Où le lecteur apprendra que l’auteur est le lecteur de l’auteur dont il y a peut-être le plus à (parenthèse pour éviter un affreux hiatus) apprendre.
Reprendre la lecture

Visiteur assidu des brocantes caritatives (pour assouvir ma passion du vieux, et non point par altruisme), je dénichai l’année dernière à la Renfile un livre anonyme peu ordinaire.

Le titre remplit la première de couverture et se prolonge sur les pages 1 à 199. Les pages 200, 201 et 202 sont blanches. La page 203 reprend les 5 premiers mots du titre. La page 204 est blanche. Les pages 205 à 404 reproduisent intégralement le titre. Les pages 405 et 406 sont blanches. La page 407 contient l’oeuvre : un sonnet. La page 408 est blanche. Les pages 409 à 608 reproduisent intégralement le titre, suivi de la mention « a été imprimé à Genève sur les presses Kundig le 29 février 1966. Tirage : 200 exemplaires non numérotés sur papier Alfa. » La quatrième de couverture est vierge.

Comme le volume comprenait un signet en page 407, je commençai par lire le poème. Ce sonnet, écrit en alexandrins classiques, n’avait rien de frappant. Vocabulaire basique, expression claire, style banal, sens évident, message éculé. Bref, il s’agissait a priori d’une oeuvre médiocre.

Pour la modique somme de deux francs, j’achetai cette curiosité. À mon domicile, j’entrepris la lecture du titre. Captivé, je le fis d’une seule traite. Éblouissement ! Ce titre, exempt de didactisme, pauvre en métaphores, dépourvu d’arguments, conduisait à une certitude : le poème qu’il annonçait ne pouvait être que médiocre. Avec une incroyable économie de moyens, le titre, ni accrocheur ni ennuyeux, rendait inévitable la médiocrité de l’oeuvre et, par un tour de force que je souhaite pouvoir un jour élucider, forgeait en moi l’intime conviction d’avoir enfin compris l’essence de la médiocrité. Il en résultait – comment dire ? – un enchantement – non, le mot n’est pas trop fort – au moment de lire le poème qui, depuis lors, constitue à mes yeux l’archétype de la médiocrité, la médiocrité parvenue à l’acmé de l’excellence.

En somme, ce livre est une merveille, doublée d’une énigme. Qui donc a bien pu l’écrire ? La date d’impression (29 février 1966) ne colle pas, car 1966 n’était pas bissextile. Erreur ou fausse date volontaire ?

Je contacte Aline, une descendante de la dynastie des imprimeurs Kundig, pour lui faire part de ma découverte. Après plusieurs jours d’enquête dans les archives familiales, elle me rappelle pour m’informer qu’elle n’a trouvé aucune trace de cet ouvrage. Diable !

En relisant le titre, je repère des mots qui n’existaient pas en 1966. Cette recherche me permet d’affirmer que ce livre n’est pas antérieur aux années quatre-vingts.

La seconde occurrence du titre complet – et seulement celle-ci – contient une coquille : à la place du mot « borgnes », il est imprimé « morgnes ».

Cela m’intrigue d’autant plus que le sonnet se termine sur un nom propre, celui de la ville vaudoise de Morges. Est-ce un indice ? Une idée me taraude. Et si Morges était en réalité un mot-valise formé à partir de Mort et de Borges ? Borges est mort à Genève le 14 juin 1986. Je cède à la tentation du rêve… Et si ce livre était une sorte d’oraison funèbre, composée par un disciple du Grand Argentin ?

Commentaires (2)

Emeraude
21.02.2024

Votre Excellence nous fait languir... notre "faim" de savoir est sans fin... Starben CASE ne me démentira pas... de grâce, dites-nous si le suspens doit être élevé au degré suprême du mystère absolu? dans ce cas nous nous inclinerons...

Starben CASE
23.01.2024

Cher Cardinal, tu nous laisses sur notre fin. Peux-tu nous dire ce fameux titre mystérieux ou au moins une charade, un rébus..? Quelque chose! Et le sonnet?

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