08.08.2018 1588 0 Animal Aminal

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© 2020 Jill S. Georges

Moi, poule de luxe, je soussignée Bérénice, vais vous raconter mon étrange histoire.
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Animal Aminal

Il était une fois, il y a fort longtemps, dans les temps reculés du printemps de l’année dernière, une

poule, née d’un oeuf, qui se trouva avec d’autres poules dans un carton noir. Non pas que le carton

eut été noir, mais à l’intérieur du carton, il y faisait noir. Comme dans un four. Un noir comme un soir

de fin de vie. Le noir d’avant le néant.

 

Ce fut le premier jour, au commencement était la poule.

 

Soudain, le carton s’ouvrit et je pus sortir, au plus vite de mes plumes, afin de courir aussi loin que jele pouvais, loin du noir. Mais, éblouie par la lumière, je restais là, plantée sur mes deux pattes. Je ne pouvais pas bouger, restant là, bêtement, à tituber, immobile, aveuglée de lumière. Quand enfin je repris mes esprits, je vis que je n’étais pas seule. Nous étions quatre, les mêmes et différentes. Je reconnus immédiatement que parmi nous était la reine, une poule magnifique, avec un plumage somptueux, une robe soyeuse, des bottes fournies. Nos deux autres compagnes de carton portaient la même robe et les mêmes bottes que nous. Etions-nous sœurs ? En tout cas, nous étions semblables, et toutes apeurées par l’inconnu et la lumière.

En me remettant de mes frayeurs, je constatais aussi qu’il y avait un drôle d’animal à côté de nous. On aurait dit un arbre, mais un arbre qui bougeait, qui se déplaçait, sans racines. Un arbre avec un tronc, et des branches, en tout cas deux, et deux racines. Cette créature allait très haut vers le ciel, campée sur ses racines, ses deux pattes, comme nous, mais bien plus longues, et grosses. Elle n’avait aucune plume mais était couverte par des bouts de tissus accrochés partout sur le corps, et tout en haut là-haut, il y avait une tête. Reconnaissable par ses deux yeux, comme nous. Mais quelle tête ! J’éclatais de rire ! Une tête sans bec ! Avec des yeux mais sans bec. Juste une sorte de trou sous les narines dont sortaient des sons absolument incompréhensibles. On aurait dit un caquetage continu, plein de sons mélodieux à vrai dire, mais sans queue ni tête, un vrai chant d’oiseau.

 

L’animal avait aussi deux oreilles, comme nous, mais elles étaient grandes ses oreilles, très grandes. On les voyait bien sur le côté de la tête, alors que chez nous, elles se cachent un peu sous notre magnifique casque duveteux. Je commençais à échanger avec mes compagnes de carton et elles se marraient toutes les trois de ce drôle d’oiseau qui nous regardait en émettant de curieux bruits.

 

L’animal avait aussi deux oreilles, comme nous, mais elles étaient grandes ses oreilles, très grandes. On les voyait bien sur le côté de la tête, alors que chez nous, elles se cachent un peu sous notre magnifique casque duveteux. Je commençais à échanger avec mes compagnes de carton et elles se marraient toutes les trois de ce drôle d’oiseau qui nous regardait en émettant de curieux bruits.

Soudain ce grand animal se baissa, et cela provoqua un énorme coup de vent, la masse de la bête étant importante. Nos plumes voletèrent. Nous fîmes plusieurs pas en arrière, face à cet ouragan d’énergie qui nous arrivait dessus. Je vis alors que sur son crâne, en lieu et place de jolies plumettes comme sur nous autres, la créature portait une couronne de poils, du genre de plumes sans plumes, blonds, longs. J’avais déjà vu d’autres animaux de cette espèce là où j’étais née, mais je ne me souvenais que vaguement. Il est vrai que j’étais toute jeune et que je n’y prêtais pas tant attention à l’époque.

 

L’animal nous regardait en grimaçant. Il prononça à plusieurs reprises des sons qui à force d’être répétés se fixèrent dans ma mémoire : Adélaïde, Bérénice, Cunégonde, Démeter. L’animal nous disait toujours ces sons quand il arrivait. Nous en déduisîmes que c’était nos noms. Adélaïde était la reine, la plus belle d’entre nous. J’ai très vite compris que j’étais Bérénice. Ensuite, il y avait Cunégonde, qui voulait faire du cinéma, et Démeter, l’intello. Je ne savais pas encore tout cela en sortant du carton, mais avec le temps, j’appris à découvrir les personnalités de mes compagnes de poulailler.

