Une jeune femme retrouve un mystérieux livre de botanique écrit par son aïeule, un siècle auparavant. Intriguée, elle se lance dans des recherches qui la mènent en Afrique du Sud, où un minuscule square recèle des arbres majestueux. Elle y découvrira les secrets que Marguerite y avait cachés.
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Je me demandais vraiment ce que je faisais là, poussais un soupir qui me surprit et avisais un banc, sur lequel je m’assis. Il faisait beau. C’était le matin, la lumière était claire et fraîche. Assise, je me sentis mieux. Sincèrement, que faisais-je ici? Je pris une profonde respiration et ouvris mon cartable. Je contemplais l’intérieur de cuir et plongeais ma main pour y prendre le livre. Une couverture de carton, vieillie par le temps, un titre «Botanique pour voyants» et un nom, celui de l’auteur. «Marguerite Henrici». Allais-je ouvrir le livre? Je savais déjà ce qui se trouvait à l’intérieur. Rien. Des feuilles blanches. Je l’ouvris quand même au hasard et, tombais sur deux pages blanches.

«Botanique pour voyants». Ce titre avec des feuilles blanches. Je secouais la tête. Mais qu’est-ce que j’étais venue faire au bout du monde avec ce satané bouquin? Entre les feuilles blanches et personne, j’avais vraiment commencé le voyage du siècle ! Je souris doucement et repensais aux racines de mon périple.

C’était l’hiver, je rangeais des cartons dans la cave. Je profitais du mauvais temps qui me bloquait à l’intérieur pour plonger dans les souvenirs entassés dans des boîtes, poussière à l’appui. Entre des photographies d’inconnus, d’absents, d’enfants, de chats, j’avais découvert de vieux livres, et sous ces livres se trouvait un très vieux livre, celui de la «Botaniques pour voyants». J’avais entendu des histoires sur mon aïeule qui était partie en Afrique du Sud, botaniste. Comme avec tout livre j’avais eu le réflexe de l’ouvrir à sa première page: «Imprimé à Bâle 1926». En tournant les pages, je découvris les feuilles blanches. Toutes.

Et mes nuits blanches ont commencé. Je n’avais pas immédiatement fait le lien entre le livre et mes nuits. Mais cette «Botanique pour voyants» et ses pages blanches me hantaient. Je fis des recherches et découvris que Marguerite était née en Suisse et enterrée à Bloemfontein, en Afrique du Sud. Je n’avais jamais entendu parler de cette ville. L’idée m’était venue, évidente. Il fallait que j’aille à Bloemfontein, que j’y trouve la tombe de Marguerite Henrici et que je comprenne les feuilles blanches.

Je soupirais. Me voilà assise sur un banc au milieu de ce minuscule square. En cherchant des informations sur mon aïeule, j’avais trouvé qu’un square portait son nom. Un petit square, minuscule en fait. Un carré de verdure au milieu d’un quartier d’habitation, des rues d’immeubles du siècle dernier, quelques étages, avec de belles fenêtres qui donnaient sur le square. J’en avais fait le tour, à l’extérieur, avant d’avoir trouvé l’entrée. Sur la grille du portail, ouvert, était fixé un panneau métallique, un peu rouillé, mentionnant le nom de «Marguerite Henrici, physiologiste des plantes (1892 – 1971)».

Je levais mes yeux du livre et de mes pensées pour regarder autour de moi. Un chemin de terre passait de la grille d’entrée devant le banc pour continuer sur ma droite. En me tournant à gauche, je vis le même chemin qui rejoignait le banc. Je souris. Un chemin de ronde au milieu du square. Je ne voyais pas où il allait vraiment, car de grands arbres me le cachaient. Je regardais à droite, à gauche. Devant moi le portail ouvert, le soleil qui brillait, la rue hors du square. Je pensais au tour extérieur, qui m’avait bien pris cinq minutes, tant le square était petit. Je n’avais croisé qu’un café et des entrées d’immeuble. Et moi assise sur mon banc. Je décidais de faire le tour intérieur du square. Par où allais-je entamer le chemin. Par la droite? Par la gauche ? Je regardais des deux côtés. J’avais à nouveau la sensation d’une présence derrière moi. Sans bouger, je me dis qu’il devait y avoir un chat. Alors très doucement, je virevoltais pour voir ce qui se trouvait dans mon dos. Rien. Enfin, pas de chat. Il n’y avait que des arbres. Ils étaient si grands qu’ils dépassaient les grilles du parc. Le vent les caressait gentiment, le soleil se reflétait dans leurs feuilles et les dorait d’une teinte chaleureuse. Le vert de la canopée ressemblait à une couronne, ciselée et élégante, posée sur la forêt miniature. Chaque arbre semblait appuyé contre le suivant, se tenant par les branches, dans cette danse menée par le vent.

