a a a

© 2021 Alma Luciana

Ana

À toi qui sommeille tout près de mes pensées. À toi qui me guette dans l'obscurité. Toi que j'aime autant que tu me blesses. Je te redoute, autant que je te vénère. Tu es beauté perverse, puissante et si frêle! Tu as le regard profond, celui où je me perds, celui qui me berce. Je te vois arriver...
Reprendre la lecture

(lettre mise en page et à lire au format petit A sur Webstory)

Alma Luciana
Chemin de la Guérison 17B
1217 Les Renards

Ana Ouhibek
Allée de la Solitude 6
1427 Fonds de l’Étang

 

 

Mont-Heureux, le samedi 22 mai 2021

Chère Ana,

Je suis vide. Plus rien ne subsiste à l’intérieur de moi.

 

Je pensais avoir tout gagné en te rencontrant mais j’étais loin de réaliser que ce moment allait marquer le début de ma fin.

 

Tu avais besoin de noirceur, quand je voulais juste briller. A travers le sport et les compétitions, nous nous sommes alliées. Sous les projecteurs, adulée, mon amour de la gloire semblait gommer mes peines, et toi, patiente, tu te délectais de m’observer dans l’ombre, cachée.

 

Après la mort de grand-père, les doutes s’embrasaient sur ma langue sans que l’on puisse les éteindre. Nulle ouïe ne pouvait de toute façon les atteindre, ce vicieux professeur me prenant pour proie, me laissant coite et infâme.

 

C’est à cette époque que tu apparus dans ma vie comme une sainte, me tendant la main.

Somptueuse et pleine de grâce, telle une danseuse étoile.

 

Au départ, je fus maladroite, je te repoussai avec rage, préférant ravaler ma tristesse. Pardonne-moi, Ana ! Incomprise, je me punissais et me sentais coupable : plutôt se gaver de chocolat après les cours que d’accepter ton existence, je me disais.

 

Et, plus je me remplissais de nourriture, plus je me détestais. Plus je ressentais mes contours, plus je voulais les effacer. C’est effroyable, je sais. Mais j’avais besoin d’être honnête avec toi.

 

Heureusement, tu n’es jamais très loin. Et je saisis cette occasion pour te remercier pour cela. Aujourd’hui, néanmoins, je ne sais plus si j’ai besoin de toi. Mais laissons cela pour plus tard…

 

Peu, à peu, la confusion laissa place à l’intrigue, et je t’assurai sinueusement de mon allégeance. Souveraine, tu découlais du pur fantasme. Je voulais te ressembler, et pour cela tu me ferais frôler jusqu’à la témérité que l’on percevrait extérieurement comme du courage.

 

Je te dévorais dans les magazines en papier glacé quand je me réfugiais au petit coin. Ta silhouette, je la devinais derrière les corps squelettiques des mannequins, frêle, ou encore dans le regard d’une jolie actrice hollywoodienne dépassée par la célébrité. Je craignais qu’on découvre ma mascarade. J’avais peur, plus que tout, de ce que l’on penserait de ma relation avec toi !

 

Seulement, je t’aimais déjà en secret. Ô oui, que je t’aimais ! Comme l’orage aime les gens trempés.

Et c’était réciproque, hélas.

 

Les saisons passaient, et je me résolus à ta compagnie, de la même manière que l’on se réjouit d’une bonne nouvelle à la suite d’une mauvaise. Je réussis même à prendre goût à ta présence, mystique. Spirituels étaient nos moments d’échange et inatteignables pour les gens de mon entourage.

 

Ensemble, nous planions loin des aléas du quotidien. Loin des cris retentissants et des coups remplissant leurs yeux vides, tantôt de rage, tantôt de désarroi, ardents face aux terreurs enchaînées à leurs langues et à leurs mains. Leurs cœurs inondés de regret, se laissant avoir par l’espoir que le temps rembourserait, à la longue, leurs gestes manqués ou maladroits.

 

Avec toi, j’appris à souffrir sans mot dire, tandis que les heures semblaient sans toi maudites. Je tremblais dans l’attente, secrètement, comme tremble ma plume, là, Ana.

 

Je t’écris comme je te vois. Tu me bouffes des yeux, surtout quand je m’affame.

 

La vérité c’est que tu me pousses à être seule et cela m’épouvante. Mais cela me renforce à la fois.

 

Souvent en décalage avec les autres, c’est en toi que je me ressource. Je vagabonde de songe en songe. Loin de la lourdeur environnante. Loin de la pesanteur. Loin de la pensée grande vitesse qui me donne le mal de mon existence.

 

Je veux simuler la mort, la plupart du temps, à cause de toi.

Que la charogne me laisse enfin prendre mon envol ! 

 

Comment est-ce possible alors que, jusqu’à présent, je déteste ton absence?

