16.01.2021 25 2 AIRE

Nouvelle

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© 2021 Joelle Oudard

Un texte sur le thème du désir d'enfant, qui avait gagné le 3ème prix du concours de Bernex-Onex-Confignon, en 2016.
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Anna fait cliquer le bouton de sa clé de voiture d’un coup sec.  Juste avant de s’asseoir, elle se débarrasse de son manteau de laine noire et de son écharpe indigo. Elle attache sa ceinture de sécurité, desserre le frein à mains, vérifie le réglage des rétroviseurs, place dans la boîte à gants son téléphone portable, avec la connexion internet internationale qu’elle a pris soin d’activer avant son départ. Et jette à côté d’elle, sur le siège passager, une lettre et l’enveloppe déchirée qui la contenait. La lettre vient se coller, à l’envers, contre l’enveloppe ouverte.

 

Anna évalue dans le miroir central son impeccable coupe de cheveux, courte, blonde, d’un naturel recherché ; son menton en galoche qui continue à lui donner, bien qu’elle vienne tout juste de fêter ses 40 ans, cet air de femme enfant qui fait galoper les hommes. Ce reflet lui plaît. Elle reste immobile quelques secondes face à cette image satisfaisante, pousse un court soupir, puis démarre.

 

Destination : Barcelone. Quatre bonnes heures de route. Elle a planifié d’arriver la veille du Grand Rendez-vous avec le Docteur Canellis, pour rouler à son aise, laissant les kilomètres et ses pensées défiler dans la semi-conscience du conducteur. Elle a réservé un petit hôtel confortable dans l’Eixample, proche de la clinique. Le rendez-vous est prévu à 11heures le lendemain matin. Si elle roule bien, elle aura même le temps, en fin de journée, d’aller se balader au bord de la mer et déguster quelques tapas en regardant évoluer les joggeurs, les promeneurs de chiens, les amoureux se tenant des mains protégées par des gants de laine.

 

Sur le siège passager, en guise de compagnon de voyage, la convocation de la clinique avec le détail de l’examen qui l’attend. Demain, ce sera un check-up complet, un examen de sang approfondi, une analyse des éventuels antécédents familiaux. Et un prélèvement d’ovule. Le centre spécialisé dans l’étude de la fertilité l’a contactée avant-hier, elle arrivera juste à temps pour le prélèvement. Le résultat de cette batterie de tests devrait lui permettre de choisir parmi les techniques de reproduction assistée qui vont lui être proposées en cas de décision positive de sa part.

 

Sur le formulaire, elle a coché « Femme sans partenaire masculin ».

 

La première partie du voyage se déroule sans encombre. La circulation est fluide, le ciel dégagé. Imperceptiblement, les paysages changent, les panneaux délaissent la langue de Molière et passent à l’espagnol et au catalan. A mi-parcours, Anna décide de faire une pause pour boire un café et se dégourdir les jambes. Elle sort de l’autoroute pour une de ces aires anonymes, complices sans attrait des longs trajets en voiture.

 

Traversant une boutique remplie de mauvais sandwichs en forme de triangle et de bonbons bon marché, elle pousse les battants jaunes de la porte du restauroute et se faufile entre les tables en plastique et leurs occupants inconnus. Partout des familles, des enfants. Elle voit les pères. Un père touille la compote aux pommes du petit dernier ou bataille avec la fourchette de l’aîné ; un père est affalé, le nez dans son smartphone, tentant de s’extraire de la cohue familiale. Un père est distant, le nez en l’air. Elle rejoint la file d’attente. Commande un café. Puis ressort s’asseoir sur une pierre à l’entrée, au soleil. Devant elle, des parents posent un œil las sur leur progéniture en train de s’ébattre dans la petite aire de jeux aux couleurs criardes destinée à fatiguer au maximum les bambins avant leur réincarcération en milieu fermé, pour les heures de voyage suivantes.

 

Passage rapide aux toilettes. A nouveau la compagnie anonyme et obsédante des familles. Elle voit les mères. Une mère caressante dépose délicatement son bébé sur la table à langer ; une mère excédée traîne à la force du poignet un gosse hurlant et sali en direction des lavabos ; une mère voilée, discrète, serre un garçonnet endormi contre sa poitrine. Portraits de madones invasives, miroir de sa propre solitude. Le café lui griffe l’estomac.

