Parfois, on aime comme un fou, comme l’écorce ivre d’un arbre. Si, dans nos complaintes, l’amour peut piquer jusqu’au sang, il faut apprendre à se regarder sans se toucher. S’aimer à la bonne distance.
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I

 

Le troisième mercredi du mois de juillet de notre dernière année.

 

Je me souviens de notre arbre.

 

Ce soir, elle dort sans moi. Ça fait déjà quelques fois que je me surprends à parler d’elle au passé. Nos deux fleurs sont fanées depuis longtemps. Parfois, je trouve quelques éclats derrière des vitres et elle, je ne sais où.

 

Je n’ai jamais aimé les adieux. Aujourd’hui, on s’est donné rendez-vous dans le jardin botanique. Elle est arrivée en retard. Ce même retard qu’elle a toujours. Ce retard qui a fini par devenir suspect. C’est peut-être le temps qu’il lui fallait pour imbiber sa langue de camomille. Je crois qu’elle pense à couper la tige de la rose. Elle n’arrive plus à sentir la douceur des épines.

 

C’est là qu’on s’est rencontrés. Aujourd’hui, c’est un jour d’été. Je trouvais ça bien de voir l’amour mourir en même temps que le printemps. Quand on pleure tous à cause des fleurs, les yeux rouges et le nez humide à cause des bouts de vies futures qui s’envolent avec le vent.

 

Elle s’appelait Yaël. Elle s’appellera toujours Yaël. J’ai toujours adoré ce nom. Elle me l’a donné pour la première fois, dans la serre tropicale du jardin. À l’abri d’une pluie douce du printemps, on regardait le bruit des gouttes sur le toit en verre. Au milieu de nos jungles, nos regards se sont accrochés, au pied d’un escalier. Je lui ai dit de passer devant moi et elle m’a souri. Quand ses pieds montaient les marches en fer, je lui ai dit que les plantes qui pendaient, au Mexique, on appelait ça des « plantes escaliers ». Ça l’a fait rire. C’est rare de donner son rire à un inconnu. Je l’ai pris sans demander mon reste. Dès que j’ai entendu ses lianes vibrer dans sa gorge, j’ai senti qu’on pouvait être libres tous les deux.

Quand on est arrivés au sommet de l’escalier de la serre, l’amour commençait déjà à nous piquer. Quand on est descendus devant le coin des cactus, on était presque déjà deux. J’ai pris sa main et quelques pas plus loin, on s’embrassait comme pour toujours devant l’arbre le plus toxique de la serre.

Notre arbre.

On est sortis comme des lierres qui auraient pu grimper ensemble tous les murs du monde. Devant la serre, le golem du jardin veillait silencieusement sur nous. Ses yeux doux. Surtout pointés sur ses feuilles à elle. Yaël.

 

Quand elle est arrivée dans le jardin, j’ai embrassé sa joue froide, avec mes lèvres sèches et impatientes. Elle s’est excusée, moi je n’ai rien dit. On s’est mis à marcher en silence.

 

On s’arrête devant les fougères. Quand on n’était même pas des hommes, elles faisaient de l’ombre aux dinosaures. Soudain, un lézard passe devant nous et ça la fait sursauter.

 

– Tu te rappelles de notre arbre ? Tu sais, je te protégerai toujours.

 

Elle me répond d’une moue. Son visage crispé me rappelle déjà tout ce qui nous suivra. Je pense au cabaret des oiseaux, ces choses qui nous collent comme un crochet qui déchire la peau si on essaie de l’enlever.

Je poursuis le lézard qui lui fait peur pour lui enlever la queue. Elle rit, mais je n’aime pas son rire. Il me tue un peu. Le lézard s’enfuit.

 

Un homme passe devant nous. Il croise les yeux de Yaël et ils se comprennent. Je ne suis pas invité dans leur regard. Quand il est parti, Yaël me dit qu’il nous prend pour des touristes. Ça me fait rire et elle aussi. Elle rit comme j’aime.

 

Il y a encore un peu d’amour.

 

Je prends sa main. On s’assied quelques instants à côté de l’étang. Yaël regarde l’eau qui coule doucement sur les pierres noires de la petite cascade. Sa main caresse la mienne. La sienne transpire un peu, les miennes sont toujours moites. J’ai toujours eu peur qu’elle glisse, peur qu’elle tombe.

 

On s’allonge pour regarder les nuages. Je lui demande ce qu’elle voit. Elle me dit qu’elle n’imagine plus.
Je me souviens de notre arbre. Je maudis la rugosité du temps, les jours qui passent en limant nos matières.

 

En allant vers le café du jardin, on voit quelques chaises à l’ombre. Yaël me demande si j’écris encore quand elle dort.

