Créé le: 30.09.2016
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Clonage interdit

Polar

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Polar "back to the future"
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« Clonage interdit ». L’écriteau datait sans doute du début du XXI siècle quand la population était juste aux prémices de cette aubaine génétique qui nous a permis de maintenir le semblant d’ordre sur notre malheureuse planète malmenée par les individus certes naturels, mais peu évolués depuis le Moyen Age. L’inscription sur le mur grisâtre de l’hôpital est à peine devinable. Curieux d’ailleurs, pourquoi elle n’était pas effacée ? Simple négligence du personnel ou le clin d’œil vraiment voulu pour rappeler les débuts difficiles de notre art suprême de clonage nous approchant, j’ose le croire, au plus près du Créateur. Plutôt rappel volontaire vu l’endroit où je me trouve – le bureau d’enquête situé juste à côté de la morgue au sous-sol de l’hôpital cantonal. Ce lieu de rdv peu propice à la joie est un point incontournable pour toute personne souhaitant cloner son proche post factum. Ces souhaits tardifs arrivent à plein de personnes découvrant, devant le mur de solitude qui s’abat sur eux après les funérailles, que le défunt était un être fabuleux, même s’il n’était pas lui encore issu de la génération clonage. Choc émotionnel sans doute pour croire encore que le naturel et pas parfait peut nous manquer à l’infini … C’est mon cas. Elle me manque à l’infini, ma Solange aux cheveux d’or, douce, svelte, mais musclée comme toute joggeuse – funambules parcourant la ville sur les pistes – files suspendues au niveau des toits des grattes ciel, ce sport écolo de notre époque semi millénaire qui se révèle aussi un excellent moyen de transport sans pollution : tout au début du parcours, vous prenez juste un ascenseur pour se rendre sur le premier toit et puis votre course vous mène en digne funambule au-dessus de la ville sur d’innombrables fibres tendues créant une gigantesque toile animée par toutes sortes d’humains s’y aventurant.

 

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Seule dérogation à la pratique de ce type de sport et de transport individuel en même temps – bien évidemment, les vertiges. Rares d’ailleurs parmi les clones vu leur génétique améliorée. Toujours est – il, ma Solange n’était pas sujette aux vertiges et n’est pas tombée de la piste – file fine de ce parcours écolo en se rendant au travail. Ce dernier n’a jamais pu non plus causé sa mort, car, étant biologiste, elle travaillait dans l’ambiance sereine d’un delphinarium et passait le plus clair de son temps en compagnie des êtres que personne n’a jamais eu l’idée de cloner – les dauphins. Ma Solange (ou plus précisément vu les circonstances et mes efforts continus de sa résurrection mes Solanges ) faisait partie d’une équipe de scientifiques qui persistait dans leur obstination d’étudier les animaux dits préhistoriques sans vouloir forcer leur génétique (ce qui reste possible pour les spécimens classés dans le Livre rouge bien datant, mais curieusement bien protégeant les espèces enclins à disparaître sur Terre). Drôle d’interdiction venant de la Nuit des temps, mais encré dans les mœurs et la législation. On devrait au contraire cloner d’avantage ce qui tient à nous échapper, n’est-ce pas ? Je tente de le faire avec ma Solange, moi, un homme naturel sortant d’une famille aussi bien naturelle et très bien vu à tous niveaux d’analyse humain, c’est-à-dire, saine aux niveaux psychiques, physiques et d’éducation jamais perdue au fil du temps. Je tente de le faire ici et maintenant encore découvrant une énième fois le corps de ma femme à la morgue ultrasophistiquée de l’hôpital cantonal. Je vois son corps et son intérieur sous tous les angles et dans toutes les sphères, je vois que « quelqu’un » s’approprie son corps pour la énième fois comme « une enveloppe ».

