doigts en quête de matière avaient pénétré ce corps creux et sombre. Ils avaient frissonné au contact du courant sinistre et glacial que je renfermais. Madame Charcré avait saisi une absence qui troubla son propre coeur. Durant ce bref instant, je m’étonnai de ressentir chez elle la même absence. Et moi, afin de ne pas l’inquiéter, pour détourner son attention, je profitai d’une brise légère providentielle pour faire bruisser mon feuillage encore bien fourni. Elle leva les yeux vers mon houppier, émit un long soupir, puis sortit son engin déracineur, le porta à son oreille et engagea une conversation avec son compagnon se trouvant à des kilomètres.

 

« Jean ! On a un problème avec le vieux tilleul. C’est inquiétant. J’ai pu passer ma main à travers l’écorce toute craquelée, et l’intérieur est vide ! J’ai presque eu un haut le coeur ! Il risque de s’écrouler sur lui-même. Il pourrait nous tuer ! Je pense qu’on n’a pas le choix. Pour des questions de sécurité, il va falloir l’abattre. »

 

Ces paroles saisirent tout mon être. Ma sève, qui circulait encore tant bien que mal jusque-là, se figea net. L’inquiétude et le désarroi que j’avais ressentis quelques minutes auparavant chez la dernière habitante de la maison ne m’étaient pas destinés. Elle s’inquiétait pour les humains qui passaient à mes côtés tous les jours, c’est-à-dire son compagnon Jean et elle-même. Elle craignait que, me disloquant, je puisse provoquer la mort d’un des habitants du lieu sur lequel j’avais veillé pendant tant d’années !

 

À cet instant, un changement s’opéra en moi. Surprenant ! Moi, Tilia, arbre plus que centenaire, le coeur dévoré par des champignons, j’étais encore capable de ressentir. Oui ! Et c’était peut-être là un signe d’espoir. Tout n’était pas fini. Je ressentis effectivement la tristesse de l’abandon, et cette tristesse aurait pu précipiter ma chute. Mais une autre chose m’habite moi Tilia. Oui ! Les émotions ressenties me prouvaient combien j’existais encore !

 

Car moi, je suis Tilia. J’appartiens à la famille des tiliacées. Je n’ai pas d’yeux pour voir, ni d’oreilles pour entendre, mais j’ai conscience de moi-même et de ce qui m’entoure. Je ressens pleinement. Je suis Tilia et je sais que j’existe.

 

Je ne suis pas réduite à cette cavité privée de matière ! Le coeur qui m’avait servi pendant tant d’années avait eu le temps de produire en moi une substance nouvelle, une substance propre à nous les tilleuls, les grands résilients ! Là, juste sous mon écorce fragilisée, se trouve une jeune paroi à la fois tendre, claire et solide. C’est mon aubier, mon printemps à moi ! Lui seul peut me faire renaître ! En me concentrant bien, je peux sentir sa sève couler en moi ! À force de côtoyer les humains pendant plus de 100 ans, j’avais fini par croire que je fonctionnais comme eux. Eux-mêmes y croyaient ! J’en veux pour preuve les paroles de la dernière habitante de la maison. En constatant la disparition de mon coeur, mon duramen, elle avait immédiatement pensé que l’entier de ce que j’étais s’apprêtait à partir en fumée. Mais c’était faux, et je pus lui prouver ! Je suis Tilia et je suis consciente de mon existence !

 

D’un côté, je comprenais ma propriétaire. Elle avait 86 ans, et malgré sa bonne forme apparente, c’était tout de même le crépuscule d’une vie humaine. Alors peut-être avait-elle transposé son état sur le mien. Mais je suis un tilleul aux ressources insoupçonnées et je me trouvais finalement revigoré par les paroles qui avaient semé en moi un grand trouble. Au départ, je ne savais pas trop comment la rassurer. Mais tout mon être travailla à l’apaiser. J’enfouis alors mes racines au plus profond de cette terre qui m’avait vu naître, pour les gorger de son eau et de ses minéraux salutaires. Je me focalisais aussi sur la montée de ces précieux nutriments jusque dans mes plus fins rameaux, les plus jeunes. Il est très important de veiller à transmettre aux plus jeunes, pour qu’un jour, à leur tour, ils en fassent de même avec les suivants. Je profitais du soleil éclatant des derniers jours de juin pour absorber un maximum de lumière par mes grandes feuilles en forme de coeur, symbole de l’amour que je porte à cette maison et à ses habitants depuis plus de cent-cinquante ans, depuis le jour où on m’y avait planté. Nos feuilles à nous les tilleuls sont le lien précieux qui nous unit amoureusement à l’homme et au soleil. Le soleil les aime. Il les fait croître et verdir. Puis, il leur donne cette forme de coeur, si caractéristique, comme le symbole d’un amour à transmettre plus loin.  Jean, le compagnon de la dernière habitante, vint ainsi recueillir avec satisfaction, comme chaque année à la même époque, mes fleurs mellifères. Et la dernière fille de la maison put alors, une fois de plus, les faire sécher, avant de préparer sa traditionnelle tisane, comme un rituel bienfaisant. L’apaisement procuré par mes fleurs pouvait ainsi être transmis plus loin. Les mains de la dernière habitante avaient tressailli au contact glacial du vide qui m’occupait quelques jours avant. Et là, ces mêmes mains pouvaient enfin réchauffer les âmes grâce à mes fleurs.

