Créé le: 10.08.2026
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Coeur-de-Marie

AmourAventure botanique 2026

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© 2026 Quentin Nejka

Comment renouer avec la vie après la perte d’un être cher ? C’est dans son jardin, au milieu de ses capucines et de ses rangées de tomates, qu'Arnaud Leguin a retrouvé, pendant un temps, le sourire.
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Depuis la mort de son épouse, Arnaud Leguin ne se rendait plus dans son petit jardin. Car c’était pour elle, rien que pour elle, qu’il cultivait des légumes et faisait pousser des fleurs. Sans sa douce et bien-aimée Marie, les rangées de tomates, les herbes aromatiques et les massifs fleuris avaient perdu leur raison d’être. Ils n’étaient plus que des plantes, là où ils avaient autrefois été des preuves d’amour.

Fils de paysans, Arnaud a grandi dans une famille où l’on bêchait davantage qu’on ne parlait. Les mots n’ont donc jamais été son fort. Il préférait de loin exprimer ses sentiments par des gestes. Bien que ses gestes prissent rarement la forme d’une étreinte ou d’une caresse. Sa pudeur le rendait particulièrement timide.

Alors il avait inventé sa propre langue. Pour dire à sa chère et bien-aimée Marie qu’elle comptait plus que tout au monde, il lui offrait des bouquets de fleurs fraîchement cueillis, cultivait du thym pour soulager ses éternels maux de gorge, ou rentrait à la maison les bras chargés de concombres et de tomates afin qu’elle puisse préparer sa salade préférée, celle qui lui rappelait les étés lumineux passés chez sa grand-mère, sur l’île de Corfou.

Son jardin était le moyen le plus sûr qu’il avait trouvé pour exprimer ses sentiments. La frustration de tout ce qu’il ne parvenait pas à dire, il la transcendait dans l’effort des coups de grelinette, dans les sillons qu’il creusait pour y semer des graines, dans le soin apporté à chaque plant. Quant à ses « je t’aime », ils prenaient la forme des parfums et des couleurs de ses récoltes. La terre parlait à sa place.

 

L’absence prolongée d’Arnaud dans son jardin se vit tout de suite. Les hautes herbes assaillirent ses massifs de fleurs et ses rangées bien droites de tomates. L’ensauvagement de sa parcelle portait la marque du deuil.  On commença à s’inquiéter du côté des autres jardiniers. Car Arnaud Leguin était une figure très respectée dans les jardins familiaux de Sarcelles. Personne n’avait oublié la rapidité avec laquelle il avait transformé son lopin de terre en véritable écrin nourricier.

Il faut dire qu’il connaissait bien la nature. Il a eu tout le loisir de l’observer et de l’étudier, enfant, lorsqu’il travaillait dans les champs aux côtés de son père. Au jardin, on venait d’ailleurs régulièrement lui demander conseil. Sa parole était écoutée, respectée, et les dictons paysans qu’il récitait de mémoire lui conféraient une aura de vieux sage : « À la Chandeleur, l’hiver se meurt ou reprend vigueur. »

Tous regrettaient son départ.

Le règlement des jardins familiaux était strict. Il stipulait que « tout usager a l’obligation de prendre soin de sa parcelle, sans quoi celle-ci sera réattribuée ». Arnaud savait donc parfaitement à quoi s’en tenir. Le président n’a même pas eu besoin de le convoquer : il est venu de lui-même.

Avant de régler les dernières formalités de son départ, il voulut dire au revoir à son jardin. Celui-ci était en effet dans un état lamentable. Mais quelle fut sa surprise lorsqu’il remarqua, au fond, une étrange fleur. Bombées et soudées à leur base, d’un rose soutenu, les pétales formaient une succession de petits cœurs parfaits, suspendus à une tige arquée, comme des pendentifs délicatement accrochés à un collier végétal. De toute sa vie, Arnaud n’avait jamais vu quelque chose d’aussi charmant. Devant son ébahissement, le président prit les devants: « C’est la preuve que vous avez bien travaillé. Les cœurs-de-Marie ne poussent que dans un sol fertile. »

Cœur-de-Marie.

Arnaud n’a jamais été un grand superstitieux. Il s’était d’ailleurs souvent moqué (avec tendresse) de sa douce et bien-aimée épouse lorsqu’elle lisait tous les matins son horoscope. Mais cette fois, sa rationalité ne trouva aucun argument pour expliquer ce miracle. « Finalement, je crois que je vais garder la parcelle », dit-il.

 

Cœur-de-Marie.

Plante vivace et toxique, de la famille des papavéracées, d’origine asiatique. Elle pousse dans les sols humifères, affectionne les espaces mi-ombragés, résiste bien au froid (jusqu’à -15 °C), mais redoute les limaces et les escargots, friands de ses feuilles.

 

Cœur-de-Marie.

La présence d’Arnaud au jardin dépendait d’elle. D’elle uniquement. L’été, il venait lui rendre visite chaque jour, matin et soir, pour lui donner à boire. Si la chaleur devenait trop forte, il la bordait d’une couverture de paille pour la protéger du soleil.

