Cimes et abîmes géographiques, mon jardin imaginaire

Le récit se termine dans un Jardin Botanique, mais commence tôt dans la vie de la protagoniste : une femme née en Colombie de parents divorcés. Sa vie est cadencée par la relation pasionnelle de ses parents et le lien personnel et salvateur qu'elle tisse avec les jardins et parcs qu'elle découvre.
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Premier Palier à 2600 m d’altitudes
La nuit tombe doucement. La solitude se ressent. J’ai désiré ce silence plus jeune pour écrire sur ma vie mais je me suis attachée à celles des autres. Petit à petit, les trajectoires des personnages historiques que j’étudiais se dessinaient devant mes yeux. Les destins croisés d’Alexander de Humboldt et d’Aimé Bonpland s’entremêlaient au mien depuis les cimes enneigées de la Cordillère des Andes jusqu’à la latitude 0° de l’Orénoque et du Rio Negro. Je suis née en Colombie en 1974 à 2600 mètres au-dessus du niveau de la mer. Enfant, à Bogota, dans le parterre du jardin de ma mère, je plantais des petits rosiers et des pensées au cœur noir entouré de pétales jaunes et violets douces comme du velours. Ce nid devenait mon royaume où personne ne pouvait m’atteindre et dans lequel seule je régnais. Assise à l’intérieur de ce cercle de terre entourée de couleurs vibrantes, je m’enrobais d’une sorte de peau florale et me travestissais en fillette de la forêt. Ainsi armée, je me sentais prête à faire face à la vie, ses chagrins, ses trahisons et à l’inévitable mort. Depuis mon cocon, je distinguais l’intérieur de la maison de ma mère où nous venions d’emménager après la séparation de mes parents. Derrière la fenêtre gigantesque du salon Maman aimait se reposer sur le canapé qui y été adossé. Je percevais clairement les larmes qui coulaient de ses jolis yeux. Quand elle pensait être seule, elle laissait ruisseler sur sa peau blanche et fine ces larmes qu’elle nous dissimulait. Depuis ma cachette, je pensais l’accompagner en silence. Du haut de mes six ans, entourée de ces délicieux parfums floraux, je me sentais aussi forte qu’un chêne et presque invincible, capable d’accueillir des larmes dues à un mari peu aimant. Dans la profondeur de ses yeux, les plus beaux que je n’ai jamais vus par la lumière qui s’en dégageait, je sondais la solitude qui habitait Maman et par ricochet m’atteignait à mon tour. Depuis ma forteresse florale je me sentais libre de voyager à travers les murs et au-delà des frontières. J’ai ainsi appris très tôt à chercher les éclats de mon âme en m’entourant d’écosystèmes bâtis d’artifices.

La Nature du Vieux Continent
Maman décida de partir à Londres pour suivre mon père qui au tant que chercheur s’y était installé. Elle gardait encore l’espoir de réparer leur couple et notre famille. Depuis l’Angleterre, nous traversions la Manche et poursuivions la découverte de l’Europe lors des vacances. Nous retrouvâmes ainsi la Péninsule Ibérique. Sur la côte Cantabrique un littoral verdoyant si proche des paysages de certains villages colombiens nous accueillit avant d’atteindre la Castille de Cervantès. L’Andalousie, nous rappelait-elle, était le berceau de nos ancêtres et possédait un des plus beaux jardins de type mozo-arabe, l’Alhambra. Les jardins du Généralife, les fontaines des patios intérieurs sont restés gravés dans ma mémoire comme des courants d’eau irrigant à jamais mon être tout entier. Nous avons vécu ainsi pendant 4 ans, campant ici et là, tout en attendant le retour improbable de ce père insaisissable.

