11.01.2021 10 0 Balade d’hiver

Nouvelle

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© 2021 Caroline Bench

Elle le rencontre par hasard, où leurs pas vont-ils les conduire ?
Reprendre la lecture

Elle a décidé de se prendre en main après toutes les turbulences passées. Désormais, elle s’efforcera de considérer la vie autrement, en prenant de la hauteur, la tête au-dessus des nuages et sa nouvelle règle sera le sourire. Laisser les larmes et le chagrin très loin derrière elle. Avancer malgré tout et commencer chaque semaine par une longue randonnée solitaire, elle en a la possibilité alors pourquoi ne s’offrirait-elle pas ce luxe-là ? On ne va jamais aussi loin que lorsqu’on ne sait pas où l’on va, cette phrase, elle la fera sienne aujourd’hui. Même si elle n’apprécie guère son auteur s’il l’on s’en tient aux atrocités qu’il a commises, aux hommes qu’il a tués, aux territoires qu’il a conquis. Christophe Colomb. Mais la  déconstruction d’un mythe n’est pas le sujet. Pas cette fois en tout cas.

Elle choisit sa destination au dernier moment, elle ne veut plus trop penser, juste faire confiance à son instinct. Un mot, un doigt qui glisse sur une carte, comme on lance un dé, pour elle tout est signe à vrai dire.

Avant de s’échapper, elle a toujours ce même rituel : mettre dans son sac une gourde remplie d’eau fraîche et un livre parce que lire face à la beauté du monde cela ne s’explique pas, cela se vit. À chaque fois,  il lui semble que la terre l’écoute, dans l’attente du mot qui l’éclaire, alors elle lit à voix haute et remplit un silence qui n’existe pas vraiment. Souvent ce sont des poètes qu’elle emmène en balade. Car elle aime la poésie.

Aujourd’hui elle prend un train jusqu’à Grandvaux. Elle débute sa déambulation par ce qui pourrait être une fin de parcours mais elle se donne encore le but de rentrer chez elle, à Lausanne. Peut-être qu’un jour elle tournera le dos à sa vie et marchera sans se retourner. On ne sait jamais à vrai dire. Et cela dépend de tant de choses. De lui surtout. Son compagnon. Se pourrait-il qu’un jour il n’ait plus le désir de son retour ? Avant, elle ne se serait jamais posé cette question. Aujourd’hui, elle doute.

Dès la sortie du train, elle oublie tout, vibre de bonheur, le panorama au milieu du vignoble est d’une éblouissante majesté. Elle s’engage sans hésiter sur un sentier balisé en jaune puis finit par le quitter. Elle a décidé de se surprendre, se perdre en assumant totalement sa sortie de route. Offrir à la subjectivité tout son espace possible sans le prédéterminer dans une voie particulière, l’essence de la poésie en fait. Elle marche presque une heure ainsi puis s’offre une petite pause près d’une tonnelle. Elle prend son temps, s’assoit sur un muret, sort son livre, le feuillette avant de distribuer à voix haute quelques mots, ceux de Prévert ce matin-là. Toute personne sensée qui la croiserait à cet instant pourrait considérer que ce qu’elle fait n’est que pure folie. Parler au lac. Lui, ne le pense pas.

Lui c’est cet homme qui l’observe et la fait sursauter lorsque les mots se taisent. Il lui sourit. Elle aussi. Elle sait pas quoi dire alors elle rit. Que faire d’autre ?

Vous êtes surprenante !  Elle ne s’attendait pas à ça. À ce que qu’on lui dise ce genre de chose, au milieu des vignes, un lundi. Je suis désolée, je ne vous ai pas entendu. Pourtant d’habitude elle entend très bien, ses oreilles sont hypersensibles, ses audiogrammes sont formels. Il n’y a pas à être désolée. Vous avez une très jolie voix. Elle s’est toujours méfiée des flatteurs pourtant une fois ses affaires rangées, elle accepte de faire un bout de chemin avec lui, cela tombe bien, ils vont dans la même direction. Il est réalisateur, documentariste pour être précis. Son nom lui dit quelque chose en effet. Il n’est pas là pour le travail lui précise-t-il. Il se promène, s’aère l’esprit, il en a besoin. Une vie personnelle compliquée en ce moment. Comme elle. Décidément ils ont des choses en commun. Parce qu’en plus de la vie compliquée, elle aussi travaille dans l’audiovisuel. Ils parlent beaucoup tout en respectant la distanciation sociale cela va de soi. C’est incroyable cette capacité de se confier lorsqu’on ne connaît pas la personne qui vous accompagne, sans doute parce qu’on est sûre de ne plus le revoir. D’ordinaire elle est moins prolixe avec les inconnus. Et toujours sur la défensive. Là, non, comme si elle se lâchait, offrait sa confiance. Deux âmes en peine qui se consolent ?

Pully n’est plus très loin, c’est ici que leurs chemins vont se se séparer. Ils se serrent la main et restent un petit moment comme ça, immobiles à se regarder. Il souhaiterait  échanger leurs coordonnées, elle refuse, préfère qu’ils se laissent le choix de la retrouvailles ou non, accepter qu’une chose soit unique ou pas…  avant de lui proposer un rendez-vous dans une semaine exactement, à Puidoux avec un livre de poésie cela va de soi ! Libre à eux de venir ou non. Ils regardent ensemble les horaires CFF pour le lundi suivant  puis se quittent.