Durant l’automne, ses visites s’espacèrent de jour en jour. Il voyait bien qu’elle commençait à se retirer doucement dans son antre. Ses feuilles tombaient les unes après les autres, ses tiges se ramollissaient et sa peau prenait une teinte brunâtre.

Lorsqu’elle disparaissait complètement, cela voulait dire que l’hiver était là. A cette saison, il ne venait presque plus. Une ou deux fois tout au plus, afin de déposer un peu de compost à ses pieds.

Son retour au jardin coïncidait toujours avec la floraison des jonquilles. Car c’était à ce moment-là qu’elle réapparaissait, fidèle au rendez-vous, comme si elle n’était jamais vraiment partie.

Elle émergeait doucement de la terre, comme si elle hésitait encore à quitter le sommeil de l’hiver, sous la forme de petites pousses fragiles, serrées les unes contre les autres. Puis, jour après jour, elle gagnait en assurance. Elle s’étirait, s’élevait vers le ciel, déployait peu à peu ses feuilles. Il y avait quelque chose de magique à la voir ainsi se mettre en mouvement. C’était comme si, après six mois de coma, elle se remettait instinctivement à marcher.

Durant cette saison, Arnaud travaillait beaucoup. A la moindre goutte de pluie, il arpentait son jardin, armé d’un bâton et de coupelles remplies de sel, pour repousser les assauts des gastéropodes. Il surveillait également la santé de sa bien-aimée, surtout durant les longues périodes humides. A la moindre tache jaunâtre, il préparait immédiatement un remède à base d’eau chaude et d’ail qu’il pulvérisait soigneusement sur sa peau. Il passait enfin de longues heures à désherber autour d’elle, veillant à lui laisser suffisamment d’espace pour grandir.

Quand elle lui offrait enfin ses fleurs en forme de petits cœurs, Arnaud arrêtait tout ce qu’il faisait. Il s’asseyait sur une chaise à côté d’elle et l’admirait longuement.

Un jour, un de ses petits cœurs se détacha et s’envola de l’autre côté de la clôture. Arnaud voulut aller le chercher, mais sa voisine l’arrêta:

– Qu’est-ce que vous faites ?

– Eh bien… J’aimerais bien récupérer…

– Non non, laissez-le ! Il est bien, là où il est.

Arnaud retrouva sa parcelle toujours aussi touffue, envahie de mauvaises herbes, de ronces et de plantes sauvages. Puis, il lança un dernier regard vers le petit cœur qui s’était enfui. Il voltigeait désormais au-dessus des jacinthes de sa voisine.

Quelque chose se passa en Arnaud. Il se mit à faucher les hautes herbes, bêcha la terre, l’enrichit de matière organique et planta une quantité impressionnante de plantes, avec une ardeur nouvelle.

D’un côté, les tomates s’alignèrent au milieu des tagètes ; de l’autre, les concombres prirent place entre les maïs et les tournesols, sur lesquels les haricots ne tardèrent pas à grimper. Il planta aussi des choux, des poireaux et des salades. Entre les rangées de légumes, il voulut apporter une touche de poésie. Capucines, cosmos, nigelles de Damas, bleuets, œillets des poètes, calendula, myosotis, trouvèrent leur place dans son lopin de terre. Peu à peu, des îlots de couleurs apparurent çà et là, donnant à son jardin une allure de petit paradis.

Cœur-de-Marie.

On venait désormais de très loin pour admirer son écrin de verdure, considéré comme l’un des plus beaux de la région. On lui posait plein de questions, on l’invitait à manger, on écoutait de nouveau sa parole avec respect. Arnaud avait retrouvé le sourire.

Et puis un beau jour, alors que les jonquilles fleurissaient les unes après les autres, elle ne réapparut pas. Arnaud attendit patiemment. Il se rassurait comme il pouvait en se disant que cette année, elle avait peut-être besoin d’un peu plus de sommeil. Mais les jours passèrent et son emplacement resta désespérément vide. Pas une pousse. Pas une tige. Pas le moindre signe de vie. Rien.

Peu à peu, une terrible angoisse l’envahit. D’autant plus que les jonquilles étaient désormais toutes en fleurs. Même les tulipes avaient pris leur aise. Il n’eut donc pas le choix. Il devait creuser. La terre était meuble. Sa pelle s’enfonçait facilement dedans. Il creusa. Encore et encore. Jusqu’à ce qu’un grand trou, bien profond, se tienne devant lui. Sa mâchoire se contracta. Les larmes lui montèrent aux yeux. Puis un cri terrible s’échappa de sa bouche. Les jardiniers accoururent pour comprendre ce qui se passait. « Elle est partie, elle est partie », répétait-t-il d’une voix meurtrie. « Mais qui ? Mais qui ? », répondirent en chœur les jardiniers. Arnaud se figea un instant, le regard perdu dans le vide. Puis, il lâcha sa pelle et s’en alla d’un pas chancelant. Plus personne ne le revit au jardin.

Cœur-de-Marie.

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