De retour à la zone équatoriale, latitude 0°
Enfin, nous retrouvâmes la maison de Bogota quittée en 1980. A mon grand regret, le jardin s’était rétréci. Je ne rêvais qu’aux jardins européens maîtrisés et souvent façonnés d’exotisme que j’avais visités. Au Petit Trianon, j’avais découvert une magie sans égale, le fruit d’une imagination inconsciente et élégante. Lors des nouveaux campements que ma mère s’inventait à la frontière du Venezuela, au bord de l’Orénoque je me précipitais du haut de mes 10 ans dans les rêveries champêtres. Face aux yeux brillants des caïmans dans les nuits infiniment étoilées, je fermais les miens, et me remémorant ces escapades en arpentant les chemins dessinés par Mique pour Marie-Antoinette. Et de ces rêveries révolutionnaires, la petite fille apeurée que j’étais, s’émancipait des siens en fondant sa propre République des arts et des lettres où son esprit dictait ses propres lois face aux craintes. De retour dans ma ville natale, ce père si colérique était resté derrière nous. La fracture familiale avait été précédée de celle de mes poignets à la suite d’une chute d’un muret incurvé sur lequel j’avais grimpé en fuyant un chien enragé dans un jardin public. Lucinda fut alors une compagnie apaisante pour moi : ses manières simples et proches de la terre me donnaient de la force. Plâtrée des deux bras, elle m’avait emmenée découvrir son potager de maïs, d’orties, d’épinards, de tomates et de pomme de terre situé dans la vallée Muisca de Cota. Je l’observais quand elle lavait les légumes et les coupait avec vélocité. Lorsque je prépare les miens à mon tour, je ferme les yeux et j’imagine détenir ses mains habiles ocre-dorées à la dextérité millénaire apprise de sa mère. En revenant à Bogota, seul son souffle emplissait mes matinées ensoleillées. Depuis la fenêtre de la cuisine, nous observions le merveilleux faux jasmin de Colombie «el manto de Maria» qui tapissait le mur séparant la maison principale de l’annexe censée être le bureau de mon père. J’y admirais ses livres avec l’espoir qu’un seul puisse tant lui manquer qu’il se déciderait à nous revenir. Je n’ai compris que trop tard qu’il ne reviendrait jamais.

The American Dream
Propulsée dans les Grands Lacs, en plein hiver à Chicago en 1994, je découvrais la puissance du vent devant un lac glacé dont la blancheur immaculée reflétait la lumière incandescente du soleil. A ce moment précis, je m’efforçais de construire des maquettes de maisons vides que je transcrivais sur ma toile avec ma palette de nuances de blancs. Je peignais avec les pinceaux minuscules aux poils d’écureuil achetés dans la Gran Via à Madrid. Ce voyage en Europe en 1993, précédent mon départ de la Colombie, avait été une vraie formation. J’avais visité les grandes collections. Au Louvre, l’autoportrait de Dürer tenant une fleur de chardon (1493) m’a marquée à jamais. Souvent je me suis posée la question de savoir pourquoi ce chef d’œuvre ne serait pas exposé aux côtés de la Monalisa (1503).  Cette dernière émanant d’un paysage féérique et onirique nous intrigue ; l’autoportrait de Dürer du haut de ses vingt ans nous transperce de son regard. La pureté de ce portrait sans artifice est à tout point de vue époustouflant. Au Prado, lors d’une exposition temporaire, j’avais découvert l’artiste Romantique allemand, D. G. Friedrich, dont les arbres expressifs et dramatiques mais surtout Le Voyageur contemplant une mer de nuages (1818) m’avaient profondément émue. Mais l’œuvre qui capta toute mon imagination fut Le Jardin des Délices (1515) de Bosch. Ce chef d’œuvre de la peinture flamande me transportait dans des réflexions profondes. Dans les parties les plus obscures, la nature humaine avec toutes ces poses et interactions fantaisistes donnaient libre cours à mon esprit. Et je me perdais des heures devant ces jardins fantastiques de bosquets et fontaines dont le dessin semblait être le modèle suivi par Le Nôtre pour Louis XIV à Versailles. Notamment, dans la Salle de Bal en plein air qu’il aménagea dans un style purement rocaille en 1680. Sur les murs de marbre rose du Languedoc ruisselait une cascade magnifique dont le son se mêlait avec celui des coquillages ramenés des îles (Bourbon, Madagascar, ou des Caraïbes). Ce bosquet fantaisiste me renvoyait aux jardins surréalistes de Salvador Dali. Dans La Métamorphose de Narcisse (1937), le reflet dans l’eau me faisait penser à celui du Caravage dans lequel un bel homme au prénom de fleur regardait son reflet dans l’eau. Dans la version de Dali, la tête d’homme sans visage en forme ovale fait écho à l’œuf duquel un narcisse éclot devant lui. A l’Art Institut, je me sentais comme cette fleur en train de s’épanouir à la vie. Le mythe devenait à mes yeux une renaissance, même si mon imagination était habitée par les créatures de Dali dans son American Dream (1937). Chaque moment passé à Chicago où la musique était omniprésente me comblait de joie. Mon voisin dans le département de peinture me rappelait ce beau Narcisse et nos recherches se confondirent dans une quête de paysages et d’amour. Nous allions dans le Midwest entourés de champ de maïs, camper et peindre en plein air. Et si nous allions voir les Rocky Mountains ensemble pendant l’été ?

