02.01.2020 397 1 Coloriages

Humour

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© 2020 Frank Desco

Les couleurs donnent le ton
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Bleu

Crésus toisait son architecte en l’écrasant de sa taille rebondie et ses yeux bleus viraient au noir.

-Ecoutez moi bien fulmina-t-il. Je n’ai pas acheté cette île cycladique pour me plier aux diktats de la nature. Je veux dominer le ciel et la mer dont la contemplation me fatigue et m’irrite profondément. Vous m’avez construit une demeure qui ressemble au Parthénon, je vous l’accorde. Elle est plutôt réussie, moins abimée que l’original, quoique j’eusse attendu quelque chose d’un peu plus monumental. Non, ce qui ne va pas, c’est la piscine. Elle épouse bêtement la forme de la falaise qui limite mon domaine, sans correspondre à mes options géométriques rigoureusement linéaires. Et par-dessus tout, vous n’avez pas prévu de débordement. Tous les armateurs grecs de ma connaissance possèdent des piscines à débordement. Pourquoi pas moi ?

L’homme de l’art avait pâli derrière ses grosses lunettes cerclées d’écaille associées à une longue écharpe bleue, qui d’habitude lui donnaient de l’assurance sur les chantiers où il côtoyait ingénieurs et ouvriers en grossiers habits de travail. Bâtisseur soit, mais artiste avant tout, il ne fallait pas confondre les genres.

– Eh bien, suggéra l’architecte, c’est que vous n’aimez ni le bleu du ciel ni celui de la mer. J’ai donc pensé que vous détesteriez leur mélange sur la frontière visuelle de votre bassin.

– Je ne vous paie pas pour penser, rétorqua Crésus. Faites moi déborder cette piscine immédiatement! – Alors, Majesté, déshabillez vous et descendez vous-même dans cette eau dont le niveau vous déplait tant. Au vu de votre extrème embonpoint, le débordement est garanti. Archimède vous l’aurait confirmé !

 

Rouge et vert

Longtemps, il nous a fallu supporter des voisins irascibles. Dans la villa de gauche, une famille de communistes qu’on appelait les “rouges de colère”.  Dans celle de gauche,leurs ennemis jurés, des protestants de vieille souche que nous avions baptisés les “verts de rage”.

 

Le week end c’était l’enfer. Les Rouges, grands amateurs de viande saignante, sortaient sur leur terrasse et préparaient d’impressionnantes  grillades dont les vents capricieux transportaient les effluves  de rôtis mêlées à des étincelles de charbon jusque dans le jardin des Verts. De leur côté, ces derniers, végétariens convaincus, passaient et repassaient inlassablement leur tondeuse à gazon pétaradante sur une pelouse qui n’en avait guère besoin. Le bruit et la fureur planaient sur le quartier.

 

Durant l’été, il advint qu’une des filles Rouge et un  garçon  Vert tombèrent amoureux, malgré les récriminations de leurs  familles. Quelques mois plus tard, un landau apparut devant notre porte. A l’intérieur on entendait gazouiller un nouveau né. Lorsque sa mère le sortit du berceau, il nous parut fort mignon, quoique de teint bizarrement jaune vif. Mon père médecin assura que la jaunisse des nourrissons n’était pas si rare qu’il faille s’en inquiéter.  Quant à moi,  je savais qu’en mélangeant soigneusement le rouge et le vert, on obtenait une belle couleur jaune. A l’heure actuelle notre jeune voisin a grandi, il poursuit au Japon des études de chimie dans une université où personne ne s’étonne de la couleur de sa peau.

 

 

Noir

Le jeune homme venait d’être engagé comme stagiaire à la brigade criminelle de la Police de Los Angeles et son chef lui avait remis son premier salaire, un chèque très modeste à encaisser à la banque du quartier. Seul piéton sous une pluie battante, le futur inspecteur longeait une avenue interminable en imaginant qu’il allait enfin pouvoir s’offrir la voiture de ses rêves. Un revendeur de vieilles guimbardes européennes lui avait présenté une Peugeot décapotable pas trop cabossée malgré son âge respectable et son passé incertain.

Arrivé devant l’entrée monumentale de la banque, il s’ébroua en poussant timidement la lourde porte automatique qui débouchait sur un vaste hall désert en cette heure matinale. Derrière les seuls guichets ouverts, deux caissiers s’activaient mollement à remplir des colonnes de chiffres.Soudain une irruption fracassante perturba le climat feutré des lieux et le jeune homme fit un bon en direction du premier guichet. Il n’allait tout de même pas renoncer à toucher son chèque sous prétexte que deux cagoulés hurlaient « Ceci est un hold-up, que personne ne bouge ».D’une main il tendit son papier à l’employé qui tremblait de tous ses membres et de l’autre il enfila la poche de son imperméable en pointant sur les deux malfrats noirs qui ne s’attendaient pas à une telle réaction de la part d’un client.

« Police, cria-t-il, je tire sans sommation ».

Les cagoulés se regardèrent interloqués et battirent en retraite sans demander leur reste.

– Alors, reprit le jeune homme en s’adressant au caissier, dépêchez vous de me payer !

– Alliez vous vraiment tirer sur ces deux bandits, Monsieur, heu, Monsieur Columbo, dit l’employé après avoir consulté le chèque.

– Pensez vous, répliqua –t-il. Je n’avais pas l’intention d’endommager la poche d’un imperméable neuf. Et puis nous autres stagiaires de police, nous ne sommes pas armés !

Commentaires (1)

Marie Vallaury
03.01.2020

'Voilà bien la preuve que le concours est un révélateur de talent ! Bravo Frank, un vrai plaisir à lire, ces trois histoires.'

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