Créé le: 16.03.2017
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Burn Out

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© 2017-2021 Pierre de lune

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Dormeurs, il est temps de vous réveiller !
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Sentiment de plénitude, juste avant l’éveil. Se réapproprier son corps, chaque matin, comme une nouvelle naissance… Une main s’abat doucement sur mon épaule. J’ai un coup au coeur à ce contact inattendu : Edouard n’est-il pas en formation à Pau ?

A qui cette main surgie de sous le drap peut-elle bien appartenir ?

L’approche a été virile, le toucher, velu. A l’évidence, un spécimen masculin a pris position dans le lit conjugal, et je ne visualise pas bien de qui il peut s’agir.

Ce ne peut être « l’hologramme » de la main d’Edouard. Trop futuriste.

Ni celle de mon fils Paul. Trop poilue.

La main ventouse toujours mon épaule. C’est tout de même une intrusion dans mon cercle intime. Tous les manuels de communication et de décryptage relationnel vous le diront.

Je n’ose plus bouger, de crainte d’éveiller « l’autre » à mes côtés.

Oups, la main s’aventure plus bas sur ma poitrine. Ca devient sérieux. Qu’est-ce que c’est que ce bordel?

Je suis maintenant tout à fait réveillée, en état d’alerte. Je tente un roulé boulé minimaliste pour jeter un oeil sur mon invité de lit.

Ses cheveux… Edouard est roux comme l’automne. Je vais être fixée…

Une mèche épaisse et brune forme une virgule sur l’oreiller, bien raccord avec la main baladeuse. Les événements de la veille me reviennent alors par bouts épars, plus question de déni, je suis face à mes actes, à l’irréparable.

Je l’ai rencontré chez l’artisan boulanger-pâtissier de mon quartier. Dans la queue, derrière moi, je ne l’ai tout d’abord pas remarqué. Fuyant le froid métallique de l’hiver, j’ai traversé le sas de la boutique avec le bonheur d’une promesse douce et sucrée.

Entre donuts et croissants frais, mon horoscope du jour aurait pu me prédire une rencontre avec un homme « mille-feuilles gourmand » ou « pâtisserie bretonne au beurre »… Au diable l’apport colorique, au diable le diktat des limitations de graisses animales !

On se calme ! Je suis mariée à un homme style « papa gâteau» aux parfaites proportions, ni écoeurant, ni fade, et j’ai un mignon petit garçon « pain au chocolat », Paul, que j’aime étreindre et étouffer de baisers légers comme des grains de riz soufflés. Enfin, ça, c’était avant ses treize ans. Parce qu’aujourd’hui, j’étreins plutôt un courant d’air…

Je complimente ma boulangère pour la réalisation du meilleur Paris-Brest jamais dégusté en famille le week-end dernier. Puis je précise que ce soir, je suis célibataire, Edouard donne une formation dans le Sud Ouest et Paul dort chez un copain.

Une voix aussi douillette qu’une frangipane se joint alors à la conversation. Je suis très sensible aux voix, il me semble que leurs timbres se fraient un intime chemin en moi et trouvent des destinations secrètes dont j’ignore moi-même l’existence. Certains chanteurs me caressent le coeur, il arrive que les larmes montent, jaillissent d’une source souterraine, sans qu’il me soit possible de les retenir. C’est assez gênant en public.

– Qu’est-ce que tu es sensible ! s’amuse mon cher et tendre époux. Un rien te touche !

C’est vrai. La première fois que Paul est monté seul sur un manège, à la fois excité et légèrement apeuré par cette situation nouvelle, j’ai senti de drôles de fourmillements au bout de mon nez, accompagnés d’une vague émotionnelle et ascensionnelle au niveau de la sphère oculaire. Et voilà, c’était parti, non pas pour de délicieux oeufs brouillés, mais pour d’inopportuns «yeux » mouillés.

– Elle est nulle, ta blague, maman… marmonne Paul, un début de duvet collé au-dessus de ses lèvres pincées sur un rictus morose d’ado en plein bowling hormonal.

– Joli Strike, Paul ! rigole mon mari.

Bon, revenons à la voix frangipane… Des yeux bruns aussi envoûtants que des nougats caramélisés, croquants en bouche, des spirales d’ADN qui semblent dérouler d’ancestrales aventures.

– Avez-vous quelques minutes pour déguster une part de ce moka ?

