25.09.2020 22 1 COVIDE

Coronavirus

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© 2020 Gilles Dumont

Une nouvelle sur le parallèle entre le syndrome du locked-in les symptômes du locked-down, créée depuis ma prison confinée...
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J’ai tellement rêvé de ce moment. Du jour où je pourrais enfin sortir de chez moi. Si tu savais combien ça m’a manqué. À quel point je me suis senti prisonnier. Privé de tout. Privé de toi, ma liberté.

 

Ça s’est passé sans prévenir. C’était un lundi. La veille, je rôtissais du pangolin au bord du lac. Le premier de la saison. Le soleil était plutôt clément pour un mois de mars. Les enfants chassaient les mouettes sur la plage. Puis du jour au lendemain, je me suis retrouvé seul chez moi.

 

Enfermé à double tour, avec pour seule compagnie un silence nouveau.
Dehors la vie grouillait comme un verrou autour de mon corps figé. Je ne parlais plus. Aucun mot venant, aucun mouvement. Je m’étais reclus dans ma prison intérieure. Au bout de deux jours interminables, tu me manquais comme jamais, ma liberté. Je me croyais plus coriace.

 

Déliquescent, je m’égarais dans des pensées évanescentes et souffrais de ne pouvoir dire mes absences cortico-spinales. J’étais comme écartelé par le dehors qui m’appelait et le dedans qui m’avait pris en orage. Alors j’ai contemplé mon intérieur. J’y ai trouvé de belles choses, des vieilleries et des poussières. Et parfois la force de subsister.

 

Dehors se jouait la lente agonie d’un monde qui se mourrait de m’attendre.
Je n’avais plus que mes yeux pour pleurer. M’as-tu seulement un jour écouté? Je m’exprimais par les paupières, en morse épileptique: gauche, gauche, droite, long, long, court. J’ai attendu que tu me rendes une visite, ma liberté. Chez moi. Dans ma prison. Dans mon corps. J’ai attendu onze ans comme un légume, planté là. Long, court, cours. Pas de fuite possible, j’étais condamné à t’attendre. À cause de ce putain de locked-in syndrome.

 

Les toubibs m’ont dit que j’étais un miraculé, que ceux qui en réchappent se comptent sur les doigts de la main.

 

Onze ans de confinement dans mon propre corps. Emmuré vivant à la suite d’un putain d’accident vasculaire cérébral. Je me souviens encore du goût de ces pangolins grillés au bord du Léman. Les enfants qui couraient. Boris, Léa. Et Cindy, ma femme, qui me pressait de ne pas trop cuire la viande: « C’est cancérigène ». C’était en 2009. Au début, les enfants venaient tous les jours. Puis le week-end. Un jour, je ne les ai plus vus. Cindy a rencontré un certain Marc, et je ne l’ai plus vue non plus. « Tu comprends, je ne peux pas m’arrêter de vivre comme toi ». Où sont-ils maintenant? Pensent-ils encore parfois à moi ?

 

J’ai refusé des interviews. Ce n’est pas dans leurs canards que s’échapperont mes premiers mots. Un jour, peut-être, j’écrirais un livre. Pour l’heure, je compte bien profiter de ma vie retrouvée. Sortir de chez moi, redécouvrir le monde. Renouer le contact avec toi, ma liberté.

 

Mais je n’ai personne où aller. Alors je suis à l’hôtel. Demain j’explorerai le monde, la vie, les gens. Demain je serai libre.

 

J’allume le poste de télévision. 19h30, l’heure du journal. Mais c’est Darius! Le Poivre d’Arvor helvétique n’a pas pris une ride! Tiens, il est encore là, Pépédéa, d’ailleurs? Bon, de quoi ça parle..

 

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