31.08.2019 662 0 De Gubeikou à Badaling

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© 2020 C. H. Roserens

Cette nouvelle est librement inspirée des courriels chinois de mon premier roman, “Le Trésor d’Oncle Greg”, auto-publié en janvier 2017. Je vous souhaite une excellente lecture! Et n’oubliez pas: 千里之行,始於足下. Cédric H. Roserens, écrivain-voyageur
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Zurich – Pékin

Vendredi 30 septembre 2005. En cette fin d’après-midi, ce n’est curieusement pas vers la Foire du Valais à Martigny que je me dirige, mais vers l’aéroport de Zurich. Je ne sais pas ce qui est passé par la tête de mon oncle Grégoire. M’envoyer en mission à Pékin le jour même de l’ouverture de la Foire, sacrilège! Sacrebleu, il faut croire que l’enjeu est de taille. Et de poids. Car pourquoi dois-je donc emporter avec moi ce lourd et mystérieux paquet que je ne suis même pas en droit d’ouvrir, alors que mon quarante-cinquième anniversaire approche à grand pas? Et pour commencer, passera-t-il le premier écueil, celui de la sécurité aéroportuaire? Foi de Jean-Blaise Fragolin, demain j’en aurai le cœur net.

Samedi 1er octobre 2005. Eh bien, c’est passé tout seul. Tant à Zurich qu’à Pékin, le contenu de mon lourd bagage en soute n’a pas fait sourciller les douaniers. Je passe ainsi ma journée à digérer le jetlag plutôt qu’à décuiter après une soirée martigneraine trop arrosée, jusqu’à ce que le téléphone de ma chambre d’hôtel sonne. Le coup de fil attendu retentit à 18h18, heure locale, comme prévu. C’est Ludmila, la secrétaire de Grégoire, qui est en ligne et qui me transmet mes trois énigmes pékinoises:

 

ENIGME 1: “THES 88”

ENIGME 2: “TIANTAN 8888”

ENIGME 3: “INTERDITE 888888”.

 

L’heure des thés

J’ai dix jours pour les déchiffrer, dix jours pour assembler les trois pièces d’un mini-puzzle qui formeront le mot magique censé me dire quoi faire de cet encombrant et mystérieux paquet. Dernier délai, donc, mardi 11 octobre.

Pékin. C’est dans cette petite agglomération d’à peine plus de vingt millions d’habitants que se cachent les trois pièces, qui s’annoncent aussi faciles à débusquer que trois aiguilles dans une botte de foin géante.

Dimanche 2 octobre 2005. Les énigmes sont pleines de 8, le chiffre porte-bonheur des Chinois. La première contient également le mot “thés”. C’est l’heure des thés. Alors qu’approche l’heure d’hiver. Et que c’est l’heure des verres du côté de Martigny. Ici, point de verres. Que des tasses. Mais voilà, avec l’énigme “THES 88”, ça m’en fait une belle, de tasse de thé. Comment trouver 88 thés à Pékin? Il y a pléthore d’échoppes dédiées au breuvage le plus consommé de par le monde (après l’eau) à Pékin. Des échoppes à thés, j’en visite ainsi quelques-unes. Mais pas trace d’indice.

Lundi 3 octobre 2005. J’en viens à me demander si ce ne sera qu’à la 88ème échoppe que l’énigme finira par se résoudre. Car de dégustation en dégustation, si ma connaissance du thé grandit, je n’ai cependant pas vraiment le sentiment de m’approcher du but. Ce 88 reste bien mystérieux. Le thé, j’en suis bientôt dégoûthé.

 

Les marchands du marché

Mardi 4 octobre 2005. Au petit matin, en parcourant un marché découvert non loin de mon hôtel, une piste se profile enfin! Après avoir griffonné “THES 88” en chinois à l’aide du réceptionniste de l’hôtel sur un petit bout de papier, puis montré cinq fois le petit bout de papier à cinq marchands de thés du marché dans lequel je marchais, charmé par les effluves des épices innombrables, le cinquième marchand me donne avec enthousiasme une carte de visite, en chinois, me faisant signe avec ses mains qu’un bout de son contenu est équivalent à celui de mon petit bout de papier! Je le remercie et lui achète quelques grammes de thés avant de m’en retourner à l’hôtel, afin de décrypter le contenu de la carte à l’aide de mon ami le réceptionniste. Et sur la carte, bonheur, joie et soulagement, il est écrit: “L’échoppe aux 88 thés”!