 

Après tout, qui mieux que moi pouvait soutenir et comprendre la dernière habitante ? J’avais repéré l’absence qui la tourmentait comme elle avait repéré la mienne. Il lui suffisait alors d’en prendre de la graine. Il lui fallait se réenraciner et réenraciner les siens sur cette terre qui les avait vu naître. Je la connais mieux qu’elle ne se connaît elle-même, car j’ai survécu aux générations qui l’ont précédée dans cette maison. J’ai été témoin d’un siècle et demi de vie dans cette charmante maisonnée. Et je pense que ce n’est pas un hasard si l’arrière-grand-père avait choisi un tilleul pour garder ce lieu. L’apaisement que je peux procurer devait être pour lui l’assurance d’une chaleureuse harmonie pour les siens. Je me souviens encore du jour où il avait déposé délicatement en terre les racines du tout jeune tilleul que j’étais. Il avait bien pris soin de me placer devant la maison, afin que je me dresse un jour en protecteur des lieux. De là où je suis, j’ai toujours été témoin de ce qui se passait autour de moi. Lorsqu’enfin j’étais suffisamment imposant pour offrir une ombre rafraîchissante, la famille se réunissait souvent l’été sous mon feuillage pour partager ses repas. Puis, de drôles d’objets non organiques, qu’ils appelaient communément parasols, me remplacèrent progressivement dans cette tâche. Depuis l’apparition des véhicules motorisés, mon ombre est à nouveau appréciée. Nombreux sont les visiteurs qui installent leur tas de ferraille à mes côtés. Même si les émanations de ces objets puants m’incommodent beaucoup, j’ai plaisir à rendre service.

 

Les grands-parents de la dernière habitante, puis ses parents à leur tour, avaient toujours pris grand soin de moi. Par le passé, je trônais avec fierté devant cette maison remplie de joie et de cris d’enfants qui ne cessaient de me châtouiller en courant tout autour de mon tronc imposant. Les parents de la dernière habitante eurent trois enfants. Quel bonheur que ces trois filles ! Elles égayaient mes jours de leurs rires. Chaque année, en juin, elles travaillaient à récolter mes fleurs pour en faire la bienfaisante tisane que la famille distribuait ensuite à celles et ceux qui en avaient besoin. Quelles merveilleuses années pour un arbre tel que moi ! J’étais à la fois utile et précieux. Un jour, Christiane, la dernière, s’était approchée de moi alors que sa fille, sa propre cadette, venait de quitter la maison. Elle caressa mon écorce de ses deux mains, et me dit d’un ton solennel que je ne lui connaissais pas : « Tilia, tu sais, je crois qu’un jour viendra où plus aucun membre de la famille ne vivra dans cette maison. Quand je ne serai plus là, qui habitera encore ici ? Tu nous survivras Tilia. Et tu verras encore bien des choses que je ne soupçonne même pas. Mais j’espère que dans ton coeur, tu sauras. Oui, tu sauras que tu as été aimée pendant plus d’un siècle. Tu as été aimée dans une époque où la famille s’enracinait dans un lieu aussi profondément que toi et tes semblables, dans une époque où on ne devait pas aller chercher la plénitude ailleurs. Pourquoi ? Parce qu’on n’avait pas le choix peut-être. Comme toi. Toujours est-il que j’ai aimé ce temps. Oui, je l’ai profondément aimé. Et j’espère que toi aussi. Maintenant, ici, c’est le règne du silence qui s’impose. Si tu le peux, ramène un jour de la joie Tilia. Ramène-les, je t’en prie. »

 

Je repense souvent à ces paroles. Mais comment un arbre enraciné au même endroit depuis cent-cinquante ans pourrait-il ramener les enfants déracinés de la famille, vivant à des milliers de kilomètres d’ici ? Vous les humains d’aujourd’hui, lorsqu’un endroit ne vous convient plus, vous le quittez. Vous considérez que l’espace vous appartient et vous en usez à votre guise. Vous ne faites alors que passer d’un endroit à l’autre en quête de l’introuvable. Vous finissez par en oublier celui qui ne fait également que passer : le temps ! Et lorsqu’il vous rattrape, vous prenez peur et vous fuyez, mais où ? Je me demande bien comment vous pensez lui échapper ? En vous coupant de vos racines, vous survivrez un temps. Puis, votre progéniture cherchera à son tour un lieu idéal. À son tour, elle s’éloignera. Et une fois rattrapés par le temps, il ne restera de vous plus que des êtres déracinés, assoiffés, fragiles, dépourvus des nutriments essentiels à la vie. Les fleurs coupées ne vivent qu’un temps, un temps très bref. Il en sera de même pour vous.

 

Moi, Tilia, si je vis encore assez longtemps, je verrai peut-être un nouveau jour venir après le vide qui s’apprête à occuper cette maison. Peut-être qu’un jour, vous humains, vous comprendrez à nouveau l’importance de ce passé qui vous a fait croître. J’attends le moment où vous vous demanderez comment il est possible de développer de nouvelles branches saines lorsqu’on est séparé de ses racines. Voilà ce que je dirais aux enfants de Christiane, la dernière fille de la maison : réenracinez-vous !

 

 

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