Créé le: 11.08.2026
18
0
0
Boissombre
Ce texte pourrait commencer par "Il était une fois", s'il n'était écrit au présent. Car, pour évoquer l’intensité de Boissombre, quel espace-temps sinon l’instant ? Certaines expériences sont si profondément enracinées dans le terreau du souvenir que sans elles, nous ne serions pas les mêmes.
Reprendre la lecture
Perchée dans l’immense cerisier, tu repères ta destination. Tu y es presque ! Au-delà d’une prairie en camaïeu de vert moutonne Boissombre. Tu imagines le hameau fantôme tapi derrière les arbres.
Mais bien vite ton attention se reporte sur ton environnement immédiat. Les perles d’ivoire rosi qui foisonnent autour de toi t’intriguent. Tu en cueille une. Pour la première fois roule sur ta langue, éclate sous tes dents, une cerise qui n’a pas la couleur rouge foncé, presque noire à maturité, des bigarreaux du jardin familial. La saveur douce de la chair pâle et juteuse te surprend et t’enchante. Tu caresses le tronc rugueux avant de te resservir. Entre ciel et terre, tu te sens, l’espace d’un instant, oiseau sur sa branche. Comme tu aimerais pouvoir t’envoler pour continuer ton expédition en glissant sur le tapis du vent ! Mais cette pause, toute agréable qu’elle soit, n’a que trop duré. Alors, tu te réinvente écureuil agile pour retrouver la terme ferme et ta condition humaine.
Quand même !
Le paysage est beau, aussi, vu d’ici. Les ramures tissent un toit de fraîcheur au-dessus de ta tête, tandis qu’au sol moineaux, merles noirs et rouges-gorges banquètent. À leur manière de te suivre du regard tandis qu’ils se régalent de fruits tombés à quelques pas des tiens, tu devines leur défiance. C’est que verger sur lequel le vénérable prunus étend son ombre protectrice a oublié ses créateurs, depuis longtemps évanouis, ainsi que leurs scies, liens et sécateurs ! Dans le chaos des broussailles, des troncs tourmentés, des branches chantournées, des souches en décomposition, tu devines des demeures, des palais, des cachettes abritant une multitude de formes de vies. Tu les imagines sentir, chacune à sa manière, ton passage. Tu sors de leur vie avec gratitude.
Revenue sur le chemin poussiéreux, tu constates que l’illusion perdure ; avec cette multitude de petits fruits pâles, il est facile de croire le grand cerisier en pleine floraison. C’est… magnifique.
« Allez, en route !»
Il n’y a que ta propre voix, dissonante à ton oreille dans le chœur harmonieux de la nature, pour te sortir du charme. Elle te brusque à dessein ; reprendre le chemin.
Rien, ou presque, ne pousse sur le ruban de terre sèche. On t’a dit « c’est ainsi depuis toujours », car « le mal marchait dans les pas du peuple-de-Boissombre ». De ces gens ayant vécu au secret d’une petite clairière ne subsiste pas grand-chose sinon des ruines et des histoires brodées au fil du temps. On dit le lieu maudit, quand on veut bien en dire quelque chose. Officiellement, il n’a jamais existé.
Contrastant avec le terne chemin poussiéreux, les herbes grasses sont constellées de petits points de couleurs, comme si une pluie de confettis s’était abattue sur la prairie. En bordure éclatent l’intense bleu-violet des centaurées, la blancheur pointée de jaune des pâquerettes, le vif rouge-orangé des pavots… Tu aimerais presser le pas pour atteindre le bois avant le coucher du soleil, mais les fleurs ont sur toi l’attraction du chant des sirènes sur les marins. Tu apprécies particulièrement celles du pavot dont la corolle t’évoque un fin jupon de papier crépon que la lumière du soleil en contre-jour transforme en lumineux tutu de soie. Il y en a, justement, quelques-uns en bordure du chemin, et tu t’accroupis pour les observer. Pour les effleurer du bout des doigts, plus délicatement encore que s’il s’agissait de joues de bébé. Des bleuets, jusque-là éclipsés par la splendeur du vermillon de leurs voisins, captent ensuite ton attention. Leurs têtes ébouriffées recèlent des trésors poudrés qui attirent insectes et papillons. Quant à toi, tu trouves que leurs pétales lancéolés et dentelés ont des allures d’ailes de fées.
