Chapitre 1

1

Cette lettre je te l'adresse. A toi mon insaisissable ennemi que je frôle de très près, si souvent mais en rêve. Sache que j'aime virevolter comme une sorte de toréro en goguette, qui parade crânement dans l'esquive. Au mépris du danger. Mais jusqu'ici, tu n'as jamais réussi à me circonvenir.
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Cette lettre je te l’adresse. A toi mon insaisissable ennemi que je frôle de très près, si souvent mais en rêve. Sache que j’aime virevolter comme une sorte de toréro en goguette, qui parade crânement dans l’esquive. Au mépris du danger. Mais jusqu’ici tu n’as jamais réussi à me circonvenir.

Entre parenthèses et pour être inclusif, c’est un-e impossible ennemi-e que je devrais interpeler. Quand bien même les dédales de mes plantations voudraient ignorer cette convention tirée au cordeau. Car le genre peut s’effacer au détour d’un labyrinthe. En musique, vers des portées flottantes ignorant la persistance des triples-croches reliées par une ligature, et la pesanteur des points d’orgue. Sous le feulement d’un glissando sans limite.

Qui m’attire vers les angles fuyants de la découverte. Pour te laisser siroter avec une mesurette mon regard, lequel va chercher une issue. Mais la cherche-t-il ? Je suis tourné en bourrique consentante, afin que perdurent les assauts de ta malveillance. Cette contamination est inaccessible aux autres. Même aux hackers de dernière génération.

Une scène vénéneuse que prolonge un écran. Eclairé par l’obscurité. Qui cadre une scénographie tentée par le risque, le péril que tu incarnes, mais dont je suis seul à dérouler les phases. Avec pour régisseur installé, ce bon sens qui monte la garde et finalement triomphera. Il empêchera mon rêve qui te convoque, de déborder sur mon vécu.

Voilà. Le décor est en place. La tonalité de ma lettre est ici donnée.

Pour aimer ou haïr de façon interactive, il faut au minimum être deux. Si l’on adule ou déteste sans écho, autant en emporte le vent. Ce préambule pour t’avertir d’une chose : même s’il me plaît de voir en toi celui ou celle qui pourrait m’ancrer dans la détestation de ta personne, ton obstination à m’entraîner dans ce processus se révélera bien vaine.

Tu n’es que le sel ajouté au caramel pour en caractériser la douceur. Le paradoxe qui stimule et va me rendre insensible à tes manigances. Et pourtant. Qu’il est excitant d’attirer sur soi les affres d’une persécution imaginaire ! Qui oblige. Qui éveille les anticorps et au bout du compte vaccine. Les piqûres de rappel seront les bienvenues. Elles titilleront mon organisme et fortifieront mon âme. Dans ces jeux vidés haut, très haut, ta méchanceté tombera à plat ou sera systématiquement dégommée.

Et pourtant, tu n’auras pas ménagé tes efforts : dans le rêve de ma nuit dernière, tu m’as fait un croc-en-jambe au sommet de l’escalier qui devait me ramener sur terre. Puis je t’ai vu poser une cerise sur le gâteau virtuel qui m’était destiné : me rouant de coups de pied tu voulais oblitérer au bas des marches, les effets de ma terrible chute. Encore et encore.

Mais je m’en suis relevé avec un visage d’ange. Les stigmates de la douleur se sont effacés et ont anobli mes traits. Car j’ai évacué ma rancœur dans une posture pétrie d’orgueil salvateur. Un rêve sans péripéties eut été aussi mièvre qu’une bluette, n’est-il-pas vrai ? Si cette dernière formule est de tournure anglo-saxonne, c’est pour réjouir les mânes d’une certaine … Agatha Christie.

Une autre nuit, j’ai failli tomber dans le piège que tu m’as tendu. Tu sentais le vieux camphre et le mouton poilu. Tes baskets ajustées au mépris du bon sens laissaient apparaître, sur tes chevilles, une pilosité fourchue.  Tes pieds ? Des sabots fendus, sans aucun doute. Me présentant ta carte de visite, celle-ci prit feu avant même que je puisse la saisir. Dans un grésillement qui ne dégagea aucune chaleur, sinon une lumière froide éclairant ton expression. Si grotesque, que l’effet de terreur voulant m’atteindre déclencha mon fou-rire. Qui résonna au loin comme dans un val encaissé dont l’horizon aurait choisi de se perdre.

A mon réveil, j’ai réalisé que rire au nez de son pire ennemi serait une recette infaillible. Une claque faite à la malveillance d’autrui. Car le rire est en capacité de désactiver les ondes négatives, les déconstruisant d’un seul coup. Dans un souffle qui fait trembler les murs. Tomber les remparts de j’ai ri-co. Un château de cartes truquées qui s’écroule en silence. Dont les éléments que l’on pourrait ramasser sont tous des as de pique. Carte la plus forte qui suit le roi de pique, mais aussi la plus faible précédant le deux de pique. Et colégram.