Je regardais le chat qui n’existait pas, je pensais qu’il allait bien avec mes feuilles blanches. Souriant je décidais de le suivre. Il s’engagea à droite. Je lui emboitais le pas et, mon cartable à l’épaule, empruntais le chemin de terre. Au premier grand arbre, je m’arrêtais. J’avais entendu un bruit. Mais ce n’était pas un bruit, c’était un mot. Mais ce n’était pas un mot, mais une phrase. Une phrase. Une mélopée. Qui me parlait? Je ne comprenais pas la langue. Je souris encore une fois, pensant à mon ignorance. Je ne savais pas parler la langue des gens d’ici. Je souriais toujours et attendis. Mon chat imaginaire s’était arrêté à quelques pas, assis, il se léchait les moustaches en frémissant au soleil. Tranquille, il m’attendait. Et moi j’écoutais. Après un moment, j’entendis à nouveau cette phrase. Un chant d’une grande douceur me berçait le cœur. Je fermais les yeux et vis une jeune mère et son enfant dans les bras. Elle chantait. En ouvrant les yeux, j’observais l’arbre. Son tronc immense, craquelé par le temps. Ses grosses branches qui s’attachaient au tronc avec force, et qui se séparaient en une multitude de branches de plus en plus petites. Chacune occupait l’espace sans déranger la branche du dessus, ou du dessous. Les branches s’arrangeaient entre elles pour occuper le vide, et aller toucher la lumière. Car l’ombre fraîche qui régnait proche du tronc protégeait les racines du soleil, dont la chaleur s’intensifiait alors qu’il cheminait dans le ciel. Je continuais à observer mon ami l’arbre. A l’extrémité de ses nombreuses branches, des feuilles. Des feuilles vertes, brillantes, lovées contre le bois rassurant de sa branche et jouant avec le vent, frôlant les autres feuilles de gestes gracieux. Toutes ces feuilles vertes s’offraient au soleil, au vent, à la pluie qui viendrait, au froid de la nuit. Elles tenaient bien attachées à leur branche, des centaines d’entre elles, toutes semblables et toutes différentes. Je sentis à nouveau la présence de quelqu’un derrière moi. Mon chat imaginaire était toujours là, il attendait patiemment. Mais ce n’était pas lui dont je sentais la présence, puisqu’il était là ! En me tournant complètement, je ne vis personne autour de moi. La chanson s’était tue.

Je quittais l’arbre des yeux et suivis le chat sur le chemin. Je marchais un bon moment. J’étais entourée d’arbres plus ou moins grands, derrière lesquels des géants semblaient m’inviter à quitter le chemin. Je pensais que je serais bientôt de retour au banc, mais le chemin faisait des virages et des virages, et je m’arrêtais, presque essoufflée, me demandant depuis combien de temps je marchais. Sous le feuillage, un peu caché, se trouvait un autre banc. Je m’y installais. Mon chat imaginaire vient s’asseoir à côté de moi. Je le caressais et il ronronna. A nouveau, je sentis une présence.