Ils étaient dans le même train sans le savoir. Ils se retrouvent sur le quai de la petite gare. Ils se sourient. Lorsqu’elle regarde cet homme, elle a l’impression de trahir son compagnon puis  se console en se disant qu’elle ne fait que l’imiter après tout. Depuis le temps qu’il en a des rendez-vous secrets, il continue d’ailleurs, s’il s’imagine qu’elle ne le sait pas et de toute façon il lui a dit… qu’il ne pourrait pas arrêter avec l’autre.

Il fait très froid ce matin, elle grelotte. L’homme lui passe une main dans le dos, la frictionne. Elle se laisse faire, un peu gênée quand même, ils ne se connaissent pas vraiment mais sa main lui fait du bien. Elle a l’impression d’entrer dans une zone grise, la même que celle décrite un jour par celui qui partage sa vie. Ne sait plus où elle en est. Qu’espère cet homme ? Et elle que désire-t-elle lui offrir ? Quelque chose est-il prononcé ? Elle ne sait plus. Elle le repousse par le silence tandis que dans l’avancée agréable du temps, sa voix, à lui, la réchauffe. Il est d’une très grande douceur et ses gestes sont délicats. Ils prennent le temps pour tout avant de s’assoir. Face au lac, ils échangent des mots poésie. Ce sont des moments précieux, elle n’en a aucun doute mais qui vont la mener où ? Elle sait qu’ils partagent le même trouble. Elle le regarde. Il n’y a plus de distanciation sociale maintenant. Ils pourraient presque se…. Non, vraiment ce n’est pas sérieux, elle se lève d’un bond, prend des photos du paysage qu’elle envoie aussitôt à l’homme qui partage sa vie. C’est un peu étrange mais c’est ainsi. Lui l’observe en souriant. Ils savent l’un et l’autre que quelque chose pourrait commencer entre eux même si ce n’est que la deuxième fois qu’ils se voient. Elle le ressent si fort ; elle fuit,  repart très vite sans regarder derrière elle, le laisse-là. Elle a peur en fait.  Il la rattrape quelques minutes plus tard. Qu’est-ce qui nous arrive ? 

Elle ne sait pas. L’impression que quelque chose d’énorme leur tombe dessus. Et la suite de leur promenade n’est qu’un échange de banalités mais la banalité ne leur sied pas. Un peu avant de se séparer, ils redeviennent complices et légers et décident une nouvelle fois de se revoir dans une semaine.

Elle rentre seule et réfléchit à ce qui lui arrive. Elle ne veut pas tomber dans le piège d’une vie double. En dépit de tout ce que lui a fait subir son mari,  elle l’aime toujours, c’est une certitude. Il la fait encore rire et elle l’admire. Elle n’a pas envie de tout briser.  C’est ainsi, elle n’y peut rien. Elle a compris beaucoup de choses ces derniers temps. Et si lui souhaite s’encombrer d’une histoire compliquée, elle ne l’en empêchera pas.  Il est responsable de ses actes et elle ne lui envie absolument pas ses mensonges, ses nuits sans sommeil, ses airs gênés lorsqu’elle le prend sur le fait… Son choix à elle c’est d’être heureuse avec lui lorsqu’il est là et tout aussi heureuse lorsqu’il n’y est pas. Avant ce n’était pas pareil. Tout change. D’autant que là, grâce aux yeux d’un inconnu, elle a compris qu’elle était  encore désirable, qu’il existait un ailleurs possible et ce n’est pas rien. Cela apaise son blessure narcissique, elle n’a pas honte de le dire. Mais elle n’empruntera pas la même voie que son mari, elle ne cherchera pas à lui rendre la monnaie de la pièce, c’est tellement mesquin, non, elle choisit juste le chemin de la liberté, de la légèreté et s’en félicite, il était temps. Quant aux aventures, on verra plus tard.

Saint Saphorin est classé parmi les plus beaux villages suisses, c’est inscrit sur le prospectus qu’elle a trouvé, et c’est là, à 9h50 qu’elle doit le retrouver. Elle a tout préparé dans sa tête, tout ce qu’elle doit lui dire, que ce serait la dernière fois qu’ils se voient, que le hasard a bien fait les choses mais qu’il est trop tard ou trop tôt. Elle ne sait pas. Elle l’attend au bord de l’eau, à la sortie de la gare, vers ce petit port où un bateau bleu guette la fin de l’hiver. Un oiseau plane au-dessus du temps. Son chant retombe en pluie dans la cascade qui se cache derrière quelques pierres. Le ciel glisse sur lui-même, la lumière s’insuffle et frissonne.

Il ne viendra plus maintenant. Il est trop tard. Plusieurs trains sont passés. Peut-être se reverront-ils un jour, ils en savent suffisamment l’un sur l’autre pour provoquer un faux hasard, tout est possible ou pas.

En tout cas, elle n’est pas triste non, elle va reprendre sa route, dans la certitude auréolée d’un pas, d’un sourire. Le sol se déploie sans blessure, elle avance, rien n’échappe à son regard et tout de suite, elle s’offre à la vie.

 

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