27.03.2021 10 1 Coiffeur pour dames

Polar

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© 2021 Caroline Bench

Qui n'a jamais eu un jour envie d'une nouvelle coupe ? Peut-être n'aurait-elle jamais dû pousser la porte de ce salon de coiffure finalement, surtout lorsqu'on sait ce qui l'attend....
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Soudain, la porte s’est ouverte, laissant passer le bruit d’une vie extérieure et confuse. La femme a 5 minutes de retard. S’excuse d’un sourire aux dents blanches et bien alignées. Pour ne pas la froisser, je lui réponds d’un sourire jaune pisseux aux irrégularités de pauvre. Un mouvement de lèvres mécanique, parfaitement étudié où grâce à une gymnastique de tous les instants, je ne dévoile rien au-delà des canines. Si peu de molaires. Et honte de cette bouche gruyère. Cette bouche de vieux.

J’ai trente ans.

L’air de rien, elle se débarrasse de son manteau. J’inspire, les narines outrageusement dilatées, les effluves muguet et lilas qui s’en échappent. Dans un coin du salon, j’ouvre la porte droite, criarde, du placard, j’attrape un cintre et y dépose son dessus dont la doublure jais satinée, m’électrise les poils. Ai voulu prendre son sac : « Je le garde, merci ». Alors, j’ai refermé le placard – muet pour l’occasion. Sa voix a ce timbre particulier de fumeuse raisonnable. L’articulation est claire : « Où dois-je m’asseoir ? » D’une main molle aux ongles angoissés, je lui désigne un fauteuil dont le cuir lézardé sent le vécu. Elle enfonce ses fesses sur le coussin bombé qui gémit de plaisir. Puis, sans sourciller, attrape un magazine qui traîne sur le guéridon ; un truc de femmes. Je lui propose un café : « Un café ? » D’un battement de paupières, elle décline l’offre. « Ou un thé, si vous préférez ». Elle ne daigne répondre. Je n’insiste pas. Un instant nos yeux se croisent. Je crois qu’elle ne me voit pas, son regard appartient certainement à un autre homme. Je romps le silence en envoyant un morceau de Lionel Hampton. J’aimerais lui demander si elle aime le jazz mais le téléphone sonne et le premier mot de ma question s’évanouit avant même d’avoir été.

Je décroche. Mon patron au bout du fil. Lui, il m’emmerde. Une histoire de train en retard. « Font chier ces fonctionnaires ! », qu’il dit. Je lui réponds « moins que vous ! » en mon for intérieur. Je l’écoute d’une oreille distraite, – je suis d’une hypocrisie révérencieuse-, tandis que mes yeux caressent le dos de cette femme où repose une longue natte noire aux croisements multiples et infinis.

Pour finir il me raccroche au nez. Cela ne me dérange pas, je peux maintenant aller la retrouver. Ma cliente.

Mes mains tâtent sa nuque. Elle pose le magazine sur ses genoux. Elle me parle : « Juste les pointes. Elles sont fourchues. Vite, je suis pressée ».

Plus loin sur une tablette, dans un liquide verdâtre antiseptique, mes peignes se reposent. Ils ont passé la nuit dans le silence de leur solution. Loin des têtes à claques et des cheveux morts la veille. Ce sont mes fidèles instruments liés par nécessité aux bords tranchants et acérés des ciseaux.

Mes ciseaux ne me quittent jamais. Dans une pochette revolver multifonction en cuir vachette noir, ils sont choyés et bichonnés. Chaque soir, chez moi, je les pose sur la nappe en plastique à carreaux rouge et blanc de la table de la cuisine. Je les astique un par un. Je vérifie tout, de la lame à l’entablure. Avec minutie, je rends au prolongement métallique et artificiel de mes doigts l’éclat du neuf, avec la satisfaction du travail bien fait. Je me grise ensuite de quelques cliquetis aux tonalités enivrantes et les range un par un, dans un ordre qui m’appartient, pour ne plus y toucher jusqu’au lendemain.

Alors, seulement, je prépare mon dîner.

Désespérément seul.

Le salon de coiffure est jaune chaleureux. Tu parles !

Ma cliente, glaciale, s’impatiente d’un grincement de cuir. Je lui demande de changer de place, de s’asseoir. Là. Elle se lève et enfile la blouse que je lui tends. Je dégaine une première paire de ciseaux, frôle son dos, saisis sa natte et d’un coup sec coupe l’élastique coupable d’étranglement. Les cheveux se lâchent doucement, les paupières s’affaissent. Je repose mes instruments en silence. Je la sens qui se laisse emporter par l’inondation de sa chevelure défaite. Elle est belle libérée. N’a pas rouvert les yeux. Mes mains s’enfoncent voluptueusement dans son cuir chevelu. Je m’empare de sa tête. Je pars des tempes et remonte par massages circulaires jusqu’au sommet. Mes pouces précèdent les autres doigts, et gravissent, éclaireurs, cette montagne crânienne.

Avant de redescendre.

Sa tête est d’une régularité déconcertante. Elle est née par césarienne ; tellement parfaite. Mes mains s’arrêtent ; je lui explique ce que je fais : « Je pivote le siège pour le mettre dans l’axe du bac à eau. » L’eau est tiède. Je me penche : « Ça va ? » Elle esquisse un sourire.