 

Thé-o-logie, la science du thé

Mardi après-midi, départ pour une énième dégustation dans l’échoppe en question dans laquelle le patron ne me fait heureusement pas ingurgiter 88 thés avant de me remettre la très attendue pièce du mini-puzzle. Il m’a repéré dès mon entrée, pourtant pas fracassante, peut-être prévenu par le réceptionniste de l’hôtel. Quand même une bonne quinzaine de thés dégustés. Subtilithé, diversithé et qualithé sont les trois substantifs qui me viennent à l’esprit à propos du thé chinois. C’est une science que de servir le thé en Chine. Si les Japonais sont passés maîtres côté cérémoniel, les Chinois sont les rois du détail. Température de l’eau au degré près, température de la théière dûment contrôlée, versage, déversage et reversage de l’eau, prérinçage, rinçage et rerinçage de la tasse, et j’en passe! Sans parler de la science des mélanges, de la fermentation, de la préparation, de la conservation, etc. Du thé bu en compagnie du patron, donc, un certain Zhuang Ping Xiaoshuang. Il a connu Grégoire du temps de son expédition sur le Yangzi Jiang. Peu bavard, il m’avoue que malgré sa curiosité naturelle, le thé n’était pas la tasse de thé de mon oncle, plutôt amateur de… café.

 

Entre ciel et terre

Mercredi 5 octobre 2005. Après avoir acquis des mains de Zhuang Ping la première pièce de mon mini-puzzle avec l’inscription “Ba” sur sa face, je me lance dans ma deuxième énigme pékinoise, “TIANTAN 8888”. Tiantan, c’est là où je me trouve en ce mercredi, et c’est, en chinois simplifié, le nom du Temple du Ciel, un chef d’œuvre architectural classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Mais alors, comment le nombre 8888 va-t-il me mener à la deuxième pièce de mon mini-puzzle? C’est une histoire belge. En effet, j’ai pu me greffer à un groupe francophone composé d’une majorité de Belges, dont l’objectif du jour est la visite du temple et de ses environs. Une visite longue d’une demi-journée, tant le site est étendu. Longue mais pas ennuyeuse, de par la quantité d’informations intéressantes distillées par la guide, belge elle aussi. Construit au XVème siècle et mesurant près d’un kilomètre et demi de long comme de large, le site du Temple du Ciel est un ensemble monumental de salles, d’autels et de plusieurs temples, en fait. L’enceinte est délimitée par des murs parés d’innombrables tuiles vertes ou bleues souvent ornées de dragons. Le bleu symbolise le ciel, le vert la terre. Ce lieu sert de lien entre ciel et terre. On s’y sent petit, mais on s’y sent bien. Malgré un flux incessant de touristes, on peut facilement s’isoler, tant c’est immense.

 

Alice Landaise

C’est en dialoguant avec la guide à l’issue de la visite, une guide qui porte le nom peu belge d’Alice Landaise, que le mystère du nombre 8888 s’éclaircit.

Moi-même: “Merci pour la visite! Très instructif! Et alors, puis-je maintenant en savoir plus sur ce nombre huit mille huit cent huitante-huit?”

Alice Landaise: “En Belgique, on dit huit mille huit cent quatre-vingt-huit. Huitante, c’est suisse!”

– Oups, moi qui croyais que vous partagiez avec nous à la fois septante, huitante et nonante.

– Non, juste septante et nonante, curieusement.

– Mais revenons à nos moutons…

– A nos dragons plutôt qu’à nos moutons! Car ils sont sûrement la clé de ton énigme, ces dragons.

– Ah bon?

– Oui, car comme tu as pu le constater, les tuiles ornées de dragons sont nombreuses et heureusement pour toi, elles sont numérotées! Numéros impairs pour les bleues du ciel, numéros pairs pour les vers de terre, euh, les vertes de terre! Et qui sait ce que cache la tuile numéro 8888…

– Ah, ben ça, j’aimerais bien le savoir. Et du coup, la huit mille huit cent huitante-huitième, euh, la huit mille huit cent quatre-vingt-huitième tuile dragonnée, elle est sur un mur de l’enceinte, au niveau terre, et pas sur un toit, quelle chance!

– Oui, Jean-Blaise, tu n’as qu’à parcourir les murs d’enceinte et zyeuter sous la tuile le petit numéro inscrit. Elles sont dans l’ordre, ça ne devrait pas te prendre trop de temps.

 

La Cité Interdite

Une heure et demie plus tard… Sous la tuile verte numéro 8888, la deuxième pièce de mon mini-puzzle se dévoile à mes yeux, avec l’inscription “Da” sur sa face. “Ba” puis “Da”, me voilà bien avancé.

Jeudi 6 octobre 2005. Repos.