 

 

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Ce malade « s’habille » en ma Solange … Il attrape à chaque fois à un nouveau point du parcours toile – écolo et la tue toujours de la même façon provocant juste une banale crise cardiaque, le meurtre classique et très facilement réalisable, mis à part sa suite peu commode – ce désir de se glisser dans sa peau blanche d’une pure rouquine, sa peau avec des fines veines bleues qui vibrent et dansent quand elle vit et respire vivante, exactement comme la toile-écolo qui s’agite sous les pieds des funambules parcourant le haut de la ville et qui ne devient qu’un « drap » blanc culminé par ses cheveux que j’ai toujours cru sortis du pinceau de Botticelli … Il joue à l’habit – fantôme avec le corps de ma Solange …

– Monsieur le Commissaire, je l’ai cloné déjà sept fois. Oui, vous connaissez bien l’histoire. Oui, c’est à l’identique du premier meurtre. Oui, oui, oui … A propos, j’ai toujours voulu vous poser la question : « Pourquoi vous garder ici cet écriteau sur le mur « Clonage interdit » ? Je ne le comprends pas.

– Pour vous dissuader, peut – être, mon cher jeune homme de l’éternel recommencement … Mais je vois que c’est inutile. Nous avons combattu la sottise et la vulgarité humaines, ainsi que le penchant à la consommation obsessionnelle et brutale de toute sorte grâce à nos techniques de sélection génétique et la permission de cloner que des gens ayant les qualités physiques, psychiques et morales exceptionnelles, mais nous nous battons toujours becs et ongles avec les passions, mon fils. Vous en êtes une preuve bien vivante et votre femme en est maintes fois morte …

 

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J’avoue que c’est un bien triste constat.

– Avez-vous les pistes ? Les pistes du meurtre, bien sûr, je ne parle pas de son parcours – funambule. Non ? Toujours non ? Cela dure pourtant déjà sept ans … Sept meurtres, Commissaire … Je suis épuisé, Commissaire … A chaque clonage, je demande d’effacer de sa mémoire cette action abominable. Heureusement, nous avons un certain respect de la vie privée des gens actuellement … Vous imaginez quelle galère elle devrait subir en début du troisième millénaire, si elle vivait à cette époque des sauvages déversant sur leur « toile Internet » de l’époque les faits divers en abondance sans se préoccuper de qui que ce soit qui pourrait plonger ses yeux et à qui pouvait toucher le cœur leurs lignes d’écriture vomies. Du moins de cela elle est épargnée ma Solange … « Quelqu’un » veut s’habiller en elle … Porter son corps, ses mains, courir, donc, en funambule sur ses jambes. Avez – vous pensé aux autres funambules, Commissaire ?

 

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Mais oui, oui, vous avez mille fois croisé leurs profils. Oui, on a une population saine, mis à part quelques « éléments » qui surgissent de la Nuit des temps. Oui, la science ne peut toujours pas tout contrôler à 100 %. Oui, la beauté est née souvent d’une erreur, d’un hasard, même plus souvent que de la règle. Quoique, ma Solange est physiquement mathématiquement parfaite. Ce qui me surprends, ce n’est pas sa beauté régulière, c’est au contraire, quand elle éclate de rire, elle écarquille un peu tout – les yeux, les narines, les lèvres, même les oreilles ! Vous savez, elle écarquille les oreilles, c’est moche, hein ? Oui, c’est moche, mais c’est en ce moment qu’elle est la plus belle !

Et ses cheveux, mais oui, je parle souvent de Botticelli, mais c’est aussi la flamme, vous savez comme dans les poêles de l’époque on pourrait la voir nue et les bougies, elles étaient nues aussi. Plus maintenant, tout est « habillé » maintenant, les flammes sont enfermées. « Habillé » … ! Encore ce mot, Commissaire ! « Quelqu’un » s’habille en ma Solange. Oui, oui, je vais me reposer, je vais voir mon psychiatre – hypnotiseur, oui, j’en ai un attitré, vu notre parcours …

 

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Je suis chez moi maintenant. Je ne peux plus rien pour l’instant pour Solange. J’allume une vraie bougie préhistorique. J’ai trouvé un globe – miroir creux assez grand pour cacher mon corps esseulé et je me mets à l’intérieur avec. Comme ça, je suis à l’abri des détecteurs de la flamme ouverte interdite depuis des années et des années. J’imagine que je suis avec Solange. Son souffle est chaud, je sens son corps, je touche ses cheveux … Je fais mon deuil ou vais-je la cloner à nouveau ? …

