Créé le: 14.08.2026
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Arbre à came

NouvelleAventure botanique 2026

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© 2026 Clotaire

Le parc, immense. Les verrières, les serres. Nous avons franchi la clôture avant de déambuler entre les arbres, les étangs, le long des buttes verdoyantes assombries par l’obscurité nuageuse. La nuit était aux portes de Genève.
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L’ouragan Aneka avait encore frappé.

Troisième fois en sept jours.

Comme à chaque tempête, je m’étais réfugié dans ma chambre. Enfoui sous le duvet, mon singe en peluche serré entre mes bras. Des larmes plein les yeux, le corps déchiré de l’intérieur. J’ai entendu les cris de ma mère, les bruits de casse, le fracas. Mon père ne disait rien. Il ne disait jamais rien. Il descendait au fond de son bunker intérieur et attendait.

Quand j’ai trouvé le courage de quitter le duvet, le singe et ma chambre, j’ai trouvé papa roulé en boule sur le canapé. Des larmes mangeaient ses pommettes, sa barbe débordait de morve. J’avais mal au ventre, ma mâchoire semblait de pierre, mais j’ai réussi à lui demander comment il se sentait. « Mal », a-t-il grogné, avant d’ajouter qu’il avait besoin d’être seul.

Ma mère avait déserté les lieux, comme après chacune de leurs disputes. Un ouragan qui sème la désolation, puis se barre sans remords. J’ai regardé tous les tableaux accrochés aux murs. Signés Aneka. Ma mère peignait le diable sur la muraille, des formes sombres aux pattes crochues, édentées, tordues, rouges d’un sang qui éclaboussait la toile. À douze ans, j’avais déjà compris qu’elle peignait surtout sa débâcle intérieure.

J’ai trouvé ma sœur terrée sous l’évier. Visage bouffi, yeux noirs de terreur. Je l’ai serrée dans mes bras. Elle sentait la peur et le désespoir. Ensuite nous sommes sortis de la cuisine en évitant le salon où notre père reniflait. « On va comme d’habitude ? », a demandé Mia. J’ai écarté ses longs cheveux blonds de son visage, essuyé la dernière larme et lui ai confirmé d’un signe de tête. Après les ouragans, elle ne voulait qu’une chose : visiter le jardin botanique.

Mais il était 21 heures en ce samedi soir.

Les ouragans se déclaraient rarement durant les heures d’ouverture, comme si notre mère essayait de nous emmerder jusqu’à la trogne. La pluie inondait la ville, il faisait sombre comme en automne. Tellement déprimant. J’ai décroché nos K-Ways du porte-manteau, enfilé mes baskets, enfoncé une casquette sur la tête de ma sœur. La rue a accueilli nos silhouettes à la dérive.

Deux bus plus tard, le jardin botanique est apparu sous nos yeux encore pleins de larmes. Le parc, immense. Les verrières, les serres. Nous avons franchi la clôture avant de déambuler entre les arbres, les étangs, le long des buttes verdoyantes assombries par l’obscurité nuageuse. La nuit était aux portes de Genève. Je sentais la main de Mia dans la mienne, j’entendais son souffle et le son de nos pas sur le gravier.

Tout le monde semblait dormir dans le parc animalier. Flamands, biches, poules, chèvres… Le silence, comme si l’ouragan Aneka avait aussi balayé le périmètre. « Je veux voir les plantes carnivores », a soufflé ma sœur. Je ne partageais pas son amour pour ces drôles de végétaux, mais nous étions là pour effacer son chagrin, alors j’ai bifurqué à gauche et nous avons traversé la pelouse jusqu’à la serre tropicale.

Caméras, alarmes, porte verrouillée. Mon parrain, vice-directeur du jardin, nous avait raconté le vandalisme, les vols – existait-il un trafic de bégonias, un réseau de reventes d’aspérules odorantes ? Heureusement, il m’avait aussi expliqué qu’il existait une porte secrète à l’arrière du bâtiment. L’entrée du personnel, que j’avais empruntée avec lui et dont j’avais mémorisé le code, l’air de rien. C’est par-là que Mia et moi nous faufilions les soirs d’ouragan. Ensuite, il s’agissait d’éteindre les alarmes connectées aux caméras de surveillance. Là aussi, j’avais vu mon parrain manipuler le tableau…

« J’aime leurs odeurs et la manière dont elles gobent les mouches », m’avait dit Mia, qui avait ajouté : « Si elles pouvaient avaler les colères de maman, ce serait top. » Ce soir, nous entendions la pluie tambouriner contre le toit de la serre. L’eau ruisselait contre le verre, des branches s’agitaient à l’extérieur comme les bras d’un géant fou. Sous nos pieds, la terre molle absorbait nos présences. Ma sœur s’est arrêtée longuement devant la dionée attrape-mouche. Mon parrain lui avait montré comment elle libère une odeur très attirante pour l’insecte qui se retrouve piégé.