 

Après quelques jours, je réalisais, et mes copines aussi, que l’animal nous apportait toujours des choses agréables à manger : des feuilles de salade, des trucs longs et collants qu’il appelait spaghetti, des tomates, des fruits. On s’amusait avec les copines de courir au plus vite vers l’animal quand il arrivait, pour lui montrer à quel point nous étions contentes de le voir. Nous étions en confiance car un animal qui nous nourrit nous aime, naturellement ! Je remarquais qu’il changeait son plumage de tissus tous les jours.

Parfois bleu, parfois blanc, parfois vert, ses plumes artificielles se coloraient de plein de couleurs originales. En comparaison avec notre robe « perdrix maille doré », faite de petites plumes dans les roux, les bruns et les noirs, nous étions soit chanceuses d’être si belles soit malheureuses de ne pouvoir changer de tenue. A dire vrai, je ne me suis pas encore fixée sur la chance ou la malchance, il me semble que c’est une question à débattre. D’ailleurs, avec

Démeter, on n’est pas toujours d’accord. Et ce qui est cependant certain maintenant à force de discuter avec elle c’est que nous sommes d’accord de ne pas être d’accord.

 

Ma vie dans notre nouvel environnement s’installa dans une routine confortable. Le matin, l’animal venait nous ouvrir la porte de notre poulailler, nous sortions l’une après l’autre, en descendant le petit escalier de bois. Puis nous allions boire quelques gorgées d’eau fraîche ou manger quelques graines. J’aime particulièrement celles faites de maïs découpé en petits morceaux, c’est tellement doux au goût!

 

Nous avons un grand enclos, de 350 mètres carrés, un vrai espace en plein-air, avec vers de terre, petites pousses d’herbe, eau courante. J’adore me coucher dans un nid que nous avons creusé, avec les copines, sous les branches des arbres. J’adore aussi prendre mon bain en me secouant les plumes et en me roulant dans la poussière. J’adore nos longues discussions sur qui est venu d’abord, nous ou l’oeuf, nos rigolades entre filles, nos longues siestes dans la paille.

La nuit, nous remontons dans notre cabane, et l’animal vient fermer la porte, nous sommes en sécurité, au chaud, entre nous, loin des renards et autres belettes tueuses.

 

La vie dans notre poulailler était un long fleuve tranquille. Jusqu’au jour où une bête sur quatre pattes, de notre taille, voire un peu plus petite, est rentrée dans notre espace. Elle pouvait entrer et sortir de notre enclos comme elle voulait, alors que nous ne pouvions que rester dedans. Cette bête n’avait pas de plumes non plus, mais des poils, noirs en plus. Tout noir. On sentait bien qu’elle ne nous voulait pas du bien. Elle a essayé une fois de nous surprendre, avec de très mauvaises intentions, ça se sentait à mille lieues à la ronde, mais nous lui sommes tombées dessus avec Démeter et Cunégonde. La bête à poils a eu une de ces frayeurs ! Elle a dégagé en vitesse ! Elle venait encore ensuite, mais restait à bonne distance de nos pattes et de nos becs ! Avec le temps, on l’a un peu apprivoisée. Elle s’appelle Minnie, elle vient vous rendre visite parfois, surtout quand l’animal blond nous apporte des morceaux de viande. Nous partageons volontiers avec Minnie et d’autres oiseaux, qui volent eux, et qui chantent si joliment d’ailleurs. Minnie quant à elle ne chante pas, elle pousse des cris étranges, de longs miaulements, très éloignés de notre langage clair et concis. Mais ne jugeons pas Dame Nature et ses présents !

 

Le pire fut quand Adélaïde et Cunégonde décidèrent de couver. Non pas qu’elles eussent été en danger, mais disons que couver requiert une certaine dose de sérénité et une certaine quiétude.

D’abord parce que quand on couve, on ne mange pas, donc on est plus faible, et ensuite, parce que couchée, on est plus vulnérable. Mais par chance la bête noire n’est pas venue dans le poulailler, elle n’a pas osé, ou bien elle a respecté le statut de mère, étant elle-même une femelle de la race des chats.

