Créé le: 30.07.2026
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Danser la Baccata

ContesAventure botanique 2026

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© 2026 a Philippe

L'enfant découvre la légende des Ifs (Taxus) qui, la nuit venant, dansent la Baccata dans les cimetières.
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Lorsque j’ai senti sa paume de main se poser sur ma nuque, j’ai bien cru que mon sort était définitivement fixé. Pétrifié, gorge nouée, ligoté par ses longs doigts qui me semblaient envelopper tout mon corps, j’étais cloué au fond de ma cachette devenue, en un instant, ma geôle.

Crier ? Impossible, mes cordes vocales étaient paralysées. Pleurer, je n’y pensais même pas, c’est pour les bébés et surtout pas pour les garçons. Faire le fort et pisser dans son pantalon, mais ne rien montrer. Je restais claquemuré dans ma peur.

C’était le jour du catéchisme et même si les paroles du curé résonnaient encore en moi, j’avais décidé, plutôt que de rentrer directement à la ferme de mes parents, d’emprunter le chemin du cimetière.

Pourtant, je dois dire que pour une fois, j’avais été captivé par ce grand échalas, tout de noir vêtu. L’homme à l’œil inquisiteur, à la voix forte et autoritaire qui proférait, sans sourire, des promesses d’apocalypse à tous ceux qui ne rempliraient pas les bancs de l’église et s’endormiraient le soir sans prier le Seigneur, nous a partagé, ce jour-là, une parabole digne de mon intérêt :

     Celle du semeur du grain de sénevé, qui énonce que « c’est bien la plus petite de toutes les graines, qui, quand elle a poussé, est la plus grande des potagères… ».

— À condition, avait-il ajouté, qu’elles soient sur un terreau fertile…

J’en concluais, un peu hâtivement je vous l’accorde, que j’avais, tout petit que j’étais, toutes les chances d’être grand.

— Et pour entretenir votre fertilité, a-t-il continué, vous devez être obéissant, courageux et respecter la parole des adultes.

A fortiori, la sienne et accessoirement celle de Dieu.

Allez savoir pourquoi, j’ai interprété, dans ma tête d’enfant rebelle, que faire un détour par le cimetière contribuerait à ma croissance.

Ce qui prouve au passage qu’Isaïe n’avait pas tort :

… Ils se sont bouché les oreilles,

ils ont fermé les yeux,

de peur que leurs yeux ne voient,

de peur que leurs oreilles n’entendent 

de peur que leur esprit ne comprenne 

de peur qu’ils ne se convertissent…

Avec le recul et à défaut d’être converti, j’imagine que c’était l’un des arrangements dont j’avais le secret et qui avait le don de me fourvoyer dans des aventures aussi abracadabrantesques qu’indéfendables en face des autorités supérieures. Je parle de notre abbé et de mes parents qui devaient d’ailleurs être de mèche, puisqu’ils savaient toujours tout de mes “universités buissonnières“.

Cependant, même après plus de cinquante ans, je pense encore que ce soir-là, la désobéissance, pour autant qu’elle en soit une, en valait la chandelle.

Du reste, je vais vous la conter de ce pas.

Pour commencer, je dois vous l’avouer, ce n’était pas la première fois que je retrouvais ma cachette au milieu de ce lieu lugubre, à cette heure sombre de la nuit. Non pas que j’apprécie particulièrement ce moment, mais je voudrais bien observer les feux follets que ma grand-mère, en passant devant le cimetière et en se croisant, m’évoquait. Dans le même temps, elle m’interdisait de chercher à les voir, sous peine d’être embarqué illico presto par un père croquemitaine qui surveillait les enfants pas sages. Un grand nombre, selon ses dires, avait disparu sans que l’on ne les revoie jamais, mais je n’en croyais rien.  Et puis, après tout, être juste un petit peu curieux pouvait-il être considéré comme une désobéissance ? Je m’en persuadais de toutes mes forces.

Ainsi, me voilà au milieu des ombres et des stèles funéraires. Comme à chaque fois, j’attendais patiemment que les lumières incompréhensibles et interdites de ma grand-mère veuillent bien s’animer.

Alors que, transi par le froid, je m’apprêtais à repartir vers la ferme, il me sembla percevoir un mouvement au centre de l’enclos mortuaire. Là-bas, de chaque côté d’une courte élévation de briques surmontée d’une croix en fer forgé, deux êtres dansaient de concert, l’un au sud de la stèle, orné de petites boules rouges, toutes brillantes, tandis que l’autre, plus sombre, au nord, se distinguait tout juste dans l’obscurité.

Une mélodie murmurée les accompagnait. Ma sidération tentait de contenir la joie de les entrevoir enfin, mais je sentais monter en moi la peur insidieuse que se présente le voleur d’enfants. Un doute m’envahissait : suis-je vraiment aussi sage que je le crois ?

Alors qu’il posait sa main sur mon cou, je compris qu’il s’accroupissait à côté de moi en même temps qu’il relâchait son emprise. C’était suffisant pour me redonner un peu d’aisance ; ma respiration retrouvait doucement son rythme. Je n’arrivais pas à me retourner pour le regarder, mais je pressentais que ce croquemitaine-là n’était pas si dangereux que ce que ma grand-mère m’avait raconté.

— Tu les aperçois, là-bas, tous les deux, leur danse n’est-elle pas romantique ?

Je ne savais pas trop quoi répondre. D’ailleurs, je n’étais pas sûr d’avoir recouvré l’usage de la parole et de toute façon, je ne comprenais rien au romantisme.

Sa voix était posée, rassurante, féminine peut-être. Il me sembla cependant distinguer un bout de tissu qui ressemblait à la chasuble du curé. Un court instant, j’imaginais le sermon auquel j’aurais droit. Pourtant, quelque chose clochait. Ce n’était pas lui, je tentais de m’en convaincre.