Cette démonstration avait hanté une de mes nuits. À l’instant où j’ouvrais la lunette des toilettes, un parfum de réglisse et de sucre d’orge m’avait ensorcelé, j’avais perdu l’équilibre, puis j’étais tombé dans la cuvette et la chasse d’eau s’était enclenchée et la tuyauterie m’avait aspiré et j’avais hurlé, déchiré mon oreiller auquel je m’étais accroché et ma mère était entrée avec précipitation dans ma chambre pour me prendre entre ses bras.

Aneka pouvait être aussi douce qu’un brise légère, quand elle voulait.

Elle voulait rarement.

Suite à ce cauchemar, je n’avais plus osé remettre les pieds au jardin botanique pendant des semaines. Puis Mia, en larmes une nouvelle fois, avait insisté, et j’avais craqué. Nous y venions une à deux fois par mois. Parfois trois, lorsque l’ouragan n’était chassé par aucun anticyclone.

« Tu crois que papa va partir ? » m’avait demandé Mia, paniquée et déconfite, le jour où Aneka avait balancé un vase à travers le salon. Je n’avais pas su que répondre. J’espérais qu’elle dégage, elle, mais les vieilles moules s’accrochent à leur rocher tels des crampons. Quant à papa, quelque chose le retenait. Peut-être qu’on s’habitue à tout ? Peut-être ne voulait-il pas nous abandonner dans les bourrasques maternelles ? Lui manquait-il le courage, la volonté ?

Notre père était toujours là.

Rien ne changeait.

 

Mia a chatouillé la corolle de la dionée qui s’est refermée sur son doigt. Son rire cristallin a jailli. « Fais moins de bruit ! », lui ai-je intimé. Peut-être cachaient-ils aussi des micros, d’autres caméras, peut-être qu’un agent de sécurité effectuait une ronde ? Comment savoir ?

– C’est la plante de Madame Perrin, a murmuré ma sœur.

– Elle va recracher son chat, fais gaffe !!

– J’entends miauler…

Quelque chose a craqué au fond de la serre. Nous avons sursauté, Mia a étouffé un cri, s’est agrippée à ma main et nous nous sommes figés tels deux suricates aux aguets.

Rien.

J’ai recommencé à respirer.

Madame Perrin était notre prof de français l’année précédente. Vieille, solitaire, toujours habillée en brun. Elle se plaignait de ses articulations, sifflait à travers la classe de sa voix suraiguë, claquait des talons tel un soldat au garde-à-vous. Elle sentait la poussière, la crème hydratante au citron. Et, surtout, elle possédait une droséra qu’elle avait donné au jardin botanique suite à la disparition de son chaton. Âgé de trois mois, l’animal avait disparu un matin. Madame Perrin avait écumé le quartier, une boîte de croquettes à la main, collé des affiches, ameuté les réseaux sociaux. Sans résultat. Puis elle était arrivée en classe, raide de dignité, avant de nous expliquer, la voix soudain délabrée, que son chat avait été avalé par sa droséra et qu’il fallait faire très attention avec ce genre de plantes.

Personne ne l’avait crue, mais j’avais questionné mon parrain afin de lever un doute.

« La droséra est végétarienne, je ne te l’ai pas dit ? »

Nous avions ri.

N’empêche que Madame Perrin, après ce cours, s’était rendue au jardin botanique pour se débarrasser de sa plante en train de digérer le chat. Et elle était là, cette plante, devant nous, sage et rassasiée. Une odeur de mucus montait du sol. Mia m’a regardée, les yeux remplis de sommeil, et je me suis dit qu’il était temps de rentrer. Notre mère ne revenait jamais avant deux ou trois jours, une fois l’ouragan passé, et notre père ne remarquait jamais nos absences lorsqu’il digérait sa détresse. Nous avons traversé la serre. On entendait toujours le vent grincer et la pluie piquer le verre.