Si tu t’écoutais, tu irais t’étendre pour écouter les bruissements du peuple de l’herbe, humer la flore et la terre, regarder les nuages jouer à saute-mouton au gré des vents contraires… mais tu es déjà très en retard sur ton programme et tu ne te sens pas de rejoindre le prochain village dans l’obscurité. Le nombre important de disparitions survenues depuis quatre générations dans et aux abords de Boissombre te revient en tête. Tu ne crois pas aux malédictions, mais ne peux écarter l’existence de quelque danger réel, source de la théorie du mauvais sort… jeté par qui, causé par quoi ? Par ceux qui sont partis ? Par ce qui les a fait partir ?
Il n’y a que deux manières de parvenir à la clairière jadis habitée : par son savoir ou par hasard. Dans un cas comme dans l’autre, les candidats sont rares. La preuve, tu n’as pas croisé âme qui vive depuis la clôture marquant la limite du pré à Teillon. Cela ne te dérange pas, bien au contraire ! Tu ne te sens jamais aussi bien que lorsque tu arpentes des lieux désertés par tes congénères. L’incongruité d’évoluer parmi les humains t’accompagne depuis tant d’années que tu ne te rappelles pas t’être jamais sentie dans ton élément au sein de leur société. Tu te délectes de l’exploration de constructions humaines abandonnées puis reconquises par une nature indifférente à ce qui fut l’éphémère grandeur de leurs bâtisseurs. Aucune forme de vie ne peut occuper éternellement l’espace central sur la toile du vivant, mais il en est dont les fils tissent l’arrière-plan du paysage depuis des millions d’années en toute discrétion. Comme les graminées du pré balafré par le chemin stérile que tu suis avec une hâte à chaque pas renforcée. La masse compacte du bois est maintenant toute proche, et dans le contre-jour de cette fin d’après-midi, ressemble à un grand monstre au pelage hérissé. Ton cœur bat plus fort sous l’effet de l’effort… et de l’excitation ! Le hameau fantôme n’est plus très loin, et quelque chose te dit qu’il renferme un trésor dont nul n’a idée…
Mais qui t’attend, toi.
Ça y est ! Te voilà arrivée à la lisière, non encore du bois mais de son ombre. Le nom donné par les gens de la région révèle, à cette heure où le soleil décline derrière le massif forestier, toute sa pertinence.
« Boissombre », murmures-tu en sondant du regard la végétation serrée, entremêlée, qui ne se laisse pénétrer que par le chemin aminci en sente.
À ta propre surprise, tu hésites. L’ambiance qui se dégage du lieu tabou est toute autre que celle de la riante prairie ensoleillée. L’air y était doux. Celui qui provient du sous-bois te donne la chair de poule. Tu te dis que ce n’est qu’une question d’écart de température. Quoi d’autre ? Allez, quoi, vas-y !
Les premières branches sont assez hautes pour que tu entres en Boissombre sans courber la tête. Tu suis la ligne claire qui serpente entre les troncs vêtus de mousses et de lichens, mais tes yeux encore éclaboussés de soleil nécessitent un temps d’adaptation à la brusque chute de luminosité. Parmi les nombreuses essences de conifères et de feuillus, ce sont les sapins qui semblent dominer en taille et les chênes en nombre. L’air humide, chargé d’effluves de pourriture végétale, d’humus, de champignon, procure une impression de changement de saison. Un sentiment vague t’enjoint à poursuivre à petits pas prudents. Mesurés. S’il est vrai que chaque boisement a une ambiance qui lui est propre, ce que tu ressens ici est vraiment particulier. C’est peut-être en raison de la densité de la canopée ne laissant filtrer que peu de lumière, créant ainsi l’illusion de centaines de pièces d’or jetées à la volée ? Ou de l’absence de chants d’oiseaux ? Ou encore de ces bruissements ressemblant de plus en plus à des chuchotements ? Est-ce la puissance de l’odeur de terre humide et grasse quand celle à l’extérieur n’était que subtile senteur minérale ?
« On dirait que quelqu’un me regarde… »
C’est ça ! Ce que tu ressens, c’est la somme de toutes les existences qui font de ce bois une entité, un être à part entière à l’image de ton corps formé de milliards d’organismes symbiotiques ; une présence qui t’observe et te jauge.
« Je viens en paix ».
Les chuchotements forcissent, toujours inintelligibles mais terriblement proches de toi.