De moins en moins.

Maintenant, elle dort peu, comme si elle voulait profiter du temps qui lui reste.  Je n’écris rien si elle ne dort pas, ou si je sais qu’elle est ailleurs. J’imagine tout quand j’entends son silence. Je ne lui ai jamais lu ce que j’écris. Je crois qu’elle ne comprendrait pas. Elle partirait.

Si ça arrive, je veux ouvrir la porte.

 

Yaël ne m’a jamais vu comme un artiste. Elle connaît des écrivains et comme elle me le dit si souvent: eux n’ont pas honte de ce qu’ils écrivent, ils ne se cachent jamais.

Je rêve d’écrire des histoires. De marquer la grande, juste un peu. Je rêve qu’on se rappelle de moi comme d’une fougère.

 

Elle propose de m’offrir un verre. Elle dit ça en regardant l’eau parfumée que le jardin met à disposition des visiteurs gratuitement. Ça l’a fait rire. Le jour de notre rencontre, c’est le premier cadeau que je lui ai fait. Assis à la table, on parle, sans vraiment s’écouter. C’est surtout moi qui parle. Elle, elle pense. Elle rêve un peu.

 

Je lui demande ce qu’elle pense des jardiniers qui veillent sur les plantes du jardin. Je lui dis qu’un jardinier c’est un esthète. Un bourreau. Quelqu’un qui sait couper les têtes qu’il faut.

 

– Mmmmh.

 

Une abeille la pique sous le genou, mais elle a pris son Aspivenin. On part du café. On se balade entre les fleurs. Derrière son genou, la trace rouge de la piqûre donne encore plus de grâce à sa démarche. Je la regarde comme ces papillons majestueux, dont personne n’a vraiment honte de clouer les ailes sur du liège.

 

Dans le jardin japonais, elle s’attarde sur les bambous. J’y vois des traits, des cœurs, des initiales tracées au couteau sur leur écorce. On n’a jamais pensé à faire ça, et maintenant de toute façon, c’est trop tard.

Tant mieux.

 

Plus loin, le jardin zen et le gravier qui tient tout seul en gardant les traces d’un râteau. Je tremble un peu devant l’image. Pour me tenir plus solidement, je mets ma main sur sa hanche. Si elle tombe, j’essaierai de l’empêcher d’aller trop profond. Moi quand je tomberai, je m’accrocherai à elle pour qu’on tombe ensemble. Elle ne dit rien, son nez bouge. J’imagine qu’il cherche cette odeur des fleurs roses des cerisiers qui ne sont pas là.

Je lui dis que le gravier qui tient tout seul c’est du faux. Pour lui prouver que j’ai raison, j’appuie ma main dessus. Mon empreinte est là.

Mon pouce et mon auriculaire, isolés, et les trois autres doigts collés ensemble.

Elle me trouve bête, je la trouve belle.
On s’enfuit comme des criminels.

 

Dans notre course, les plantes passent. Sous chaque plante, il y a un panneau avec leur nom. Le rhododendron, le sorgho, quelques baies dont je ne retiens pas le nom, des plantes aux longues feuilles comme des lames.

Le tabac.

On s’arrête dans le jardin des poisons. Il y a le numéro des urgences au cas où il arriverait quelque chose. Sur les plantes toxiques, à côté de leur nom, il y a une étiquette qui dit « danger de mort », en blanc avec une tête de mort.

 

Le casque de Jupiter.

La nigelle des champs.

La grande ciguë.

La belle dame.

 

Ma belle dame.

 

Le lierre.

 

Plus loin, la mort tue encore plus fort. L’étiquette est rouge avec une tête de mort.

La digitale, pourpre ou laineuse.

 

Elle marche dans le jardin et moi je l’accompagne. Je lis le nom des plantes, elle, elle me tire par la main. Elle aimerait partir un peu plus loin. Un peu plus loin, la mort s’apaise.

 

If.

 

On arrive au pavillon des plantes qui soignent. À côté du nom des plantes, l’étiquette de la vie en bleu. Parfois le remède, c’est la mort. Quelques pas plus loin, le potiron me rappelle le souvenir des soupes de ma mère. Elle est partie, avant d’avoir eu le temps de m’apprendre à comprendre quand il faut partir.

 

Ma main dans la sienne, on passe devant le golem. Il nous regarde. Elle surtout, avec son regard de pierre pourtant si doux. À moi, ses yeux me donnent comme une tempête qui passe sur moi comme si j’étais juste un arbre de plus sur sa trajectoire.

 

– Tu te souviens de notre arbre ?