— Sais-tu qui ils sont ?

Ma légère assurance me permettait juste de murmurer :

— Serait-ce les feux follets dont ma grand-mère m’a parlé ?

— Non, bien sûr, si un jour tu en vois, ce sera au-dessus des tombes.

Je notais en moi cette information.

— Là-bas, ce sont des arbres, ils dansent la Baccata, la danse exclusive des Ifs. L’inconnu m’annonçait cette vérité comme si elle était normale.

— Veux-tu que je te relate leur légende ? Mais tu dois me promettre de ne jamais la raconter à quiconque, ce doit rester un secret entre toi et moi. Sinon ils ne pourront plus jamais jouer ensemble.

L’intonation de sa voix autoritaire me rappelle celle du curé. J’écarte de moi cette pensée et, sans me retourner, j’acquiesce de la tête ?

« Ces arbres font partie d’une espèce étonnante, ni conifères, ni résineux, ils en ont pourtant tout l’aspect et s’ils ont pu accompagner l’humanité sur cette planète, c’est peut-être, un peu, grâce au respect de leur symbolique. Tantôt représentants de la mort à cause de leur grande toxicité, tantôt parangon de la vie éternelle, véritables dinosaures au sein du règne végétal, ils savent prendre le temps de croître et puiser au plus profond de leur histoire et de la terre leurs ressources. Ces vénérables arbres de l’ombre, largement disséminés dans toutes les campagnes européennes, ont alimenté nos légendes. Et puis, un jour l’homme a découvert l’usage de son bois pour la fabrication de lances ou de javelots pour se défendre et se nourrir, mais c’est la confection des arcs pendant la guerre de Cent Ans qui a eu raison des ifaies ».

— Et que font ces deux-là ici alors ?

La question m’avait échappé, captivé par ses paroles, j’en avais oublié le mystère du personnage qui les proférait.

Il marqua un temps d’arrêt, surpris peut-être, puis reprit son monologue.

— Eh bien, ces deux-là, comme tu dis, racontent un amour contrarié autant qu’irrésistible d’une jeune princesse et d’un jeune homme promis à monter sur le trône. Mais voilà, les Dieux en avaient décidé autrement.

Lui, né dans un berceau de tristesse, d’un père tué en guerroyant et d’une mère qui meurt en couche, il fut élevé chez son oncle, souverain en Bretagne insulaire, qui, sans enfant, le désigna, contre l’avis de sa cour, comme héritier. Devenu parfait chevalier, connaissant autant les arts martiaux, la musique, la vénerie que l’art de la guerre, il fut appelé à combattre un géant qui exigeait son tribut d’humains au quotidien. Vainqueur mais blessé, il fut soigné par une jeune femme aux cheveux dorés et belle comme un jour ensoleillé. L’un de ses cheveux, justement, fut providentiellement transporté par une hirondelle jusqu’au roi qui décide illico de se marier avec la porteuse de cette magnifique chevelure.

Le prince fut chargé de l’accompagner en vue de son mariage et lors du voyage les deux tourtereaux burent par mégarde le philtre d’amour que la mère avait concocté pour sa fille et son futur mari, le roi. Âpre amour qu’ils ne pourront, malgré tous leurs stratagèmes, cacher et qui les emmènera immanquablement vers une issue funeste. L’un échappera au bûcher tandis qu’elle sera livrée aux lépreux.

Mais Dieu prend soin de ceux qui s’aiment, et pour un temps, ils purent se retrouver et fuir en Bretagne continentale dans une forêt d’ifs où ils pourront vivre une relation certes rude et sauvage, mais heureuse. Le bonheur fut de courte durée, dénoncés, le roi les découvrit alors qu’ils étaient assoupis, une épée posée entre leurs corps. Il voulut croire à leur chasteté et leur loyauté envers lui, et il les absout. La jeune femme reprit son rang, quant au jeune homme, il partit errer et guerroyer sur des terres lointaines, tentant d’oublier sa belle amante.

Il se remaria avec celle qui scellera définitivement le rapprochement des deux âmes sœurs. À l’issue de l’une de ses batailles, blessé à mort, il souhaita que sa bien-aimée le rejoigne pour le soigner, mais elle n’arriva que pour le voir trépasser. Envahie par la peine, elle s’étendit tout près de lui, et bouche contre bouche, leur dernier souffle se mélangea pour l’éternité. Le roi, empreint de mansuétude à leur égard, les enterra côte à côte. Une hirondelle vint déposer deux graines d’ifs, deux “Taxus baccata“, de chaque côté du monument, l’une au sud représentant la femme et l’autre au nord, pour l’homme. Depuis, chaque nuit et jusqu’à l’achèvement du monde, tous les Ifs du monde, séparés par une stèle, célèbrent l’amour infini dans les cimetières en dansant leur universelle Baccata.

Une longue pause s’installa. J’entendais sa respiration haletante qui ressemblait à des sanglots. Peut-être avait-il, lui aussi, aimé Iseult la Blonde. Je ne réussissais toujours pas à me tourner vers ce mystérieux inconnu.

— N’oublie pas, ils t’ont choisi, mais tu as promis !

Je sentis le frou-frou de sa robe. Il s’évanouit avant que je ne puisse le voir.

Là-bas, la danse silencieuse des deux arbres continuait. Je m’éclipsais sans bruit.

J’ai tenu ma promesse, mes parents n’en ont jamais rien su et maintenant, de là où ils sont, ils connaissent eux aussi mon secret, ils dorment, amoureux pour l’éternité, à quelques pas des ifs. Peut-être, certaines nuits, dansent-ils la Baccata.

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