Une lettre comme la trace d'une drôle de rencontre qui n'a pas pu avoir lieu.
Reprendre la lecture

Cher Günther, Otto, Hans, Jörgen ou Ulrich,

 

À l’occasion du décès de George Steiner, j’ai découvert cette citation issue de son recueil Langage et silence « Nous sommes ceux qui viennent après. Nous savons désormais qu’un homme peut lire Goethe ou Rilke, jouer des passages de Bach ou de Schubert, et le lendemain matin vaquer à son travail quotidien, à Auschwitz », et pour la première fois je t’ai imaginé, cher Günther, Otto, Hans, Jörgen, ou Ulrich.

Ainsi, comme moi, tu lisais de la poésie. Voilà enfin quelque chose qui nous rapproche. Ça me fait presque plaisir d’imaginer ce point commun entre nous. Parce qu’à part ça… tu parlais allemand ou polonais, moi français, tu n’as sans doute jamais vu la Méditerranée au bord de laquelle je suis né, je n’ai jamais voyagé en Pologne où toi tu as traîné tes guêtres, tu as fait l’armée à l’âge où je me suis fait réformer, tu devais te délecter de sprotten en buvant de la bière alors que je suis plutôt tarama et rosé. Et puis toi, contrairement à moi, tu as connu Lucie et Isidore, mes grands-parents.

Comme moi, cher Günther, Otto, Hans, Jörgen, ou Ulrich, peut-être avais-tu corné ton exemplaire du « Divan occidental-oriental » de Goethe, à la page du poème «Nostalgie bienheureuse», où se trouve la célèbre formule «Meurs et deviens ! » … J’imagine que toi aussi tu lisais des poésies le matin. Est-ce celle-ci que tu as lue ce matin de printemps, pour t’inspirer, avant de partir travailler ?

Ne le dites à nul autre qu’au sage

Car la foule est prompte à railler :

Je veux louer le Vivant

Qui aspire à la mort dans la flamme.

Dans la fraîcheur des nuits d’amour

Où tu reçus la vie, où tu la donnas,

Te saisit un sentiment étrange

Quand luit le flambeau silencieux.

Tu ne restes plus enfermé

Dans l’ombre ténébreuse,

Et un désir nouveau t’entraîne

Vers un plus haut hyménée.

Nulle distance ne te rebute,

Tu accours en volant, fasciné,

Et enfin, amant de la lumière,

Te voilà, O papillon, consumé.

Et tant que tu n’as pas compris

Ce : Meurs et deviens !

Tu n’es qu’un hôte obscur

Sur la terre ténébreuse.

Je suis sûr que toi aussi tu as été marqué par ce poème. Quel dommage que nous n’ayons pas pu nous rencontrer ! J’aurais tellement aimé en discuter avec toi. Comment interprétais-tu la strophe où il est question du désir nouveau qui entraîne vers un plus haut hyménée ? Quel symbole voyais-tu dans ce papillon consumé ? Je suis sûr que, sans mauvais jeu de mots, nous aurions eu une conversation enflammée sur ce thème (j’espère que tu es sensible à l’humour juif au moins, même si je serais étonné que tu le pratiques toi-même).

Si les hasards de nos vies avaient été autres, nous aurions pu nous asseoir à un café, à Berlin, Munich, Paris ou Marseille. Autour d’une bière, j’aurais fait pour toi l’effort de ne pas prendre une anisette, nous aurions parlé de mes grands-parents. Tu m’aurais raconté comment tu les as précautionneusement aidés à descendre du train, comment tu les as aimablement soulagés du poids de leurs valises, comment tu leur as expliqué ce qu’allait être leur vie dans ce camp de travail. Peut-être aurais-tu pu également me parler de leurs compagnons de voyages. Leurs voisins de la rue Glandevés dans le vieux Marseille étaient-ils toujours avec eux ? Avaient-ils noués de nouvelles amitiés dans le train ? Tu aurais pu me dire s’ils avaient l’air inquiet quand tu leur as dit qu’on allait les tondre pour éviter les poux, avant de les mener à la douche pour être désinfectés. Après ce long voyage où ils étaient restés plusieurs jours sans pouvoir se laver, cette perspective les avait peut-être plutôt rassurés. Ont-ils eu le temps d’échanger quelques mots quand ils ont dû se séparer, Lucie prenant la direction des douches pour femmes, Isidore celle des douches pour hommes ?

C’est vraiment dommage que nous n’ayons pas eu cette chance de nous rencontrer. J’aurais tellement aimé en savoir plus sur Lucie et Isidore, parce que tu sais, mon père était encore petit quand ils ont quitté Marseille en 1943, et il ne m’a pas souvent parlé d’eux. Moi, de mon côté, j’aurais pu tout de même te raconter ce que je sais sur la manière dont mon père a vécu la fin de la guerre, avec sa sœur aînée, son petit frère et la vieille nona, la mère de Lucie, qui eux n’avaient pas pu faire le voyage. Je t’aurais dit les mois qu’ils ont passés à se cacher dans un tunnel près du vieux-port, le vent qui s’engouffrait dans ce tunnel sombre et humide, les gouttes de condensation qui tombaient du plafond, ploc, ploc, ploc, le froid qui engourdissait les doigts, les membres, les corps tout entiers, l’odeur de moisi qui s’accrochaient aux vêtements, les rats qui se disputaient une carcasse de sardine, la vieille grand-mère accroupie contre une paroi détrempée, qui branlait la tête en marmonnant en judéo-espagnol des prières déchirantes entrecoupées de sanglots étouffés. Je t’aurais dit aussi comment mon père passait ses nuits, blotti contre son petit frère tout tremblant, roulé en boule dans une couverture à même le sol, comment il était à l’affût du moindre bruit dont il ne savait plus s’il était réel ou imaginaire, tant la peur prenait chair dans ce no man’s land inhospitalier. Je t’aurais dit également qu’il n’arrivait pas à savoir si c’était le froid, la peur ou la faim qui l’empêchait de s’endormir, malgré la fatigue d’une journée entière à errer dans les rues, comme un animal traqué, à la recherche d’un peu de nourriture. J’aurais pu te relater le poids qu’ils ont porté en secret, tout au long de leurs vies, parce que oui, ça te surprendra peut-être, mais ils ont survécu. Et je pense que tu aurais intéressé d’apprendre comment cet héritage m’a été transmis, tant bien que mal…

Cette rencontre n’a pas pu se faire, et même si nous pouvons le regretter, inutile de s’en lamenter…

Dernière chose, avant de nous séparer… Puisque tu aimais Goethe, il faut que je te dise, cher Günther, Otto, Hans, Jörgen ou Ulrich, je crains fort que tu n’aies été qu’un hôte obscur sur cette terre ténébreuse.

Je termine ici et j’espère que tu ne m’en voudras pas de l’absence de formule de politesse, mais j’ai du mal à en trouver une adaptée à la situation.

P.S. T’arrive-t-il à toi aussi de te demander ce qu’il serait advenu de nos vies respectives si le hasard de nos naissances avait inversé nos rôles dans cette drôle d’histoire ?

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