 

Notre animal blond à deux pattes a compris que, comme les filles voulaient couver, il fallait leur donner des

oeufs à couver. Oui, car couver des oeufs sans coq, on le sait bien – il n’y a pas besoin d’avoir fait des études en astrophysique quantique pour le savoir – cela ne donne rien. Des œufs sans coq couvés donnent… des œufs. Rien de plus. Des filles entre elles ne font pas des bébés, il faut un papa. Du coup, notre animal a apporté des oeufs qui provenaient d’un autre poulailler, avec coq. Et mes deux copines couvèrent, couvèrent, couvèrent, couvèrent couvèrent ! Jusqu’à ce que l’un des oeufs éclose. En fait, nous avons eu le bonheur de vivre deux naissances. Un petit poussin tout noir, et un autre, gris, noir et blanc. Deux rejetons. Nous étions toutes les quatre aux anges. Un amour ces petits. Moi je n’étais pas encore prête pour avoir des enfants, mais j’adorais mon rôle de Tata.

 

Quand les mamans allaient manger, les petits les suivaient, et moi je m’occupais de la sécurité. C’est un travail de fou la sécurité des poussins. Vous ne pouvez pas imaginer.

 

Dès qu’ils commencèrent à prendre un peu de confiance, ils partirent à la découverte du vaste monde.Ils ne répondaient plus quand on les appelait, faisaient les fous, s’éloignaient loin de nous.

On avait vraiment peur. Parfois il y avait des oiseaux noirs, des corbeaux, et on s’inquiétait vraiment pour les petits.

 

Mais le drame arriva quand ces chenapans décidèrent d’aller voir dehors. Tout petits comme ils étaient, ils pouvaient passer à travers le grillage de l’enclos. Et bien sûr, dehors, il y avait beaucoup de petites larves, des petits vers, des tiges tendres à croquer. On leur disait : « faites attention, revenez », mais ils se croyaient invincibles ! Ils avaient attrapé la maladie de la jeunesse, le sirop de la liberté ! Jusqu’au moment où le poussin d’Adélaïde, le petit noir, se fit attraper par le grand monstre.

 

Le grand monstre, bien que beige doré, est comme Minnie le petit noir : il a quatre pattes, mais en bien plus grand, avec des dents immenses. Plein de dents, à n’en plus finir. En plus d’avoir des dents et des oreilles immenses, ce grand monstre court très très vite, bien plus vite que les petites pattes du poussin d’Adélaïde.

 

Ce moment fut horrible. Tout se passa si vite ! Poussin sortit de l’enclos, le grand monstre arriva à toute vitesse, attrapa le poussin dans sa gueule, le croqua, et se précipita vers l’animal blond, qui arrivait en courant et qui criait très fort. L’animal blond attrapa le grand monstre par le collier, lui ouvrit la gueule avec sa patte du haut, et prit le poussin contre lui. Poussin était plein de sang. Adélaïde en larmes.

L’animal blond partit avec le grand monstre et le poussin, revint bientôt, sans le grand monstre, et nous rendit le poussin. Enfin, ce qu’il en restait.

 

Ici, je dois vous avouer que nous ne sommes pas fières, mais que voulez-vous, notre instinct est le plus fort. Poussin avait du sang sur le dos, et ce sang nous attirait, alors on piquait le sang. Pauvre poussin ne disait rien. Jusqu’au moment où notre animal blond arriva en criant très fort et nous prit poussin.

 

Le jour même, l’animal blond et un autre, qui lui ressemblait et qui venait souvent dans l’enclos, sauf qu’il avait des cheveux courts et foncés, apportèrent une résidence secondaire en bois, surélevée, et y installèrent poussin. Enfin, ce qu’il en restait.

 

On pensait qu’il ne s’en remettrait pas. Avec son trou dans le dos, son avenir semblait très compromis. Mais après quelques jours de bons soins de notre animal blond, poussin reprit des forces. Il voulait absolument sortir et jouer avec l’autre poussin, mais notre animal blond ne le laissa pas. En fait il essaya une fois de le laisser sortir, mais poussin claudiquait tellement qu’il ne pouvait pas courir. C’était trop dangereux.

 

Après quelques temps, poussin pouvait à nouveau marcher correctement. Il n’avait plus de sang sur le dos, il boitait mais pouvait avancer assez vite. Alors notre animal blond le remit avec nous, un petit

moment d’abord, puis plus longtemps. Jusqu’à ce qu’on s’habitue à nouveau à lui. Adélaïde était très heureuse de retrouver son rejeton. L’autre poussin continuait à grandir aussi. Plus vite. Il était plus grand, plus fort. Ils étaient si adorables tous les deux.

