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© 2026 a Nora Solari

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À vous qui lisez ces lignes… Prenez garde. Il est des légendes qu'il vaut mieux laisser dormir. Celle du bois blanc ne fait pas exception. Je suis bien placée pour le savoir. Vous voulez la lire malgré tout ? Ma foi… faites. Mais ne dites pas que vous n'étiez pas prévenus !
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La tempête fut effroyable. Elle emporta le capitaine et plus de la moitié de l’équipage. Le second prit le commandement mais ne parvint pas à retrouver notre route. Nous dérivâmes pendant des jours. Nos vivres diminuaient.

J’avais peur. J’avais soif.

Et j’avais faim.

Un matin, enfin, la vigie hurla :

- Terre en vue !

Nous courûmes au bastingage. Une mince ligne noire se découpait sur l’horizon. Les marins poussèrent des cris de joie. Le second se mit aussitôt à aboyer des ordres. Il manquait d’hommes pour manœuvrer ; tout le monde fut mis à contribution. Ma gouvernante protesta avec véhémence : mon rang m’interdisait de travailler ! Le quartier-maître la rabroua.

- M’dame, si on veut pas crever su’ c’te coquille d’noix, on a b’soin d’tout l’monde.

Je me retrouvai donc à tirer sur des cordages avec elle et deux hommes d’équipage. Très vite, mes mains saignèrent. Voyant cela, Madame s’indigna :

- Quels rustres ! Faire travailler une jeune femme comme vous. Je vais exiger que vous regagniez la cabine.

Je soufflai :

- Non, Madame. Plus tard, nous soignerons mes mains.

Elle soupira, mais ne dit plus rien.

- Ma’m’selle est très courageuse, dit mon voisin de corde.

À ma droite, je découvris un jeune homme blond à la peau tannée par le soleil. Ses yeux clairs soutinrent mon regard et j’esquissai un timide sourire. Il hocha la tête et se concentra de nouveau sur les ordres du quartier-maître.

 

Le navire avait mis le cap sur cette terre providentielle. À mesure que nous approchions, nous distinguions une île couverte d’une végétation luxuriante. Mes mains me faisaient souffrir. Un raclement de gorge attira mon attention. Je levai les yeux pour découvrir le jeune matelot qui me tendait un pot en terre cuite.

- Tenez. Ça va soulager. Vos mains.

Madame fronça les sourcils mais ne dit rien. Je le pris.

- Merci, murmurai-je.

Le visage du marin s’éclaira. Puis il tourna les talons et s’éloigna.

- Mademoiselle… Ces marins ne sont pas de votre monde.

Je hochai la tête tout en serrant le petit pot contre moi.

 

Des nuages obscurcirent le ciel et se mirent à déverser des trombes d’eau. La pluie était chaude, comme celle des bassins de mon palais. Je fermai les yeux, me remémorant nos jeux d’enfants. Mélinya, de deux ans mon aînée, mettait ses mains en coupe et versait l’eau tiède sur mes cheveux.

- Tu es la fahile du bois blanc. Cette eau enchantée accroît tes pouvoirs.

Mère racontait que la fahile exauçait les souhaits. Cela nous fascinait et nous jouions pendant des heures, racontant les prodiges que j’accomplissais grâce à mes pouvoirs. Pour ma sœur, je bâtissais une demeure dans les arbres blancs. Je nous créais des robes scintillantes. Nous aimions ensuite imaginer les Premiers qui venaient nous courtiser. Celui de Mélinya devait être grand. Moi, je voulais un gentil aventurier.

- Comme tu es naïve, Lucinya. Un Premier dirige une Lande. Il vit dans un palais. Ce n’est pas un aventurier.

Mais je ne voulais rien entendre. En riant, elle me poussait alors dans l’eau claire du bassin.

C’était avant qu’elle ne se mariât. Ma sœur me manquait, chaque jour. J’aurais eu besoin d’elle quand j’atteignis l’âge requis et que l’on me présenta à mon futur mari… Mes servantes m’avaient longuement apprêtée. Moi, pendant ce temps, j’avais prié la fahile de notre enfance de m’envoyer un gentil aventurier aux yeux clairs.

Dans la salle d’honneur, je m’étais inclinée face à mon fiancé. Il m’avait fixée froidement. Puis il avait déposé un baiser sec sur ma main. Ce fut tout.

Le soir, je m’étais jetée sur mon lit, en larmes. Je ne pouvais croire que j’allais passer ma vie avec cet homme ! Je voulais voir ma sœur ! Madame m’avait bercée. Elle chuchotait en me caressant les cheveux :

- Là, là… Ce ne sera pas si terrible. Vous verrez.

On m’avait embarquée sur une goélette à destination de la Lande de mon fiancé. Mes coffres regorgeaient de présents destinés à ma nouvelle famille. Il y avait dix jours de voyage vers le sud. Père et Mère me dirent :

- Faites-vous apprécier de vos beaux-parents, Lucinya. Nous vous rejoindrons pour les noces.