Les gens s’appuient sur moi et m’écrasent, me laissant un arrière-goût amer et le souffle court. Avec toi tout est plus supportable, Ana ! Sans toi, je suis lasse. Je suis protégée de ma phobie sociale, quand tu es là. Quand tu pars, tout me dépasse ! Et je me retrouve à feindre d’aimer les gens et à passer mon temps entourée comme par un vide abyssal.

 

Autant que je m’en souvienne, j’ai redouté : qui accepterait une amie comme toi ? Tu es bizarre, pas comme les autres. Jalouse, possessive, menteuse, manipulatrice, vache. Froide comme un matin d’hiver valaisan et plus sèche qu’une limace incrustée dans la chaussée un jour de canicule !

 

Depuis cette adolescence volée, mes pensées menacent comme un amas dans un ciel noir.  Le moment est enfin venu de me libérer de ce poids.

Laissez couler les nuages que ma plume parle.

 

Ana, je me souviens comme si c’était hier de la façon dont tu m’agrippais par le bras quand mes jambes peinaient à me tenir debout, à l’instar de deux coton-tige que l’on aurait apposés au lieu de mes extrémités par mégarde. Je ne pouvais marcher droit. J’avais besoin d’une béquille pour porter en moi ce secret lourd qui, à chaque fois que je passais la porte du collège, me murmurait:

Vais-je le croiser au fond d’un couloir, à la sortie d’un ascenseur ou vers le fumoir, cette fois ?

 

Je pressais le pas tant bien que mal, à la fin des leçons d’anglais qui me paraissaient une condamnation autant qu’un socle de victoire : enfin un peu de cette reconnaissance tant désirée ! Et mon âme flanchait. Elle faisait gargouiller mon ventre d’angoisse comme un signal de détresse que j’ignorais. Tant il me dévorait de ses yeux ridés, je ne voyais plus rien, sous cette emprise maquillée. Celle qui me déchirait progressivement comme une vieille feuille de brouillon, froissée par des mains rêches et tâchées me murmurait : Est-ce cela que tu attends de moi ? que je vive dans la peur de ma propre voix ?

 

A l’affut, le professeur opérait discrètement. Avec effarement je m’apetissais alors au possible, tandis que mon appétit se dissipait, lui, peu à peu, tel le dernier souffle d’un condamné. Toi, Ana, pendant ce temps, tu manigançais contre ma féminité : tu refusais de voir mon corps se développer, puisque cela signifiait, près de lui, le danger.

 

Un jour, rappelle-toi, tu as eu une idée brillante : jeûnons sous prétexte du mois de Ramadan !  De cette façon, je fus capable de repousser ses avances : je ne bois pas de café, désolée. Malgré mes tentatives de fuite, nos efforts ne servaient à rien car, lui, s’attachait à moi davantage. Prise au piège, il s’accrochait à moi malgré mon rejet, comme une patelle à un rocher.

 

Pendant les dix années les plus pénibles de ma vie, tu m’aidas à survivre avec cela dans mon coin, furtive comme les souvenirs et indélébile à la fois. C’est pourquoi je m’adresse à toi.

 

Ennemi multiple, ennemi de l’intérieur, ami des ténèbres : je t’en ai voulu immensément, autant que mes yeux et mes oreilles sont restés muets et marqués par les immondices desquelles tu me martelais. Impuissante, je l’étais. Et désormais je ne peux plus me taire.

 

Quand je regarde en face de moi, je vois ton reflet. Tu me bouffes, ANA !

 

Mais voilà deux mois que le silence me perce les tympans et que ton écho résonne jusqu’au fin fond de mes pensées. Et quelque part, dans ce brouhaha, je suis toujours là. C’est à cet endroit précis où je me trouve à l’instant que tu me désirais, loin des hommes.

 

Je veux m’évader. Perdue entre brouillard et réalité, me débattant contre mes cauchemars, endormie ou éveillée.

 

Je repense à quand tu me parlais de moi, de mes tréfonds et de mes quêtes sans fin. Oui, Ana, telle une amie tu te dépeignais.

 

Pourtant, je ne peux m’empêcher de me demander :

Ana, est-ce que je t’aime ? Alleyssa Ana Ouhibek ?

 

Il fallait que je gagne.

La Paix sur ton souvenir, pour l’Éternité.

 

Alma

Commentaires (1)

EL

ELPH
16.09.2021

Tellement poignant qu'il remue des choses à l'intérieur de soi. Absolument magnifique !

Laisser un commentaire

Vous devez vous connecter pour laisser un commentaire

Ce site utilise des cookies afin de vous offrir une expérience optimale de navigation. En continuant de visiter ce site, vous acceptez l’utilisation de ces cookies.

J’ai comprisEn savoir plus