Quelques gouttes de shampoing suffisent. Je frictionne et en bon professionnel, lui propose : « le soin nutritif anti-desséchement, c’est gratuit vous savez ! »

Elle refuse. Sèche, inélégante. Je tourne le robinet, une gerbe d’eau bouillante jaillit du robinet, tout mon être  s’emporte. Je lui rince les cheveux : « Aie, c’est chaud ! » s’écrie-t-elle.

Je sais.

Sans m’excuser, les mains rougies, j’enroule la serviette jusqu’à former un turban sur sa tête et serre afin de comprimer la moindre goutte d’eau. En retournant le siège, j’ôte la serviette d’un mouvement sec. Elle claque dans l’air et ma cliente sursaute. J’ouvre le flacon à la solution verdâtre pour prendre un peigne à grandes dents. Ses cheveux sont longs, épais et parsemés de petits nœuds détestables. Je pourrais les lui arracher d’un coup de brosse indélicat mais je n’ai pas envie qu’elle me déteste. Pas tout de suite, en tout cas. Je pulvérise un anti-démêlant, dont l’odeur passion m’est insupportable.

Depuis tout à l’heure je ne croise plus son regard. Elle m’évite, la tête plongée dans son magazine papier glacé qui parle de cellulite même chez les maigres photos à l’appui.

Les ciseaux de taille moyenne feront l’affaire. Je lui demande de me regarder. Elle m’obéit, asservie. Une pluie de fourches, d’un centimètre environ, tombe au sol dès que les lames se referment. Mon geste nécessite précision et habitude mais elle n’en a cure. Mes mains frôlent son corps aux courbes sensuelles et comme à chaque fois, j’ai une érection.

Elle reprend sa lecture, j’attrape un sèche-cheveux, lui propose un brushing mais elle souhaite retrouver sa natte d’un ton sec et péremptoire.

C’est la première fois que l’on me refuse un brushing. Et je n’aime pas que l’on me contrarie. Je prends une brosse en métal, irritante, exprès, et divise la chevelure en trois parties égales. Je sens monter en moi cette sorte de rage sourde. Mes doigts experts se croisent, se décroisent et se mêlent aux cheveux pour descendre jusqu’à la limite autorisée. Je prends un élastique de la même couleur que ses cheveux. Je le tords une fois et puis deux. Elle plonge son regard dans le miroir aux contours bleu turquoise et outremer. Elle semble satisfaite, prête à disparaître quand je la retiens d’une pression en posant mes mains sur ses épaules. Un : « Je n’ai pas terminé » froid et autoritaire brise son élan. Elle jette son magazine, prête à monter au créneau. Elle va enfin me voir.

Tel que je suis.

Je m’empare de mes plus beaux ciseaux, ceux en acier chromé garantis à vie. Ceux dont les anneaux glacés, ont marqué jusqu’à l’os -tel un pacte sacré- l’index et le pouce de ma main droite.

Je dois m’y reprendre à deux fois avant de l’achever. Je tiens solidement sa natte de la main gauche mais contre toute attente, elle résiste. Ses cheveux sont épais. Je peine comme un damné. Ma cliente a le regard qui vacille, elle émet un grognement faible. Je lui ordonne de se taire. De se tenir tranquille – ou je ne la raterais pas, elle. Ensuite, les lames ont raison de sa chevelure récalcitrante et c’est à cet instant seulement que je vibre d’un bonheur extatique. Lorsque j’exhibe mon trophée, elle se met à hurler. Et moi, je ris, au-delà des canines. Je ris tellement que mes jambes ne me soutiennent plus. Les ciseaux dans la main droite et sa natte dans la gauche. Elle « s’hystérise », veut récupérer son bien. Elle me déchire le visage de ses ongles carmin. Ma joue droite est marquée au fer rouge sang, peinture de guerre qui m’électrise. Tout m’est égal, je me jette à ses pieds que je baise goulûment avant d’avaler ses fourches qui jonchent le sol. Elle trépigne de rage, ose quelques talonnades. Je mendie ses coups qui sont autant d’attentions mal placées et d’espoirs envolés. Mon corps ondule, tel le reptile, en butte à des insultes que j’exècre mais dont ma nature profonde se gargarise, jusqu’à plus soif. Elle hurle maintenant. Je lèche le carrelage qui refroidit mes ardeurs ; m’étouffe de ses mèches avant de tout lui cracher à la gueule.

Ne l’entends plus soudain.

Normal, elle fait des larmes dans un coin du salon.

Cela me fait rire.

Est-ce que j’y peux quelque chose ?

Je crois que je ris encore lorsque la porte du salon s’ouvre sur mon patron. Je sais ce qu’il va dire, je n’écoute plus. Il est trop tard.

Ça ne se voit pas mais un maigre filet de sang s’échappe doucement de mes entrailles. Les ciseaux plantés dans le coeur. Je n’ai rien senti sur le coup. Une douleur plutôt douce qui brouille la vue. Fait froid dans le noir.

Puis dans un dernier spasme, une question :

Qui va prendre soin de mes instruments maintenant que je suis mort ?

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