 

Il est temps de repartir. Anna s’avance, prend à droite, puis fait cliquer son trousseau, attendant la réaction de son véhicule. Pas de réponse. Elle est sans doute trop loin de sa voiture. Elle s’approche de quelques mètres et fait une nouvelle tentative. Aucune réponse. A côté de la voiture, elle procède à plusieurs reprises à la pression sur le bouton au logo « cadenas ouvert ». Rien. La portière refuse de s’ouvrir. Une bouffée d’angoisse froide fait son chemin le long de sa cage thoracique, sur le chemin de la respiration, du bas vers le haut. Elle tente de ne pas se laisser déborder par l’émotion et se concentre sur son trousseau de clés. Elle a sûrement actionné le mauvais bouton. Une autre clé s’est peut-être aimantée à celle de la voiture. Elle inspire et expire calmement et recommence l’opération à plusieurs reprises, en vain.

 

Petit à petit, la panique s’installe : elle n’a sur elle qu’un petit portemonnaie de voyage avec quelques euros. Elle ne parle pas un mot d’espagnol, encore moins de catalan. Son téléphone portable dort dans la boîte à gants de l’automobile, inaccessible comme un château fort.

 

Figée sur place, elle se projette dans les minutes qui vont suivre. Faire demi-tour dans le restauroute. Affronter la  nuée de pères, mères, enfants. Se diriger vers le caissier le moins débordé en passant devant tout le monde, en se répandant en excuses. Balbutier une demande en anglais, que le caissier ne comprendra sans doute pas, pour obtenir une connexion internet ou un téléphone. Pour appeler qui ? Son assurance auto ? Son garage ? Son père ! Oui, son père saura sûrement quoi faire, lui donner un bon conseil, les mots qui redonnent du sang froid dans une situation en fait plutôt ridicule que dramatique. Elle imagine ce que serait réagir en adulte : en rigoler, dédramatiser, faire calmement demi-tour, demander de l’aide avec ce sourire qui met tout le monde dans sa poche. Etre ouverte à l’inconnu. Tout ce dont elle se sent incapable.

 

Que faire, que faire, que faire, se répète-t-elle, submergée par l’angoisse. Je dois prendre une décision. Je dois agir. Je suis incapable de prendre une décision. Je ne veux pas agir. Pourquoi je dois décider de ça toute seule ? Pourquoi je dois décider de tout toute seule ? Je ne veux pas décider toute seule. Je veux avoir droit à la fragilité, je veux m’abandonner comme ce garçon contre la poitrine maternelle, je n’ai pas envie d’assumer, d’assurer.

 

Les larmes l’envahissent tandis que ses doigts, inlassablement, tentent des clics désespérés sur cette clé inutile.

 

–          Puis-je vous aider, Madame ?

Une voie claire perce le brouillard de son angoisse. Un homme d’âge plus que respectable se tient à côté d’elle sans qu’elle ait perçu son arrivée. Il est vêtu d’un long imperméable gris très défraîchi, un peu à la manière d’un lieutenant Columbo d’un autre temps. Sa maigre silhouette semble plus emmaillotée que vêtue de cette sorte de linceul.

–          Je…c’est ridicule, je n’arrive pas à ouvrir ma voiture, elle refuse de répondre à mes clés…je ne comprends pas…

–          Si je peux me permettre…

L’homme tend la main en direction du trousseau ; Anna hésite une seconde…et si il était mal intentionné ? S’il partait avec les clés ? S’il arrivait à ouvrir la voiture et s’y fourrait précipitamment ?

Le besoin de secours est le plus fort, elle remet son trousseau. Le vieil homme le prend, hoche la tête. Puis fixe la voiture en face de lui. Et fait silence.

Anna s’attend à ce qu’il commence lui aussi à actionner les fichues clés. Il n’en fait rien.

–          Madame, cette voiture n’est pas la vôtre. En effet, les clés portent le logo de la marque Volkswagen. Et vous êtes à côté d’une Peugeot. Qui se trouve être la voiture de mon fils.