Tiens donc, toi aussi ça te fait rire. Sauf qu’habituellement, le rictus qui se dessine au carrefour de tes grimaces cache mal ton désarroi. Du moins je veux l’imaginer, lorsque tu liras la présente lettre.

Par retour de bâton, vais-je à mon tour devenir ton ennemi principal?  Disons au minimum que ce jeu de cache-cache n’est pas fait pour me déplaire.

J’ai peut-être tort de minimiser à ce point ta capacité de nuisance. Comme tout-e ennemi-e ayant l’ambition d’être le.a pire, tu cherches en permanence le défaut de ma cuirasse. Celui où tu pourras machiner en profondeur. Pour affaiblir voire annuler ma prétention à te barrer cette route qui jalonne les étapes diurnes de mon quotidien.

Au début de ma lettre j’ai évoqué un labyrinthe. Car en fait c’est toi qui m’y attire. Qui m’y pourchasse comme le terrifiant Jack Nicholson dans le film Shining de Stanley Kubrik. Quoique.

Il se trouve en effet qu’une nuit, peut-être n’en as-tu pas le souvenir, ta dégaine était celle d’un banal représentant de commerce.

Le look stéréotypé d’une créature hors du temps. Costard-cravate. Un passe-muraille qui passe partout. Pour une raison qui m’apparaît aujourd’hui évidente : cela fait au bas mot 150 ans que cet uniforme triste à mourir affuble ceux qui, d’une fonction à l’autre, sont en représentation, programmée ou non ! Un manque d’imagination et un conformisme crasses, pour masquer qui on est véritablement. Pour passer inaperçu dans la foule de ceux qui « vaquent ». Comment repérer un ennemi potentiel dans ces conditions-là ?

Après avoir monté pièce par pièce un improbable aspirateur, tu as proposé avec une voix suave d’en faire la démonstration sur le tapis de mon salon. Or je venais de le nettoyer à fond et t’en avais fait la remarque. Mais tu as ricané de façon telle, que le lustre en verroteries au centre de la pièce s’est mis à cliqueter, comme sous l’effet d’une impalpable bourrasque. Puis tu as branché ton appareil, afin de labourer mon tapis persan jusqu’à la naissance de ses fibres. Il se trouve que le sac de ton aspirateur s’est, à ma grande surprise, rempli d’une poussière hideuse, compacte et nauséabonde !

– Je savais bien que tu caches quelque-chose !  La part la plus sombre de toi-même. Celle qui m’oblige à creuser plus avant. Afin de te dénoncer à qui de droit.

T’entendant me dire cela, j’ai senti monter en moi une pulsion de haine. Jusqu’à  te considérer comme un ennemi, le plus emblématique!

C’est alors que l’idée s’est imposée, de me contempler dans le  miroir vénitien surplombant la cheminée du salon. A ma grande stupéfaction, il n’y avait que moi-même dans cet espace si agréable à vivre. Personne d’autre. Et qui plus est, avec le fameux aspirateur dans MES mains.

J’ai compris alors que tu n’existes pas. Que tu es le produit de mon  subconscient, éruptif à souhait. Lequel s’organise avec l’invisible comme un ordinateur surfant sur les algorithmes et stockant les cookies, les virus en embuscade, voire même les images subliminales. Pour ensuite les évacuer toutes et tous dans une corbeille où je pourrais les retrouver. A ma guise, pour mettre du piment d’Espelette dans mon existence.

Raison pour laquelle aucune adresse ne figurera  sur l’enveloppe de la présente lettre. Elles seront brûlées comme les précédentes. Leurs cendres reléguées dans le colombarium de mes pensées vénielles. Car en fin de compte si ennemi sournois et protéiforme il peut y avoir, il ne  s’agira que de moi-même. Dans la mesure où chacun-e devrait tenter de dialoguer avec ses propres démons.

 

 

Commentaires (2)

Mouche
29.09.2021

J'aime le début : cet ennemi dont on ne sait pas encore bien qui il ou elle est, que l'on cherche puisque le thème du concours l'impose... et ce refus d'abord : "Ton obstination à m'entraîner se révélera bien vaine". Puis les ennemis, réels puisque rêvés. Rire à leur nez est le meilleur remède. Rire à notre propre nez est sagesse.

Thomas Poussard
12.08.2021

Il y a une certaine virtuosité dans l'écriture et des jeux de mots qui me plaisent. Mais je ne suis pas sûr d'avoir saisi toutes les subtilités...

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