Le Bleu Cyan
Le ciel bleu découvert au Texas pendant ma convalescence après un grave accident de voiture teinta le reste de mon existence. Allongés sur l’asphalte ardent, nous nous étions retrouvés non loin du Guadeloup Mountain National Park. Déclarée inconsciente pendant 48 heures, je conserve cependant un souvenir aérien des plateaux texans, j’ai l’impression de les avoir survolés tel un aigle planant en cercle au-dessus de nos deux corps brûlant sous les rayons du soleil d’août. Ce même bleu, j’allais le retrouver au Mexique avant de rentrer chez moi après ma rééducation et y réaliser un documentaire. Les traditions textiles et d’orfèvrerie, me rappelèrent les mains de Lucinda et ma propre identité. Indiecita m’appelait-on chez moi. J’y retournais pour découvrir le Bassin du Pacifique colombien et ses traditions. Depuis le biplan, nous apercevions des forêts sans fin parcourues par des fleuves serpentant tels des anacondas jusqu’à se jeter dans le Pacifique. Avant d’embarquer, nous nous étions renseignés sur la situation politique face aux Guérillas présentes dans le département du Cauca peuplé par des peuples hétérogènes d’origine amérindienne et africaine. Ces derniers avaient été importés par l’ignoble Commerce Triangulaire. Un seul instrument de musique, la marimba, propre aux deux continents les liait. Le son aquatique du xylophone de chonta aux cylindres de guadua réunissait les Guapireños. Lors de ce tournage entre la musique et l’orfèvrerie réalisée en filigrane d’or, nous le cherchions dans son état brut. A la recherche du El Dorado, dans une pirogue, nous nous enfonçâmes dans la forêt vers Santa María au bord du Timbiquí où les maisons en bois et les jardins de plantes médicinales se dressaient sur pilotis. Au pied de la cordillère, je fus le réceptacle du secret le mieux garder de la Colombie : celui de l’esclavage à ciel ouvert.

Jardins rêvés sans frontières
Installés à Paris, j’ai étudié les diverses archives botaniques en lien avec l’Amérique notamment celles de Bonpland et de Humboldt. Parmi les dessins d’orchidées, telles que l’Oncidium pictum, j’ai retrouvé des lettres concernant les Révolutions aux Amériques. Mais le grand labelle aux couleurs éclatantes déployant les nuances de jaunes des Telipogon, des Restrepia ou des Odontoglossum avec leurs minuscules tâches plus foncées me déconcentraient. Le temps de recherche prit une autre dimension dans les murs de l’enclave où se trouve l’ancien jardin de plantes médicinales du roi dont la très convoitée quinine sous Louis XVI. Ces journaux, entre données scientifiques et mensurations topographiques et astronomiques, me plongeaient dans mon propre itinéraire et celui de la migration des plantes. En les admirant, j’ai conçu un projet au tour des orchidées et leurs écosystèmes de mon pays natal. Revoir la maison de mes aïeux, ainsi que la nécropole de Tierra Adentro enfuie à 4000 m d’altitude devint un rêve. Pendant la mission que nous fîmes en 2017, je savais que sous mes pieds, non seulement se trouvaient des ossements des plus anciennes cultures précolombiennes, mais aussi, hélas, ceux des « desaparecidos» des temps récents. Je leur rendais hommage en continuant de rechercher les orchidées dans les arbres et les arbustes. La gravure d’un Tableau physique des régions équinoxiales reproduite avec l’Essai des géographies de plantes (1805-07) par Humboldt m’accompagnait. Je remontais, ainsi, les cimes de mon enfance et revisitais les abîmes de ma vie après le décès de ma mère qui coïncida avec l’éclosion de ce projet. Le parfum éphémère et les couleurs des fleurs nourrissaient mon esprit et me maintenaient debout.

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