 

Elle ne me répond pas, elle regarde le toit en verre. Je tire Yaël devant notre arbre et je l’embrasse. Ses lèvres me suivent sans dire non, sans dire oui. Quand nos langues se battent, je pousse sa main qui ne résiste plus sur les épines de notre arbre. Je sens bien à sa manière de serrer ses doigts sur le dos de ma main, qu’une vie nouvelle commence. Le panneau devant notre arbre au tronc épineux n’a pas de nom, juste une étiquette.

 

Avant de partir pour toujours, on s’arrête au centre de médiation du jardin. Le médiateur nous montre un papillon sur l’écran du microscope. Il nous dit qu’il ne faut jamais toucher la couleur des papillons. Elle forme des écailles sur les membranes fragiles de leurs ailes.

Je regarde au microscope. Yaël, un peu plus loin, discute avec le médiateur. C’est peut-être son dernier battement d’ailes.

 

II

L’avocat retire les photocopies du journal de l’accusé, et lui demande si c’est bien lui qui a écrit ces lignes le soir même du drame.

 

– Oui.

 

Il se met à interroger l’accusé, qui assure sa défense seul.

 

– Vous avez poussé sa main sur les épines ?
– C’est ce que j’ai écrit.

– Est-ce que vous l’avez fait ?
– Je sais ce que j’ai écrit.
– Vous ne répondez pas à ma question.
– Je sais.

 

L’avocat attend un instant.

– Vous listez des plantes toxiques dans votre récit. Le jour du drame, avez-vous vraiment eu le temps de lire le nom de tous ces poisons ?
– Non.
– Alors comment les connaissez-vous ?
– J’ai cousu des souvenirs.
– Pour construire une histoire crédible ?
– Oui.
– Qu’est-ce qui est vrai ?
– Je ne sais plus.

 

L’avocat esquisse un sourire. Il pose ses feuilles sur la table, regarde le juge, puis une femme dans le public. Il continue son interrogatoire.

 

– Étrangement, vous ne mentionnez jamais le nom de la plante qui aurait empoisonné Madame Rosenberg.
– Je ne m’en souviens plus.
– Vous vous souvenez de toutes les autres ? Aucun nom sur le panneau ?

 

L’accusé ne répond pas.

 

– Et pourtant cet arbre a l’air d’avoir une place spéciale dans votre esprit. Vous décrivez sa position, son apparence, l’étiquette sur son panneau, les gestes de Madame Rosenberg. Vous avez décrit avec exactitude la trace de votre main dans le gravier du jardin japonais.
– Je sais ce que font mes mains. Je les regarde parfois quand elles tiennent ma plume.
– Et qu’est-ce qu’elles font quand vous n’écrivez pas ?

 

L’accusé ne répond pas.

 

– Tout ce que vous dites de votre rencontre avec le médiateur s’est passé comme vous l’avez décrit ?
– Je sais.

 

L’avocat enchaîne, et le juge renvoie l’accusé sur le banc puis appelle le témoin dans la salle. Le médiateur du jardin, en fonction ce jour-là, arrive devant son microphone.

 

– De quoi Madame Rosenberg est-elle venue vous parler, le jour du drame ?
– Elle m’a dit qu’elle avait peur d’avoir été piquée par une plante toxique dans la serre tropicale.
– Elle vous a montré sa main ?
– Oui, la droite.
– Avez-vous vu une piqûre ?
– Oui.
– Et vous avez identifié son arbre ?
– Oui. Je lui ai dit que seuls ses fruits étaient toxiques.
– Avez-vous vu l’accusé et Madame Rosenberg repartir ensemble ?
– Oui, elle s’est envolée avec lui.

 

Le juge regarde l’avocat puis la salle, qui attend le verdict de l’accusé. L’accusé ne dit rien.

Tentative de meurtre. Sûrement les dernières années qui lui restent. L’accusé acquiesce et se lève pour aller vers toujours.

 

Yaël sort du public. Sur son chemin, elle pose sa main sur l’épaule de l’accusé et un baiser sur la joue. Il le prend sans dire oui sans dire non.

 

 

III

 

Tous les derniers mercredis du mois, Yaël vient voir le condamné à la prison de Champ-Dollon. Comme deux fleurs en vitrine, ils s’aiment un peu mieux derrière la vitre du parloir. Ils s’aiment à la bonne distance.

 

Le condamné aime lui parler du pollen et lui dit qu’un jour le vent sera assez fort pour faire éclater le mur qui les sépare. Parfois, l’accusé regarde Yaël, triste. Dans la cour de la prison, il n’y a pas de plantes. Yaël lui dit d’imaginer.

 

– Tu te souviens de notre arbre ?

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