Créé le: 15.09.2021
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Reconnaissance

Nouvelle

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© 2021 Ursule Lantier

Parfois une seule lettre est nécessaire pour exprimer ce qu'il y a à exprimer.
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Ma chère,

 

D’aussi loin que je me souvienne, tu as toujours été là. Petites, nous étions devenues inséparables dans ce hameau isolé qui manquait cruellement d’enfants. Les habitants étaient plus proches de la mort que de la vie. Compagne de jeux, tu m’accompagnais toujours dans mes longues pérégrinations au sein de cet univers rustique. L’isolement a la vertu d’accorder la liberté de fouler l’herbe sans se fatiguer. Le chien s’amusait avec nous et tu me rappelais toujours quand c’était le moment de rentrer pour éviter les représailles. Peu à peu, tu m’enseignais les premières leçons de la vie. Tu m’aiguillais pour que je me comporte bien, que je sois polie, obéissante. Parfois, j’étais même pour toi une enfant un peu trop réservée, un peu trop sage.

 

Lorsque la pluie se mettait à tomber durant des jours sans discontinuer, maman tombait dans la tristesse et papa dans la colère. Impossible de récolter le foin nécessaire. L’inquiétude pénétrait dans leurs âmes. Alors je dessinais des soleils pour faire revenir le beau temps et je sentais ta présence par-dessus mon épaule. Tu approuvais et m’encourageais. Tu te souviens ? Tu me disais que mon dessin devait être parfait, le plus beau pour que la quiétude revienne enfin. Tu étais fière lorsqu’une esquisse de sourire apparaissait sur leur visage. Le procédé fonctionnait, du moins pour un temps.

 

Ma curiosité s’éveillait avec l’âge, je tournais de mes doigts avides les pages des ouvrages que je louais à la bibliothèque du village. On les analysait ensemble des heures entières, oubliant l’arrivée furtive de la nuit, à la lumière de la lampe de poche qui suffisait amplement à nos yeux curieux. Complicité. À partir des histoires imprimées sur papier, tu m’as enseigné mes premières grilles de lecture qui éclairaient tout autant la vie réelle. « Si tu respectes les règles et que tu deviens une petite fille parfaite, tu pourras changer le monde qui t’entoure. » « Rien n’est impossible, tout dépend de toi et de ta persévérance ». « Toi seule peut y arriver ». Tes leitmotivs m’ouvraient un champ des possibles. Je pouvais construire ma vie comme je le voulais, ce n’était qu’une question de travail.

 

C’est avec ton appui que j’ai jugé les notes que les professeurs m’attribuaient à l’école. Tu me murmurais à l’oreille ce mantra : faire mieux encore et encore, tu le peux, tu le dois. J’en ai oublié de m’intégrer aux autres élèves, ils se sont déchaînés sur moi. De retour à la maison, tu séchais mes larmes et les transformais en épines. Ce chewing-gum, que les gamins avaient enfoui dans mes mèches de cheveux, me collait certes à la vitre du bus, mais ce n’était qu’une simple entrave de plus qu’il fallait arracher.

 

La maison n’était pas mon refuge. « Si un jour ta mère doit aller en hôpital psychiatrique, sache que ce sera ta faute », disait-il. Tu gardais précieusement cette sentence, tu me la scandais encore et encore avant de dormir comme la promesse que moi, et moi seule, pouvait sauver maman de la folie. Je devais travailler plus encore, chaque jour meilleure, petite fille parfaite. À 18 ans, pourtant, j’ai quitté la maison. Tu m’as suivie, bien sûr, où d’autre serais-tu allée ? Et à chaque pas qui nous éloignait de la veille ferme, tu m’as rappelé que seuls les condamnés s’évadent.

 

La prédiction s’est réalisée. Maman a pris le chemin de l’hôpital psychiatrique. Tu m’as traitée d’incapable, lorsque je restais muette face à ses larmes et à ses « Je t’aime » paniqués. Pour la famille, il fallait trouver un coupable à son internement, tu t’es alliée à eux tous. Pour faire taire tes remontrances, je t’ai souvent abandonnée pour faire les quatre cents coups avec une nouvelle amie, toujours en colère. Il faut dire que c’était bien plus joyeux de faire partie de sa tribu, loin de ta présence amère.