Vendredi 7 octobre 2005. Retrouvailles avec Alice Landaise à la Cité Interdite, l’autre monument majeur de Pékin lui aussi bâtit au XVème siècle. J’y retrouve Alice pour deux bonnes raisons. La première est qu’elle y est guide aussi, toujours pour un groupe de touristes francophones, ce qui est une raison suffisante pour l’y rejoindre. La seconde, c’est que ma troisième énigme, intitulée “INTERDITE 888888”, fait une évidente allusion à la Cité Interdite. Quant au nombre huit cent huitante-huit mille huit cent huitante-huit, ou huit cent quatre-vingt-huit mille huit cent quatre-vingt-huit, Alice a sa petite idée derrière la tête. Elle me fait volontairement attendre la fin de sa visite guidée pour m’aiguiller vers la dernière pièce de mon mini-puzzle. Quel plaisir de découvrir ce lieu somptueux en sa compagnie! Il s’agit, ni plus ni moins, du musée le plus visité du monde, le seul à dépasser les dix millions de visiteurs annuels. Il précède, sans surprise, le Louvre et le British Museum au classement.

 

L’empereur Qianlong

La Cité Interdite abrite plus d’un million d’objets d’art dans près de mille salles. Ce qui me frappe, comme au Temple du Ciel, c’est la beauté des bâtiments eux-mêmes plus que leur contenu, la finesse des détails en bois coloré, les innombrables dragons et autres animaux de la mythologie chinoise savamment sculptés et harmonieusement peints. Une merveille du monde, n’ayons pas peur des mots! Et comme au Temple du Ciel, malgré le grand nombre de visiteurs, on peut vite s’y sentir seul en s’éloignant quelque peu des bâtiments les plus prisés. Comme souvent. Comme j’ai déjà pu l’expérimenter à Venise en m’éloignant quelque peu de l’axe Rialto – San Marco. Alice m’apprend, une fois son tour fini, que tout comme les tuiles du Temple du Ciel, les objets d’art de la Cité Interdite sont eux aussi numérotés. Et comme il y en a plus d’un million, il me suffit de trouver le huit cent huitante-huit mille huit cent huitante-huitième. Chose dite, chose faite… Deux heures plus tard, troisième et dernière pièce du mini-puzzle en poche, avec l’inscription “Ling”. Je précise que la pièce du puzzle n’était pas fixée à l’œuvre d’art numéro 888888, un tableau tout à fait remarquable représentant l’empereur Qianlong à cheval. C’est en effet la personne en charge de la surveillance de la salle qui est venue à moi avec la pièce du puzzle en question, ayant remarqué mon curieux intérêt pour le tableau de l’empereur Qianlong à cheval. Mission accomplie dans les délais, avec quasiment trois jours d’avance.

 

Ba + Da + Ling

Samedi 8 octobre 2005. Epuisé par ma visite de la Cité Interdite, ce n’est qu’après une longue nuit de sommeil bien méritée que j’assemble les trois pièces du mini-puzzle, qui s’emboîtent dans l’ordre chronologique de leur découverte. Grégoire, tu aurais pu mélanger un peu, non? Cela dit, après deux pièces, je n’avais pas le début d’une esquisse d’idée du mot qui résulterait de la combinaison non subtile des trois pièces. Et alors… Roulements de tambours… Alors, Ba + Da + Ling = Badaling! Badaling, ce n’est pas une exclamation en chinois. Badaling, c’est le site le plus accessible depuis Pékin pour aller visiter la Grande Muraille de Chine. Et, heureux hasard, c’est aussi la prochaine destination d’Alice Landaise, ma guide favorite, qui doit s’y rendre dimanche. Ludmila me confirme le soir au bout du fil qu’il faut que je m’y rende avec mon colis afin de finaliser ma mission, et ce, avant le fameux dernier délai du mardi 11 octobre. Elle ne m’en dit pas plus…

 