 

Anna tourne la tête et s’aperçoit de sa méprise. Sa voiture est parquée à gauche de l’aire de jeux, non à droite. Perturbée par le spectacle des enfants, elle a pris le mauvais chemin.

 

–          Je… merci beaucoup, je suis confuse, j’ai honte, vraiment. Je vous remercie et m’excuse, vous avez dû vous imaginer je ne sais quoi…

 

Le vieil homme se fend d’un sourire tandis que ses yeux jaunes la transpercent avec une acuité légèrement effrayante.

–          Ne vous en faites pas, cela arrive. Vous deviez être particulièrement stressée pour ne pas vous en être rendue compte vous-même rapidement. Puis-je vous offrir un café ? Mon fils m’attend à l’intérieur, nous sommes ici pour encore une petite heure, le temps qu’il décompresse avant de reprendre la route.

Anna tourne la tête en direction du restauroute et aperçoit, derrière la vitre, une silhouette longue et mince, mains dans les poches, qui semble les scruter.

–          Oui, mon fils m’a envoyé en éclaireur voir ce qui vous intéressait tant dans sa voiture.

–          Je … je me sens vraiment gênée et je vous remercie de votre aide. Je dois partir. J’ai un rendez-vous important à Barcelone demain matin et j’aimerais arriver avant la tombée de la nuit. Encore une fois merci beaucoup et au revoir Monsieur.

–          Au revoir, chère Madame, bonne route à vous, et, quel qu’en soit le but, plein succès pour votre rendez-vous de demain, qui, à l’évidence,  vous tient très à cœur. Soyez prudente et concentrée, aucun rendez-vous ne mérite que l’on y laisse sa vie, termine-t-il, avec une moue énigmatique.

 

Anna esquisse un sourire un peu crispé, tourne brusquement les talons et prend à gauche, en direction de sa voiture. Au fur et à mesure qu’elle s’éloigne du vieil homme, lui tournant le dos, elle a la nette impression que deux paires d’yeux l’observent de manière insistante, presque dérangeante ; elle imagine les regards se promener sans gêne le long de son dos, ses fesses, ses cuisses, ses genoux, jusqu’à ses talons, traversant le mince rideau de ses vêtements.

 

Arrivée devant sa voiture, elle appuie, tout se déverrouille. Elle se laisse choir sur le siège conducteur. Tout est là où elle l’avait laissé : son téléphone portable, son Gps dans sa boîte à gants, son manteau et son écharpe indigo derrière elle sur la banquette arrière.

 

Anna ferme sa portière, attache sa ceinture, verrouille la sécurité. Démarre son Gps. S’apprête à enclencher le moteur.

 

Puis s’immobilise. Elle jette un coup d’œil dans le rétroviseur gauche. La silhouette du vieillard est toujours là, mains dans les poches, semblant la regarder ; celle du fils, elle ne peut pas la voir.

 

Dans le reflet du miroir, le soleil d’hiver achève de se déployer sur le parking, baignant d’une chaleur timide les platanes, les quelques herbettes, les cheveux des enfants. Sa lumière met en évidence des halos de fine poussière mêlée à de tous petits insectes osant un vol dans le froid de janvier. Les fenêtres fermées laissent entrer en sourdine les cris des enfants, le bruit continu des voiture qui défilent sur l’autoroute, le crissement sec de pas sur le gravillon.

 

Anna reste sans bouger quelques secondes, l’œil figé dans le rétroviseur. Puis, sans tourner la tête, elle pousse un petit soupir, décroche sa ceinture, éteint son Gps, serre le frein à mains. Elle ressort de sa voiture, claque la portière, enclenche la fermeture des portes. Et fait demi-tour, en direction du vieux Monsieur.

 

Sur le siège passager, la lettre de convocation, face contre siège, collée à l’enveloppe ouverte.

Commentaires (2)

Joelle Oudard
30.01.2021

Un très grand merci pour votre appréciation très positive de cette nouvelle ! Je cours vous lire !

Starben CASE
17.01.2021

Une histoire comme je les aime. Tout est finement décrit, jusque dans les détails. Cette femme souhaite un enfant sans père et qui dans cette aire d'autoroute ne voit que ça, des pères, jusqu'à penser à son propre père. Et qui, heureusement, accepte l'arrivée du hasard bienveillant, in extremis. Magistral!

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