 

Mais, comme nous le savons, tu es restée à mes côtés malgré tout. Tu ne m’as pas laissé tomber, inflexible à mon ignorance. Et puis, il faut bien l’admettre, tu pouvais facilement te lover dans ma vie et m’entourlouper de tes encouragements si particuliers à ta nature. À l’université, alors que je tentais de t’écarter car tu étais moins nécessaire dans mon studio, mes nouvelles amitiés, mon travail, mes études, ma liberté, tu m’assurais que j’aurais encore besoin de toi à l’avenir. Tu te souviens des mots que tu me chuchotais sans cesse ? « Tu vis une trêve, rien qu’une trêve ». « Ta faute te rattrapera ». « Je suis là, moi, ton irréductible compagne ».

 

L’âge avance mais tu n’as pris aucune ride. Aux détours des couloirs du bureau, telle une enfant, tu as joué à te déguiser. Ton costume préféré était celui de l’imposture. Et le contexte a permis ton retour. Alors que la confiance tentait de s’imposer, que mes compétences à mon étonnement étaient reconnues, il est arrivé. Le nouveau chef qui succédait à celui qui partait à la retraite. Il s’est imposé en douceur, gorgé de compliments, me confiant ses douleurs, me montrant ses ecchymoses, suscitant mon empathie. C’était pour mieux sortir l’enclume quelque temps plus tard. Toi, tu buvais ses paroles et les retournais contre moi. J’avais pu tracer ma route jusque-là, mais tout s’arrêtait. Vous étiez deux à m’assurer que si je ne réalisais pas la liste des tâches infinies qui m’était soumise, c’était bien parce que je ne donnais pas le meilleur de moi-même. Quelle arrogance de croire que ma place m’était due.

 

Malgré toi, je me suis battue. Je ne pouvais pas vous écouter cette fois-ci, ni lui, ni toi. Je ne voulais plus de ta présence, je ne pensais plus qu’à ta rivale, la justice. Et malgré toutes tes tentatives pour me rappeler que tu étais là, m’empêchant de réaliser mes tâches, invitant la nausée au sein de mon estomac, chassant le sommeil, je tenais bon. Tu y allais fort, essayant de me convaincre que j’étais prise dans un piège inextricable, me montrant que toutes les portes étaient condamnées. Tu as même fait passer mon burn-out pour ce délit qui m’incriminait depuis le début. Tu voulais que je m’excuse, que je reconnaisse que mes accusations n’étaient pas fondées, que je n’avais pas le droit de malmener cet homme. Tu as trompé ma force pour l’appeler fragilité.

 

Mais tout a changé. Tu détestes que je te le rappelle, mais pour la première fois, tu as échoué. Je n’ai pas voulu croire à ta sentence. Les masques sont tombés, les plaintes ont été entendues, la faute reconnue et pour une fois elle n’était pas mienne. La figure souveraine a dû quitter le champ de bataille, vaincue. Pour la première fois, c’est la reconnaissance qui est venue me consoler et me promettre un avenir meilleur. Tu ne t’es même pas rendu compte que tu te faisais fouler aux pieds, qu’elle prenait l’ascendant et que peu à peu tu reculais. Contrainte d’être discrète, tu espérais encore pouvoir reprendre ta place au sein de mon esprit. Mais cette place, crois-tu la mériter ? Cela fait des semaines que je n’entends plus ta voix, tu restes cloitrée dans ton silence, tout en refusant d’admettre ta défaite.

 

Tu peux bien te taire mais tu seras obligée de faire face à ces mots. Tu ne comprends pas pourquoi je retrace ainsi nos souvenirs communs, souvenirs que tu connais mieux que personne ? Parce que ma décision est prise. Nous deux, c’est fini. C’est une rupture que je t’assène sans possibilité de revenir en arrière. Oui, ma chère Culpabilité, le jour est venu d’aller hanter quelqu’un d’autre. Nos rapports seront strictement situationnels et tu ne pourras intervenir qu’en cas de faute véritable.

 

Je sais que je n’ai pas besoin de te souhaiter plein succès pour la suite, tu trouveras toujours le moyen de t’imposer auprès de ceux qui doutent.

 

Bon vent.

 

J.

 

 

PS : Il paraît que tu essaies de prendre du bon temps avec notre nouvelle stagiaire. Sache que je garde un œil sur toi. Je ne te laisserai plus faire.

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