Là ! À travers branches d’arbustes, enchevêtrements de ronces et broussailles désordonnées, tu aperçois une trouée !
Au bout du fil de terre plus étroit que la largeur d’un pied, la clairière. En lisière fleurissent aubépines et églantines. Tu effleures au passage le feuillage d’un jeune noisetier orné de petites gangues vert tendre. Au premier coup d’œil, tu repères quelques minuscules cabanes faisant rang à côté d’un amas de bois et de pierres mangées de champignons et de lierre. Rien de plus en ce qui concerne le hameau. Il en va autrement de la flore et de la fonge. Ce que tu aperçois depuis la frange – densité des tapis de fleurs, ampleur des polypores, splendeur d’un vieux noyer à l’immense couronne déployée au-dessus du tronc le plus large que tu aies jamais vu – est formidable !
« Mais pourquoi tout le monde ne parle que du hameau et de la soi-disant malédiction alors que c’est tout le reste qui est incroyable ? » pense-tu en arrondissant yeux et lèvres.
Quelque chose caresse ta joue. Malgré ta surprise, tu n’as pas peur.
« Tout le monde ne peut pas voir ce que je vois. »
Tu le sens, tu le sais.
« Et si c’était un piège ? Peut-être que les disparus sont retenus ici ? Ou qu’ils n’ont plus envie d’en partir tellement c’est joli ? »
Tu frissonnes… « Si joli que c’en est presque inquiétant, aussi ».
Parmi les fleurs en mosaïque se trouvent des violettes odorantes et des primevères d’un jaune d’or exceptionnel, presque surnaturel. Ce sol appelle le corps à un repos sans pareil. Enivrés, les sens balaient les dernières réticences de l’esprit. Lorsque tu poses enfin le pied dans l’espace enchanté, c’est comme si tu rentrais chez toi après un long voyage… L’air se densifie, modelant les créatures dont les murmures te deviennent plus qu’intelligibles ! Ce qu’elles te disent…
– Cricri, à table !
La bulle éclate, laissant affluer à nouveau dans ton espace intime les rumeurs de la ville.
– Oh non…
Trop tard. L’ombre n’est plus celle d’un bois sombre mais du bâtiment massif qui borde le fond du jardin ; entre le mur de pierre et quelques jeunes noisetiers la clairière se révèle un espace minuscule ; là, les cabanes ont repris leur apparence de clapiers à lapin sans pensionnaires ; de chaque côté du chemin menant à la maisonnette crépie de beige s’épanouissent deux poiriers, un pommier, quelques pieds de groseilles et le cerisier blanc dont ton imagination avait fait un géant. Tu quittes à regret ce coin sauvage pour la partie du jardin bien entretenue que tu affectionnes moins, avec son gazon tondu et son étroite allée de graviers.
– Ma puce ?
Les murmures des esprits de la nature se sont dissipés, emportés par la voix de la raison. La seule chose qui t’a suivie dans cet abrupt retour à la réalité des adultes, c’est ta faim. Tu l’avais presque oubliée, elle te revient.
– J’arrive mamie !
Boissombre sera toujours là demain, peut-être même encore plus mystérieux et merveilleux. Pour toi, rien de plus naturel. Pourtant…
Tu ne le sais pas encore, mais ce lopin de verdure cerné de bitume est le sol fertile dans lequel tu enracines mon destin. Dans les herbes folles, sur ta branche favorite, au secret d’une caverne végétale, tes rêveries et aventures nourries de curiosité, de respect et d’affection pour le vivant feront de toi celle que je suis aujourd’hui. Celle qui revit, imagine, invente, réinvente, écrit. Tu as semé tant de graines dont je récolte les fruits ! Je ne cesserai jamais de poursuivre tes rêves éveillés, lorsque la beauté des fleurs, leur senteur, la délicatesse de leurs pétales, valaient plus qu’or ; lorsque les bruissements dans les feuillages étaient langage de l’âme du vent ; lorsque tu épluchais méticuleusement, afin d’en caresser l’ivoire nervuré avant de t’en délecter, une noisette bien ronde…
Lorsque la poésie était une manière naturelle d’être au monde.
Cette fillette renouvelant jour après jour son regard sur les merveilles du jardin vit toujours en moi ; et inspire l’auteure que j’aspire devenir…
Commentaires (0)
Cette histoire ne comporte aucun commentaire.
Laisser un commentaire
Vous devez vous connecter pour laisser un commentaire