 

A l’adolescence, nous comprîmes que poussin, le petit noir, était une poule, comme nous. Enfin, pas comme nous. Nous, nous sommes des Brahmas, des poules de luxe, des poules de grande taille, avec des bottes et un regard d’aigle. Nous pondons si nous voulons, quand nous voulons. Nous ne sommes pas des travailleuses acharnées, nous sommes des poules d’ornement. Alors que poussin, que notre animal blond appela Piaf, est de petite taille, noire, avec une crête rouge, comme un coquelicot. Et Piaf pond. Chaque jour, elle pond un oeuf. Un oeuf plus grand que les nôtres qui plus est. Une poule pondeuse, quoi ! Elle est tellement drôle Piaf ! Toujours un peu à part, elle vit sa vie dans son coin, vient manger quand elle a envie, fait ses petites affaires, tranquille.

 

L’autre poussin est devenu un jeune coq. Jeune jusqu’à devenir adulte. L’animal blond l’appela Johnny, parce qu’il chantait bien. Dès que ce gamin devin un coq, la vie devint infernale. Il sautait sur nous à chaque moment, au réveil, avant même la première graine, ou la première gorgée d’eau. Il sautait, et sautait, et sautait ! Démeter n’avait plus de plumes sur le dos. Et bientôt il s’en prit à moi, et commença à m’arracher le haut de la tête. Pas que les plumes, la chair aussi. Je saignais de la tête, et vous savez ce qui se passe quand il y a du sang. Ce n’est pas notre faute, mais c’est plus fort que nous.

Mes copines, mes compagnes, mes sœurs, commencèrent à me picorer le crâne. Je ne vous dis pas le spectacle !

 

Notre animal blond, horrifié, me déplaça dans la résidence secondaire. Ce fut le début d’un remue-ménage quotidien pour séparer ce coq de nous cinq, et surtout de moi, pauvrette. Il fallait qu’on puisse toutes se promener quand même, et le coq aussi ! Vous auriez vu notre animal blond courir après Johnny pour l’enfermer dans le poulailler et me libérer pour que je puisse gratter le sol. J’avais tellement peur qu’il me fallait du temps pour me dire que je pouvais me promener en sécurité. Johnny était enfermé dans le poulailler, et il râlait ! Et moi je soufflais ! Mais c’est vrai qu’en terme d’intendance, c’était sportif. Je dormais dans la résidence d’été, puis je pouvais courir dans l’enclos avec le coq dans le poulailler, puis j’étais enfermée dans le poulailler et le coq pouvait se promener… Tout ce remue-ménage dura jusqu’au jour où je pense que notre animal blond en a eu assez de courir après le coq.

 

Un beau matin, un autre animal est entré dans l’enclos, avec une grande caisse. Notre animal blond a attrapé Johnny, qui n’a rien, mais alors strictement rien dit, et l’a enfourné dans la caisse. Depuis, on ne sait pas ce qu’il est devenu. Coq au vin ? Peut-être. Ce qui est certain c’est que le calme est revenu dans le poulailler. Nous pondons à nouveau en toute quiétude. Mes plumes ont repoussé sur ma tête, bien que blanches, ce qui me fait une couronne de sagesse.

A ce jour, nous nous retrouvons donc à quatre plus une : Adélaïde, Cunégonde, Démeter, la petite Piaf et moi, Bérénice. On vit tranquillement dans notre enclos, entourées de nos amies les tourterelles, les geais, les pies. Nous avons parfois la visite de petit monstre noir Minnie, qui est devenue une amie aussi, à force. Elle aussi aime bien notre animal blond. Elle nous a raconté que le grand monstre est de la race des chiens. On est un peu moins bête chaque jour grâce au chat !

 

Mon histoire et celle de mes sœurs les poules méritent d’être contée. La vie d’une poule dans un poulailler peut être un paradis, comme ici et maintenant, ou un enfer. Devant tant de poules maltraitées de par le monde, j’ai pris la décision d’écrire ce plaidoyer au nom de mes sœurs et amies les poules, et de notre amie Minnie, chat de son espèce, par lequel nous déclarons notre animal de compagnie digne de ce merveilleux nom que nous lui avons trouvé et que nous lui donnons avec joie : AMINAL.

 

Notre animal blond est décoré de la médaille décernée ce jour par notre comité des poules de luxe, la médaille de l’Aminal. La définition de l’aminal est : « un animal qui aime les animaux. Un animal ami des animaux ».  Un ami-nal. Notre animal blond est un Aminal, dont nous sommes très fières, et nous déclarons solennellement vouloir continuer à vivre en sa compagnie pour les temps à venir, jusqu’à à la fin de nos jours.

Fait ce jour du 1er août de l’an de grâce 2018 en l’Enclos de Provence, sis à La Maison du Bonheur.

 

Signé : Bérénice Brahma

 

PS : Démeter a déjà dit que nous allons réfléchir à faire participer notre Aminal à des concours.

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