Créé le: 15.09.2021
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De bons rêveurs

Auto(biographie)

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© 2021 Eva Marzi

Cette lettre est adressée aux meilleurs ennemis. Parfois, la victime et le bourreau sont les faces d'une même médaille...
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13 avril 1957, Tour de Bollingen

 

Mon cher ami,

 

Notre dernière rencontre remonte au moins à un demi siècle. Je n’ai jamais oublié ta maison familiale au 19 Berggasse à Vienne, ton salon aux lourds rideaux rouges toujours fermés, la méridienne où j’avais pris l’habitude de m’étendre pour m’enfermer sous des paupières totalement noires. Notre discussion du 3 mai 1907 n’a duré que 13 petites heures, mais a laissé en moi une empreinte profonde. Je me revois dehors sur le trottoir, suite à notre terrible dispute, jeter un dernier regard sur ta maison et sur toi, dérobé derrière les fenêtres obscures où je me suis lancé sans garde-fou, quitte à courir au désastre. Je repense à ta chère famille, qui m’était devenue si proche et pourtant si opposée. À ton bureau où la nuit ne reçoit jamais le jour, et ne laisse aucune pensée nouvelle éclairer ses vitres. Je me console aujourd’hui de ta distance, car elle est si chèrement acquise !

Kurt Wolff, mon éditeur, aimerait que j’écrive mes mémoires. Les éditions Panthéon à New York veulent publier mon autobiographie, rien que ça ! Il a transmit la nouvelle à nos amis zurichois, qui sont em-ba-ll-és, dit-il. Mais je n’ai rien écrit. Tous ces hommes célèbres qui se sont couchés sur mon divan : Théodore Roosevelt, James Joyce, Herman Hesse… même Albert Einstein ! Pourtant, ces rencontres n’ont pas été très marquantes. Je n’ai presque plus de souvenirs. C’est la stricte vérité : les événements de ma vie n’ont aucun relief. Ce ne sont que de pâles esquifs que le lac a depuis longtemps éloignés. Je suis fatigué, Sigmund. Écrire est au-delà de mes forces. Tu comprends, toi ?

Si tu me voyais. Mes jambes sont devenues deux vieilles cannes sur lesquelles on ne peut plus compter. Elle ne me portent même plus jusqu’aux rives du haut-lac, mon Obersee. Tu aurais tant aimé la Tour de Bollingen, si seulement tu y étais venu. Si seulement nous ne nous étions pas disputé à mort, ce fameux 3 mai 1907, chez toi, à Vienne. S’il n’y avait pas eu ce craquement – ce fichu craquement ! –  au grenier, qui a tout précipité entre nous. J’ai cru que quelque chose rodait, peut-être un fantôme, ou un esprit. Mais tu ne m’as pas écouté. Je t’ai parlé de cette jeune femme que j’avais traitée à Zurich. Toute la nuit, elle entendait des voix chuchoter dans sa chambre. J’étais à côté d’elle, j’avais senti ses poils hérissés à l’approche de leurs tournoiements invisibles et… je les avais entendu aussi ! Le souffle, Sigmund : c’est le souffle qui les trahit. Ils sont comme des flocons blancs qui tournoient au milieu de la nuit, autour de nous, et qui attendent de se poser sur la première âme venue. Tu m’as imploré : « il faut revenir à la théorie sexuelle, Carl, c’est le plus essentiel ! Nous devons en faire un dogme, un bastion inébranlable contre le flot de vase noir de… l’occultisme ! » Tu m’as brisé le cœur, ce jour-là. Mes pensées, c’était ma vie. Je savais que je n’aurais jamais dû t’en parler. Il y a des choses dont il vaut mieux ne jamais parler… Qu’allais-je devenir ? Tu aspirais à ce que je sois ton dauphin, ton successeur. Grâce à moi, disais-tu, la psychanalyse ne serait plus seulement une affaire nationale juive. Mais ce craquement ! Ce fichu craquement a fait tout basculer définitivement.

