Créé le: 03.09.2021
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Allan

Correspondance, Nouvelle, Polar

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© 2021-2022 Ema Cera

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Un jour j'aurais peut-être la chance de t'oublier. En attendant, je t'adresse ces quelques mots.
Reprendre la lecture

Je ne sais plus combien de fois je me suis vu en train d’écrire cette lettre. À chaque tentative, il me fallait une « préparation psychologique » pour affronter la page blanche. Je choisissais un stylo noir « qui glisse bien » et un papier clair pour obtenir un contraste qui accroche le regard. Je prenais des notes à tout moment de la journée, de temps à autre sur des feuilles de papier toilette, pour être sûr de ne rien oublier. Je prévoyais des moments d’écriture dans mon planning, la veille pour le lendemain : des rendez-vous avec moi-même où je me retrouvais seul. C’était devenu ma petite routine, une idée fixe. Je ne pouvais pas me résoudre à l’abandonner. Un rituel qui se répétait souvent pendant la semaine.

Je t’ai même vu me lire avec cette fausse attention que tu me prêtais quand tu m’écoutais parler. Comme un souvenir élaboré de toute pièce, je pensais à toi, les sourcils froncés, la feuille manuscrite signée par mes soins entre tes mains.

Il m’a toujours manqué quelque chose pour me lancer : les excuses inventées, les prétextes inavouables. Une procrastination contre laquelle je n’avais pas d’armes pour lutter.

Tu me connais, je ne suis pas très doué pour communiquer.

Aujourd’hui, par chance, il y a Rebecca. Elle m’a aidé à franchir ce pas.

J’attaque mon récit, sans réelle conviction, en cherchant qui devrait pardonner à l’autre.

Peut-être au fil des mots, je trouverais une réponse.

Je n’ai pas peur de l’admettre: nous avons été amis. Une amitié éphémère, mais intense. Juste le temps que nos destins respectifs puissent s’accomplir. Tu m’as accompagné dans la plus belle période de ma vie, mes années fastes. C’était l’époque des rencontres, de la liberté d’esprit et d’actions. Je venais de faire la connaissance de Clarisse. J’avais décroché un bon emploi. De nouvelles responsabilités qui me rendaient heureux. Le bonheur sous sa forme absolue, sans artifices.

C’était bien avant ce 18 juillet 2013.

Je m’étais promis de ne pas évoquer cette date, mais tu peux comprendre aisément ma difficulté à tenir parole.

Je me souviens de notre première rencontre. De ton entrée en matière très professionnelle, dans ce costume si bien taillé qu’il semblait cousu sur tes épaules : « Que puis-je faire pour vous Monsieur Herlioz ? ».

J’avais des projets à l’époque. Ce petit hôtel dans le Var, avec vue sur la mer. Le terrain était déjà repéré, un architecte avait esquissé quelques dessins. J’y croyais. Il me manquait juste les fonds.

C’est avec un business plan bien ficelé que je franchissais le seuil de la banque ce matin d’été 2011. J’étais convaincu que toute ma vie allait changer, mais je n’imaginais pas à quel point.

L’ambition est ce qui te pousse à aller de l’avant. La perdre signifie hériter d’une existence à l’arrêt, sans intérêt. Tu rirais de me voir dans cette posture.

Ensuite, il y a eu ce diner au restaurant pour soi-disant fêter notre première année d’amitié.

Tu avais réservé une table en terrasse, la meilleure, celle qu’on propose aux clients fidèles ou aux personnalités. Tu étais les deux à la fois.

J’étais venu avec Clarisse. « La » Clarisse dont je t’avais si souvent parlé. Celle que j’imaginais à la réception de mon hôtel ou en train de donner une compote à la cuillère à mon bébé. Plus qu’une partenaire de vie, un morceau de vie à part entière.

Ce soir-là, tu nous avais envoutés en dissertant sur tes voyages aux quatre coins du monde ; des opéras que tu avais assistés, de ta passion pour la voile, de tes amis chefs étoilés.

On écoutait des notes dans tes mots, sortir de ta bouche, et de la musique dans nos têtes. Nous étions conquis.

Une emprise qui sur Clarisse et moi s’est manifestée de deux façons presque opposées.