Voilà ! J’y suis ! Il a mis un somnifère dans le moka ! Le coup classique…

Nos doigts se sont frôlés en échangeant cuillers et serviettes en papier, puis les banales présentations d’usage :

– Irène, je m’appelle Irène, trente-sept ans. » Je triture mon alliance. « Mariée, un garçon, oui, un ado. Je crée des décors de théâtre. Et vous ? »

– Eh bien, moi c’est Julien, je suis le nouveau professeur de sciences naturelles au collège d’à côté, d’où ma blouse blanche, c’est ma pause déjeuner et je n’ai pas beaucoup de temps. Je connais peut-être votre fils ? Paul Naton ? 4e 5 ? Non, ce doit être ma collègue alors… Divorcé, pas d’enfant. Vous travaillez où ? Le théâtre de la ville … J’y vais samedi, pour cette pièce qui a lieu dans un hôpital psychiatrique.

– Ce n’est pas vraiment un travail, plutôt une passion, j’y passe ma vie en fait. J’aime les matières, les tissus, j’ai besoin d’éprouver la vie de la matière pour savoir comment je vais les modeler. Un peu comme un sculpteur. Bon c’était sympa, merci pour le moka…

Je me lève un peu vite, il me rattrape par le bras tandis que je chancelle. Eh bien, au revoir et merci, au plaisir, vraiment…

Et voilà Julien chez moi, dans ma chambre, dans mon lit ?

Il bouge, ronronne, se colle à moi. J’avais complètement oublié… Un corps, brûlant, ce ventre radioactif peut-être, qui sait, harponné à ma colonne vertébrale. Quel fluide d’énergie m’inocule-t-il en douce ?

Je n’ose plus me retourner… Non, je laisse la torpeur m’envahir à nouveau, j’aimerais résister, mais non, je me rendors.

Je vole, caresse du vent, dans une forêt imbibée d’humidité. Il y a là de magnifiques et grandes tentes en fourrure, parfaites pour le camping hivernal. Chaque fronton est décoré d’une tête animalière : Ici, un lion, là un ours. J’enfonce mes mains ravies dans les peaux épaisses, réconfortantes. J’ai l’impression que c’est une fête, un anniversaire. Des lanternes virevoltent au son de tambours, des tambours qui martèlent mes tympans.

Je dors en surface. A l’intérieur, tout est en ébullition. Je macère dans un chaudron magique. Pourvu qu’Edouard et Paul me retrouvent !

Soudain, une sonnerie horripilante d’interphone m’arrache une protestation. D’où m’interrompt-on en plein milieu d’un vol de nuit ? Je ne comprends rien.

J’essaie de soulever des paupières de plomb. J’entrevois Edouard au pied du lit, une tasse de café fumant à la main.

– Hello, ma Belle au Bois Dormant !

– Julien ?

– Pardon, chérie ?

– Rien, j’ai un mal de crâne, c’était bien ta formation à Pau ?

– Euh… Oui, merci… Mais c’était la semaine dernière…

– Qu’est-ce qui se passe ? T’as l’air bizarre.

– Tu as beaucoup, beaucoup dormi, Irène…

Une tête ébouriffée arrive dans la chambre. Paul, en pyjama, vient se couler dans mes bras. Tiens, ça fait longtemps que je n’ai pas eu un câlin de mon grand !

– Enfin, Maman, t’émerge !

Ah, je reconnais son phrasé caustique !

– Comment ça, j’ai beaucoup dormi ?

– Oui, reprend mon mari, l’inquiétude perçant derrière un semblant de sourire. Ca fait trois jours que tu roupilles, mon ange, impossible de te réveiller ! Le médecin nous a rassurés, il paraît que c’est courant quand on fait un … un… burn out. Justement, il vient d’arriver, c’est le remplaçant de Carvol, très sympa, tu vas voir.

– Ah…

Un échange d’amabilité s’ensuit dans le vestibule. Une voix familière me parvient. Tiens, tiens, ne serait-ce pas…

– Bonjour, Madame Naton, comment allez-vous aujourd’hui ?

– Bien, merci, docteur ?

– Dr Kern, Julien Kern, normal que vous ne vous souveniez pas de moi.

Il me tend une grande main puissante et velue.

Je souris timidement. Quelle drôle de journée !

Edouard enchaîne :

– Un café, Docteur ? Il nous reste aussi de ce délicieux moka… »

Commentaires (1)

Asphodèle
21.03.2017

'Un texte qui me met la banane ! J'aime beaucoup comme ça dérive vers l'absurde, l'air de rien, comme ça, sans qu'on s'en rende vraiment compte. C'est rythmé et les dialogues sont mordants. Tout ça noué par la chute qui s'impose... Encore !!!!'

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