Tu me comprends maintenant, n’est-ce pas ? Maintenant que tu es mort…

Je t’ai attendu. Tu en as mis du temps ! Du temps, dirais-tu : tu es mort, oui, je sais, et je vais mourir aussi. Je peux maintenant te sentir rôder autour de moi comme le ressac. Est-ce pour cela que tu me hante, Sigmund : parce que je vais mourir ? Je me permets de te tutoyer (tu es mort, alors, les étiquettes !). Comment est-ce, de mourir ? Est-ce comme entrer dans un grand rêve ? De ceux que nous faisions, toi et moi, autrefois ? Tu me diras que oui, mais ce serait faux, n’est-ce pas ? Tu devrais me prendre, je suis si fatigué. Ça viendra, je sais. Mais quand ? Quand ? Un jour, ma montre s’arrêtera de tourner certainement. Mais les montres suisses sont increvables !

Pour la première fois, je repense à ta mort. À Londres, à ton domicile. J’ai eu beaucoup de peine quand j’ai su. Tu étais si loin de la maison de Berggasse que j’ai connue, si loin de tes patients et de ton cabinet. Dans ta dernière lettre en 34, tu m’expliquais que les nazis avaient pris possession de tes biens et de ta personne, qu’ils allaient bientôt brûler tes livres. En tant que personnalité éminente, tu avais eu droit à un sauf conduit pour fuir, avec ta famille, moyennant une grasse somme d’argent. Une chance ! C’était partir ou finir gazé comme les autres, dans les camps. Ça aurait peut-être été plus juste ? À quoi bon repousser l’inévitable ? Je t’ai envoyé de l’argent pour vous aider à fuir, Anna et toi. As-tu reçu mon télégramme ? Je me suis beaucoup inquiété, mais tu m’as traité de traitre. Tu as dis : Tu es un traître Carl ! Tout ça parce que je dirigeais l’Institut de psychothérapie à Berlin, une société sous la coupe de Matthias Göring, cousin d’Herman Göring, le Reichmarschall du parti, le bras droit d’Hitler. Peut-être, je ne me souviens plus… J’ai refusé ce titre oui, je crois. Je crois bien oui. Tout est si flou, Sigmund. Pourquoi devons-nous penser à des choses si lointaines ?

Je n’ai jamais affirmé la supériorité de la race arienne sur la race juive, contrairement à ce qu’on a voulu te faire croire. Si j’ai comparé Hitler à Wotan, le grand chef païen de la mythologie nordique, si j’ai dis qu’à travers lui circulait le canal entre le monde des dieux et celui des hommes, ce n’était que pour souligner sa puissance charismatique ! Tu l’as entendu comme moi : ils le prenaient pour un dieu, et c’est vrai que c’était bluffant. En l’écoutant, les hommes étaient comme possédés, pris d’une soif de vengeance qu’ils ne soupçonnaient pas. Seul un être convaincu d’incarner un dieu sur terre pouvait pousser les hommes à de telles extrémités. Carl aime toujours faire des secrets, des mystères, disais-tu… Il se cache derrière ses théories ! Mais je ne suis pas un nazi, pas plus qu’un antisémite. Certains de mes meilleurs amis sont juifs, comme toi. Lis mes livres, tu verras ! J’ai soigné Joseph Goebbels en 36, c’est peut-être vrai. Mais je n’ai fait que mon travail. Je l’ai soigné comme tu m’as appris à le faire ! Je n’étais pas juif.

Je croyais que tu étais mon ami… Peut-être que si tu m’avais écouté, ce 3 mai 1907, tout aurait été différent ? Je serais resté à Vienne, comme j’aspirais tant. Puis je me serais exilé à Londres avec toi et Anna. Si nous avions été proches… Si seulement tu m’avais écouté ! Tu étais le plus brillant psychanalyste, et tu n’es plus qu’un fantôme… Regarde-toi maintenant : tu me crois ? Je t’avais bien dis que les fantômes existaient…

Mais peut-être n’es-tu un rêve ? Rien qu’un bon vieux rêve…

Si tu pouvais admirer cette vue, Sigmund. Je suis assis face au lac, à regarder le vent porter les vagues vers un point invisible à l’horizon. Ce point vers lequel tu as disparu, vers lequel nous disparaissons tous un jour. Plus rien n’a d’importance. Seule l’essence spirituelle de la vie compte, le reste n’est qu’illusion.

Seule l’essence spirituelle de la vie compte, le reste…

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