Assise sur ce banc, avec mon chat imaginaire, j’observais autour de moi les plantes. J’étais au frais, dans l’ombre des grands arbres, et fermais les yeux, pour mieux écouter. En les ouvrant je vis un arbre très proche du banc. Son tronc était nervé, il s’élançait haut dans le ciel, ses branches commençaient plus loin, laissant de la place au banc. Il s’était développé en préservant un espace pour les promeneurs qui s’asseyaient. Ses feuilles, petites et fines, s’éparpillaient dans les airs. Il sentait bon. Au sol des fougères enroulées.  Un tableau de couleurs merveilleuses. Je me sentais bien. Le mystère du livre me rappela la raison de ma présence ici, dans ce minuscule square. J’ouvris mon cartable, pris le livre, le reposais sur mes genoux. Le chat ouvrit un œil, et le referma aussitôt. J’eus l’impression qu’il souriait. Mon livre sur mes genoux, je pris une grande inspiration, pensai à cette femme, Marguerite, qui vivait ici il y a un siècle, seule, dans un pays si lointain, amoureuse des plantes. Les yeux toujours fermés, j’ouvris le livre. Je le touchais avec les doigts, je caressais les feuilles avec ma paume, je pensais à elle, des pages blanches, des pages vierges. La pureté de la nature, la femme, scientifique à son époque, courageuse, pionnière dans un monde lointain, un monde d’hommes. Seule comme moi dans ce square, moi qui ne connaît rien ni personne ici. A un siècle d’écart, comme deux arbres plantés dans ce parc, nous étions proches et lointaines. Nous nous tenions par nos racines, et nos branches vivaient leur vie. Je me dis que j’avais bien choisi ma tenue ce matin, une longue robe de lin blanche, un chapeau de paille, des sandales de cuir. Cette tenue aurait pu être celle de Marguerite. Marguerite, quel beau nom de fleur. Que s’était-il passé dans ta jeune vie Marguerite, pour que tu quittes ta Suisse natale, ta famille bourgeoise, pour te rendre en Afrique du Sud, loin de tout, ou proche de quoi ? Je soupirais. Le chat aussi…

En ouvrant les yeux sur la page ouverte du livre, je sursautais. Sur la page de droite se trouvait une image d’un arbre, un très grand arbre. Sur la page de gauche, émerveillée, je voyais des dessins de feuille, d’une partie du tronc, de graines… Je voyais exactement l’arbre que j’avais observé sur le banc de l’entrée du parc.

Mon cœur battait vite. Je regardais l’arbre au-dessus de moi, celui avec les feuilles fines et tournais la page. Il était là ! Comme l’autre, à droite dessiné en entier et sur la page de gauche, les détails de son identité d’arbre. Je sentis une larme couler sur ma joue. Je n’osais pas tourner les pages. Je posais mon regard sur les fougères au pied du banc. Je les observais bien, avec leur longes tiges enroulées, les graines lovés sous les feuilles, le bouquet comme un feu d’artifice, le vert serti de rouge par endroit, l’odeur du sous-bois. Je fermais les yeux pour les voir, pour les regarder, pour les imaginer, pour les sentir. Je voyais cette branche se dérouler délicatement, protégeant la partie la plus fine de son anatomie. Prenant une profonde respiration, je tournais la page, et ouvris les yeux.

La fougère était là, dessinée dans son entier sur la partie droite, avec toutes les finesses de sa frêle constitution, et à gauche du livre, les détails magiques comme les graines, bien rangées, l’une à côté de l’autre, sous la feuille, les racines, brunes et fragiles. Je n’avais pas le vocabulaire pour tout expliquer, et n’en avais pas besoin. Le livre m’offrait ses trésors si je pouvais les voir. Je me levais d’un coup, pris mon cartable, et décidais de continuer le chemin. En compagnie de mon chat imaginaire.

Je m’arrêtais à chaque arbre, l’observais et regardais dans le livre si je le trouvais. Il s’y trouvait. Chaque plante que je regardais se trouvait dans le livre de Marguerite. Mon cœur était gonflé comme une fleur qui va éclore. Je me sentais vibrer d’une énergie puissante. Je me tenais sous la couronne dorée du feuillage de mes amis, je me sentais en sécurité, je me sentais libre, forte, seule et pourtant entourée d’êtres bienveillants, je parlais leur langue, je les comprenais, ils me comprenaient.

Je serrais mon cartable contre moi, marchais encore longtemps parmi les arbres, j’avais quitté le chemin de terre, et quand le soleil commença à décliner, je repris le chemin et retrouvais le banc de l’entrée. Je m’assis, mon livre sur les genoux. Une présence proche me tira de mes rêveries. On me touchait la manche. Je sursautais, c’était une petite fille qui me demandait quelque chose en me montrant le livre de sa main. Je le lui donnai, elle l’ouvrit et plongea son minois entre les pages. Après un moment, la petite fille referma le livre, me dit quelques mots et fila en courant sur le chemin.

Je sortis du minuscule square dédié à Marguerite Henrici, le livre de «Botanique pour voyants» rangé dans mon cartable. Le chat traversa la rue et se faufila dans l’entrée d’un immeuble. Imaginaire ?

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