Elle s’est sentie attirée par toi de manière inéluctable. Une envie charnelle, primaire. Un désir de soumission à un être supérieur.

Moi, je tournais en rond comme sur un ring, cherchant un angle d’attaque pour terrasser mon adversaire.

À la suite de cette soirée, nos trois vies ont convergé inexorablement vers le 18 juillet 2013, comme emportées dans un tourbillon.

Clarisse et toi avez eu une liaison. Je l’ai su de la plus belle des manières : par sa bouche et ses larmes. Une véritable invitation à la clémence.

L’absolution ne fut pas un apaisement pour autant. J’ai réussi à pardonner l’adultère qui légalement n’en était pas un. Mais je n’ai rien pu faire contre les images qui s’étaient créées à l’intérieur de mes lobes temporaux. Élucubrer des scénarios fut insupportable : visualiser vos deux peaux se serrer l’une contre l’autre, vos langues se toucher, une goutte de ta sueur descendre entre ses sains, et ce petit gémissement, ses cris saccadés qu’elle exprimait quand elle faisait l’amour.

J’ai laissé ces projections me tourmenter quelques nuits avant de prendre des décisions.

J’ai demandé à te rencontrer, sans sous-entendre le sujet de ma visite. Je voulais voir ton visage se métamorphoser à mes mots. Effacer ce sourire charmeur de tes lèvres n’était pas mon seul objectif.

Nous nous sommes retrouvés chez toi. Un bel appartement de style haussmannien qui vivait ses dernières heures de « liberté » avant d’être mis sous scellé par la police criminelle.

Lorsque tu m’as tourné le dos pour me servir un verre, j’ai saisi la sculpture orientale en bronze qui trônait au-dessus de la cheminée et je t’ai assaini un coup sur la tête. J’ai frappé d’une force que je ne me connaissais pas, décuplée par une forme primitive de jalousie. Un acte de barbarie pur et simple.

Tu t’es effondré sur le sol comme une marionnette à fils qu’on aurait lâché. Surpris par la violence du coup, je me suis assis, j’ai regardé mes mains tremblantes et j’ai attendu. Pas beaucoup, juste quelques secondes. Le temps que ta tête s’immobilise sur la moquette de ton salon et que ton visage cesse de convulsionner.

Je me suis tout de suite rendu à la police. Je n’aurais pas fait un bon fugitif. Il n’y a que dans les films qu’on échappe à la loi en se cavalant.

J’ai écopé de 20 ans fermes d’emprisonnement. C’est le juge Allan qui a prononcé la sentence. Peut-être voudrais-tu connaitre le nom de celui qui t’a rendu justice ?

Si vraiment tu peux lire ces quelques lignes, c’est le seul mot que tu dois retenir : Allan.

La psychanalyste du pénitencier Madame Hitzberger, qu’entre « patients » on appelle Rebecca, m’a demandé d’écrire cette lettre pour expulser mes démons. Mais, je pense qu’ils sont toujours là. Mon âme les a absorbés. Nous ne formons, eux et moi, plus qu’un être à part entière.

Je ne regrette ni notre rencontre ni notre séparation. Je suis devenu quelqu’un grâce à toi. Je t’en remercie.

Entre ces murs, j’ai une identité d’assassin. Un statut unique en son genre. Je l’ai vraiment mérité. Je ne suis pas un psychopathe. J’avais besoin d’être remarqué, de sortir du lot.

Je n’ai pas réussi en tant qu’amant. Je ne connaitrai jamais la paternité. Je ne serai pas propriétaire d’hôtel dans le sud de la France. Je suis juste un tueur. Ici, on me respecte pour cela.

Je n’ai plus de nouvelles de Clarisse depuis presque 5 ans. Si tu la rencontres, salue-la de ma part.

Adieu Eugène.

Vincent Herlioz

Commentaires (2)

Thomas Poussard
14.09.2021

Ah c'est fort! Je ne m'attendais pas à ce coup, qui s'il n'est pas exactement de théâtre, donne du poids à ce texte.

Ema Cera
17.09.2021

Merci Thomas. Ça fait plaisir des appréciations. L’écrivain novice que je suis en fait trésor…

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