 

Une pluie diluvienne accompagna notre arrivée sur l’île. J’étais transie. À l’abri des arbres, les matelots allumèrent à grand peine un feu. Nous nous serrâmes autour et je m’endormis dans ces conditions détestables.

Le cri d’un oiseau me réveilla. Une douce brise soufflait de la mer. Entre les feuilles d’arbres, un rayon de soleil avait trouvé son chemin jusqu’à ma joue et me réchauffait gentiment.

- Mademoiselle, souffla Madame, avez-vous vu ce prodige ? Tout a séché.

Je me redressai et observai le sous-bois et la plage. C’était vrai. Aucune vapeur ne montait des troncs, malgré le soleil. Et mes vêtements étaient secs.

- C’est comme si cette pluie n’avait pas existé, marmonna ma gouvernante. Je n’aime pas ça.

Le camp vibrait d’animation : les matelots tendaient des voiles entre les arbres ou faisaient rouler des tonneaux d’eau douce. D’autres revenaient de la chasse. Le second vint s’incliner devant moi.

- Mademoiselle. Nous devons rester ici quelques jours pour reconstituer nos réserves. Je suis navré. Avez-vous besoin de quelque chose ?

- Un abri, intervint Madame, afin que Mademoiselle de Tréval soit protégée de la pluie… et des regards.

L’homme hocha la tête.

- Bien sûr. Nous allons y pourvoir.

Deux matelots me construisirent une cabane de bois flotté. Une voile du navire fut installée en guise de toit et une autre fit office de porte.

Le soir venu, de gros oiseaux rôtissaient au-dessus des flammes, répandant une délicieuse odeur. Assise près du feu, je croisai le regard du jeune marin blond. Son onguent avait été efficace, mes mains étaient presque guéries. À la fin du repas, j’allai chercher le petit pot et le lui rendis en le remerciant. Il me sourit. Son voisin le poussa du coude.

 

Cette nuit-là, je fis un rêve. Pieds nus, je marchais dans l’obscurité, entourée d’arbres à l’écorce laiteuse. Je n’avais jamais vu un bois blanc mais je sus immédiatement que c’en était un. Les troncs brillaient, baignant le décor d’une douce clarté. Pourtant je ressentais un malaise. Soudain, un cri d’horreur déchira le silence et je me réveillai en sursaut.

En me levant, je constatai que mes pieds étaient douloureux et couverts de poussière…

Je bus mon thé sur la plage, le regard perdu vers l’océan. Madame me rejoignit.

- Vous semblez peu reposée, Mademoiselle, observa-t-elle, soucieuse.

- J’ai eu… un sommeil agité.

Le souvenir de ce cri me hérissait encore l’échine. Et ce bois… Petite, je croyais que le bois blanc n’existait que dans les légendes que Mère nous contait. Mais un soir, Père était venu les écouter, dans notre chambre, et il était intervenu :

- Les arbres blancs existent. Des amis m’ont montré une branche, une fois.

- Et la fahile ? avait questionné Mélinya. L’ont-ils vue ?

Père avait hésité avant de répondre.

- À les croire, une femme faite de fumée les aurait frôlés. Ils m’ont aussi dit s’être réveillés dans le bois, sans savoir comment ils y étaient venus. Il avait ri. Quelles fariboles, vraiment !

 

Ce jour-là, une nouvelle secoua les marins : l’un des leurs n’était pas revenu de la chasse. Les hommes n’étaient plus que vingt-cinq et je passais mon temps à les étudier de loin. Rupert, le disparu, un homme massif qui parlait et riait fort, avait de grosses joues et des oreilles aux lobes étonnamment longs. J’observais tout particulièrement mon jeune matelot. Il s’appelait Bran. J’aimais croiser ses yeux clairs, même si, chaque fois, nous détournions tous deux le regard.

Les hommes partirent à la recherche du disparu. Ils revinrent peu à peu, bredouilles. Les derniers arrivèrent au crépuscule, secouant tristement la tête. Le découragement s’abattit sur le camp.

 

Je rêvai de nouveau du bois blanc. L’atmosphère était plus malsaine que la première fois. Les arbres étaient tordus, comme des corps au supplice. Une vive douleur me coupa le souffle. Ma robe avait été lacérée et je découvris une profonde entaille sur ma cuisse. Pourtant, je n’avais fait que m’appuyer au tronc… Une traînée de sang brilla sur l’écorce, puis disparut. Elle avait été… absorbée. Horrifiée, je me remis en marche. J’accélérai le pas. Je voulais quitter cet endroit ! Un courant d’air me gela les os et je distinguai un nuage de fumée blanche qui flotta un instant autour de moi avant de se fondre dans un arbre. Et l’arbre bougea. Je hurlai et me mis à courir. Ma jambe blessée céda sous moi et je m’étalai, face contre terre. En me relevant, je me figeai. Là, sur le tronc, l’écorce formait une excroissance hideuse… C’était un visage. Un visage rond encadré par des oreilles aux lobes trop longs. Je hurlai à nouveau.