« C’est quoi, ça ? » a-t-elle dit soudainement. Mes yeux ont filé le long de son bras, couru sur ses doigts, buté contre un paquet de plastique blanc. Un bête paquet. J’ai songé aux cadeaux de Noël, mais je ne voyais pas le rapport puisque nous étions en juillet. Puis mon imagination s’est emballée… Une bombe. C’était logique. Le paquet gisait au seul endroit qu’aucune caméra ne surveille – mon parrain l’avait bien souligné, tu vois Joël, aucun système de surveillance n’est parfait. Et cette bombe allait exploser, bientôt nous ne serions que poussière intergalactique et j’ai saisis ma sœur par la manche en hurlant qu’il fallait qu’on se tire en vitesse.

 

Nous avons jailli du Jardin telles des sauterelles, couru, trébuché, sauté dans le dernier bus. Le nez collé aux vitres, nous avons attendu la déflagration, l’incendie de toutes ces pauvres plantes, de ces arbres, des serres et de tout ce décor qui nous apaisait certains soirs. C’était triste à pleurer. La boule au ventre, je serrais la main de Mia en regardant le paysage disparaître au fond de la nuit.

Des gens sont montés, d’autres sont descendus. Nous étions presque seuls dans ce bus aux allures de corbillard. Je me demandais si notre mère serait triste d’apprendre notre disparition, mais l’explosion tardait. Peut-être que le mécanisme de la bombe s’était grippé, ou que la minuterie n’était programmée que pour le lendemain ? À dix mètres de notre logement, j’ai appuyé comme un malade sur le bouton d’arrêt et le chauffeur a maugréé et nous avons bondi sur le trottoir. Une ultime course nous a propulsés dans le hall de l’immeuble, puis chez nous, où régnait un silence de catacombes.

Notre père dormait en travers du lit conjugal.

Aneka brillait par son absence.

Nous avons filé dans nos chambre sans passer par la case salle de bain. J’ai aidé Mia à se déshabiller. À peine couchée, elle a sombré. Je l’ai imitée quelques minutes plus tard, non sans avoir éteint la plupart des lampes de l’appartement – après chaque ouragan, mon père troquait la noirceur de la tourmente par la clarté du calme revenu.

 

J’ai émergé vers 10 heures, tiré du sommeil par les cloches de l’église voisine. Le rideau ensoleillé ondulait devant la fenêtre ouverte. J’ai enfilé un tee-shirt sur mon bas de pyjama, calé mon singe sous le bras, longé le couloir direction la cuisine. J’entendais Mia et mon père jouer au Uno au salon. C’était dingue comme il arrivait à éponger les ouragans comme si ce n’était que de simples crachins. Ma sœur riait. J’ai ouvert le frigo, me suis servi des céréales que j’ai noyées de lait. Le temps de prendre ma cuillère, de recaler mon singe, j’ai déboulé au salon à l’instant où mon père ouvrait la page News sur son ordinateur. Assis sur le canapé, Mia à ses côtés, il avait posé le laptop sur la table basse et plissait des yeux devant l’écran.

« Debleu, la police a trouvé de la drogue au jardin botanique. Planquée sous un massif de daturas. C’est dingue, quand même ! »

Ma cuillère est tombée sur le parquet. Ma main tremblait. « Ah, la marmotte est enfin réveillée » a commenté mon père. À part les cernes sous ses yeux, rien ne montrait ce qu’il avait affronté la veille au soir. J’ai lâché un demi-sourire, il m’a demandé si je voulais jouer au Uno. Je ne savais pas. La sonnerie de l’entrée a repoussé ma décision à plus tard. J’ai regardé mon père se diriger, en chaussettes trouées, vers la porte dont il a tourné le loquet, avant de glisser un œil par l’entrebâillement.

Une voix grave s’est présentée, une autre voix plus aigüe l’a imitée, puis j’ai entendu le mot police et la panique m’a figé sur place. Le jardin, la drogue, la bombe qui n’en était pas une. Je m’en doutais, une caméra devait encore filmer, ou alors les narco-trafiquants nous faisaient porter le chapeau, ou… « Arbre à came, rupture, collision frontale… » Je ne captais pas grand-chose. J’ai voulu me rapprocher, mais la porte s’est refermée et mon père, soudain aussi abattu qu’après un ouragan, a regagné le salon. Ses lèvres tremblaient, d’immenses larmes dégringolaient le long de son visage jusqu’à sa barbe de trois jours. « Ta mère… » a-t-il réussi à articuler avant d’étouffer un hoquet.

Instantanément, j’ai compris.

Mia, insouciante, comptait les cartes du Uno.

Mon singe s’est détaché de mon bras pour tomber au sol.

Il n’y aurait plus jamais d’ouragan.

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