Ma nuit était longue SANS Solange. Et le SANG de Solange, je ne l’ai jamais vu. « Quelqu’un » s’est toujours « habillé » en elle sans perdre une goutte de son sang en chemin. Il s’est toujours affiché comme ça à un point funambule terrifiant la population écolo et la paralysant le temps de disparaître dans la nuit en abandonnant « vêtement Solange » tout près du sol pour qu’elle vole comme un oiseau les derniers mètres la séparant du néant. Ces vols planés des corps libres ne sont plus une prouesse de nos jours. La prouesse, c’est que « quelqu’un » a toujours su se vaporiser dans la nature malgré toutes les techniques de dépistage biologique utilisées en ville en permanence en but de l’amélioration de notre espèce. J’ose espérer que ce « quelqu’un » est un résidu survécu des temps révolus, car si le mal triomphe toujours après des siècles de combats scientifiques et la purification grâce au clonage de plusieurs couches de population en appliquant les meilleurs méthodes de purification possibles … J’ose l’espérer…

Texte

 

 

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Encore un jour SANS Solange, encore une bougie allumée en cachette. Et si je positive et si « quelqu’un » n’est pas une personne complètement maléfique, mais « quelqu’un » maladroitement retombé dans l’enfance qui avait voulu rejoué au « Karlson et fantômes sur le toit » d’Astrid Lindgren ? Ce n’est qu’une farce d’un enfant. Il est éperdument attiré par Solange, mais juste pour jouer comme des enfants plus grands qui veulent à tout prix jouer avec des plus petits pour leur montrer qu’eux ils sont déjà grands et savent tout faire, absolument tout ! En plus, souvent ils reproduisent le même jeu …

Et encore un jour SANS Solange. Pour la première fois, je n’arrive pas à me décider de la cloner à nouveau. A chaque fois, j’arrivais à surmonter ma peur, je me disais que la science nous aidera. Maintenant, tout est possible, si nous sommes heureux et nous en avons envie, nous pouvons être éternels. Et « quelqu’un » s’obstine de me laisser seul SANS Solange !!! J’ai l’impression que si je comprendrai pourquoi, j’arrêterai le meurtrier pour toujours. Je suis fatigué, je devrais effacer ma mémoire … Juste, que j’ai peur d’en effacer Solange aussi pour toujours …

 

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Plusieurs jours SANS Solange. J’ai besoin de ses traces et j’emprunte pour la première fois son parcours – funambule au-dessus de la ville. Je ne suis pas un grand sportif, juste dans la norme, intello et grand rêveur par contre. Porté par l’énergie de plusieurs centaines de funambules expérimentés et habiles, porté surtout par leur élan de compassion et de la solidarité, je me glisse moi dans la peau de Solange. Je deviens … moi … son « clone » sur ces toits, son esprit me poursuit, je n’ai plus de chagrin.

Plusieurs mois SANS Solange. Auparavant, je la ressuscitais dans le mois suivant le meurtre. J’étais en manque d’elle trop rapidement.

Encore plusieurs mois SANS Solange. Je le sais maintenant, ce n’est plus de son corps que j’ai besoin. J’ai dépassé le stade de « quelqu’un », de « vêtement ». Maintenant, je n’ai besoin que de son esprit pur et peut être aussi de son rire, j’ai besoin …

Il faut que je trouve un dauphin comme « vêtement »… Le « quelqu’un » ne la trouvera pas « dedans ».

« Clonage interdit sur les animaux préhistoriques ». Tant pis, ma Solange, ma passion, je deviens « quelqu’un » …

Commentaires (1)

Pierre de lune
16.10.2016

Hello ! Que d'imagination ! Ca fourmille d'idées ! J'ose une remarque : en tant que lectrice, je ne me sens pas à la hauteur de votre texte, complexe, très dense, avec de longues phrases que je relis pour être sûre de comprendre. Vos idées ont leur propre puissance, et si simplifier, dépouiller la formulation pouvait peut-être les mettre encore plus en valeur ? Bon, ça vaut ce que ça vaut... Bonne continuation !

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