 

Je m’éveillai, percluse de douleurs. Ma cuisse… Je soulevai la couverture et eus un haut-le-cœur. La coupure était bien là. Une terreur animale me mordit le ventre.

Je fus prise d’une forte fièvre. La réalité me parvenait par fragments. Des voix chuchotantes. Une main fraîche sur mon front. Le reste n’était qu’incandescence, éblouissements, éclairs pourpres et lumineuse noirceur. Quand je repris conscience, il faisait nuit. Je tentai de me lever et retombai aussitôt. Je perçus un mouvement, tout près.

- Douc’ment, Ma’m’selle… Restez tranquille.

C’était mon marin. Bran me sourit mais ses yeux étaient inquiets. Sa main rêche inclina ma tête avec une infinie douceur et il me fit boire. Madame accourut, toucha mon front, vérifia le bandage de ma jambe.

- Oh, mon enfant… Quelle frayeur ! Que s’est-il passé ?

Mes yeux s’emplirent de larmes. Je ne pus proférer un son.

- Ce n’est rien. Reposez-vous, je suis tout près. Et ce jeune homme a proposé de rester pour vous veiller. Elle me caressa tendrement les cheveux. Dormez, ma chérie.

Non… Je ne voulais pas dormir !

 

Je me retrouvai dans le bois blanc. Une main me saisit le bras.

- Ma’m’selle ! Enfin, j’vous rattrape, haleta Bran. Z’êtes partie en courant. Faut pas ! me gronda-t-il. Faut vous r’poser.

Il découvrit le décor et m’entoura d’un bras protecteur.

- Faut pas rester là. V’nez, Ma’m’selle Lucinya.

Une fumée blanche se dressa alors face à nous. Elle enfla et ondula avant de prendre la forme d’une femme. Bran jura et me plaça derrière lui. Un rire résonna : la femme fumée était secouée de spasmes mais le son provenait du bois, tout autour. Une branche fouetta, projetant Bran au sol. Une autre se dressa et je poussai un cri déchirant tandis qu’elle me transperçait la poitrine. Incrédule, je la vis se gorger de sang. L’extrémité, d’abord, puis toute la branche. L’instant d’après, l’arbre était entièrement rouge. Sous nos yeux, la femme devenait matière. Je vis apparaître l’ovale pâle d’un visage, de longs cheveux noirs, des lèvres pleines et des yeux d’ambre brillant de cruauté. Bran hurla.

- Noooon ! Vents Tout-Puissants, non !

Il se leva d’un bond et me prit dans ses bras. Je ne sentis pas son étreinte. J’aurais tellement aimé… Mais je ne sentais plus rien. La terreur agrandissait ses yeux bleus.

- Espèce de démon ! cracha Bran. Rends-lui son corps !

Il se jeta sur la créature. Une branche siffla et il se retrouva suspendu au-dessus du sol. La femme lui sourit avec mes lèvres et pencha la tête, amusée.

- Fahile, petit homme, pas démon.

- Pitié. Sa voix se fit implorante. Pitié, rends-la-moi… Rends-moi Lucinya.

La fahile l’ignora et se tourna vers moi.

- Tu m’avais demandé un gentil aventurier aux yeux clairs, tu t’en souviens ? Eh bien, le voilà ! Il est tout ce que tu désirais et il est à toi. Pour l’éternité. Elle me sourit. Ne me remercie pas : en échange, je prends ce corps que je voulais tant depuis que, toute petite, tu jouais à être moi.

 

*

 

Je souffre…

Mais Bran est là, heureusement.

Ma branche trouve son cœur. Sa vie palpite, se déverse en moi, et cette faim nouvelle, dévorante, s’apaise.

Sur mon tronc, son visage apparaît. Je le contemple, amoureusement.

 

Je flotte, très haut.

Cela fait longtemps que l’autre est partie avec mon ancien corps.

C’est moi, la fahile.

J’habite le bois blanc. Non, c’est autre chose : je suis le bois blanc.

 

Ah ! Au large, des âmes approchent.

De nouveau, j’ai faim.

Commentaires (2)

Joben Kali
06.08.2026

J’ai aimé que la Fahile demeure insaisissable, entre créature, désir, double obscur. J’y ai lu quelque chose de sa faim de liberté, revenue sous une forme presque monstrueuse, qui m'a alors paru exaucer ce qu’elle n’osait pas formuler. Et la dernière phrase referme le piège tout en ouvrant le sens.

Nora Solari
08.08.2026

Merci Joben. Créature réelle ou imaginaire ? Bonne, mauvaise, ou en dehors de toute considération morale ? La fahile m'a fascinée. J'aurais aimé avaoir davantage de signes à lui consacrer...

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