La Grande Muraille de Chine

Dimanche 9 octobre 2005. Pour être franc, la Grande Muraille, eh bien, c’est une… trrrès grande muraille. Elle s’étend tel un serpent à travers les vertes collines environnantes. Tout simplement impressionnant. L’expression “on s’y sent petit” s’impose une fois encore. Comme à la Cité Interdite. Comme au Temple du Ciel. Mais pas le temps de l’admirer tant que ça, la Grande Muraille. Me voilà tout soudain séparé manu militari d’Alice et de son groupe de touristes francophones par deux sbires qui n’auraient pas fait tache à l’entrée d’une disco branchée genevoise. Ils m’accostent, ouvrent mon paquet, puis m’invitent vigoureusement à faire la queue auprès d’un bureau mobile derrière lequel siège un fonctionnaire qui n’a pas l’air d’être là pour rigoler avec sa ribambelle de tampons et sa bouteille d’encre de Chine. Nous sommes une bonne trentaine de Rois mages à religieusement attendre notre tour, avec chacun soit une besace, soit un sac à dos, soit un sac à main. On se croirait à Bethléem fin décembre, sauf que le bœuf et l’âne sont tout en muscle et prêts à jaillir sur d’éventuels fauteurs de troubles. Sauf que Marie est aux abonnées absentes. Sauf que Joseph a pris les traits d’un fonctionnaire de l’administration chinoise, membre du Haut-Commissariat de la Commission Gouvernementale d’Architecture. Sauf qu’il n’y a pas de petit Jésus. Et qu’invariablement, chaque Roi mage a apporté un présent du même acabit. Ni or, ni encens, ni myrrhe en point de mire. Juste des bouts de Muraille de Chine. Certes pas toujours de la même taille, ni du même poids, mais toujours de la même nature, toujours des bouts de cailloux, des bouts de briques, ou carrément une brique entière comme dans mon cas. Je comprends du coup la vraie nature de ma mission. J’offre sans rechigner ma brique au fonctionnaire, qui en échange me remet un récépissé en chinois, tamponné maintes fois et paraphé à l’encre de Chine. Mission totalement accomplie!

 

Un succès dans les délais

Lundi 10 octobre 2005. Repos.

Mardi 11 octobre 2005. Teuf avec Alice. Je ne m’étendrai pas sur le sujet, bien que m’étant au final étendu sur le sujet. Un sujet fort charmant au demeurant, blond, svelte et sportif, et doté d’une sacrée culture…

Mercredi 12 octobre 2005. Quelques heures avant d’embarquer pour le vol retour, Ludmila me transmet téléphoniquement ses félicitations pour une nouvelle mission finalisée dans les temps et avec brio. Elle daigne me préciser la raison de ce délai impératif du mardi 11 octobre. Il s’agissait du dernier jour avant l’expiration de l’ultimatum du gouvernement chinois permettant aux “voleurs de pierres sacrées de la Grande Muraille” de ramener en toute discrétion l’objet de leur larcin à Badaling et d’éviter par là-même toute poursuite judiciaire, le genre de poursuite qui aurait été chronophage et inévitablement accompagné d’une amende aussi salée qu’un thé au beurre de yak du Qinghai.

 

Le filou de Gubeikou

Je salue au passage l’imagination sans limite de mon oncle Grégoire. Sa capacité à me trouver des missions aussi improbables que captivantes tient éloignée à distance respectable ma dépression qui pourtant pendant longtemps fut plus que rampante, parfois quasi galopante. Merci infiniment, Grégoire!

Sans surprise, Ludmila ne daigne pas me dévoiler l’identité du filou qui s’est fait la malle de la Chine vers la Suisse avec un morceau de muraille de 40 cm x 20 cm x 10 cm dans ses valises, ni le nom du musée qui a hébergé le morceau après le décès dudit filou. Tout juste me signale-t-elle, pour satisfaire un tant soit peu ma curiosité, que c’est à Gubeikou, une ville située au nord-est de Pékin et à quelques deux heures de route de Badaling, que le larcin eut lieu en l’an de grâce 1879.

Ludmila ajoute que mon oncle est tout à fait conscient de m’avoir fait rater une édition complète de la Foire du Valais, plus sacrée pour le Martignerain que je suis qu’un bout de caillou chinois, et qu’il me convie par conséquent en novembre prochain à une soirée chasse et pêche dont il a le secret, lors de laquelle il ouvrira un porto dont le contenu est resté prisonnier de sa bouteille plus longtemps que le bout de muraille n’est resté en exil. Sacré Grégoire, il sait comment garder ma motivation intacte en vue de la prochaine mission!

 

Santhé!

Quant au récépissé en chinois, tamponné maintes fois et paraphé à l’encre de Chine, reçu des mains d’un fonctionnaire du Haut-Commissariat de la Commission Gouvernementale d’Architecture à Badaling, j’en ferai don volontiers au musée qui abrita la brique en ses murs, via Ludmila, qui se chargera de le leur faire parvenir en toute discrétion, à moins qu’elle ne se décide de m’en dévoiler le nom à l’issue de la soirée chasse et pêche…

Jeudi 13 octobre 2005. Séance de rattrapage du côté de Martigny avec mes amis proches. Le Fendant coule à flot. Soirée arrosée, mais pas par la pluie. La Foire du Valais, je l’ai certes ratée, mais c’est avec des trésors plein les yeux (et pas plein les poches!) que je reviens de Pékin: Temple du Ciel, Cité Interdite, Grande Muraille de Chine, et tous ces thés dégusthés jusqu’à satiéthé.

Merci Pékin, merci la Chine, merci Alice, merci Grégoire, merci Ludmila. Et santhé!

 

FIN

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