Créé le: 13.07.2021
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À nous deux !

Fiction, Humour, Psychologie

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© 2021 Pierre de lune

« Il faut toujours remercier ses ennemis. Sans eux, tu n’évoluerais pas. » Bernard Werber. Sur l’invitation de sa psy, Clémence expérimente un nouveau protocole, visant une réconciliation avec son pire ennemi. Ce procédé sera-t-il efficace ? Réponse dans ce règlement de compte épistolaire !
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À nous deux, mon « C » !

Il paraît que je dois m’occuper de toi. Mais je n’aime pas beaucoup écrire. Je préfère le mouvement des corps aux lignes de mots figées.

Ma psy m’a dit : « écrivez-lui », interrompant l’exposé de mes désespoirs – une famille nombreuse : ma faiblesse chronique face à toi, mes efforts couronnés d’échec à te discipliner, ton ascendant qui m’encage à perpétuité.

J’ai rouspété : « Carole, je suis censée aller mieux quand je sors de chez vous. » Elle m’a gratifiée du sourire réservé au petit enfant qui n’a pas bien compris et à qui on pardonne de répondre de travers. « Je vous assure, Clémence, écrivez-lui, dans votre intérêt. Même si vous ne percevez pas tout de suite l’impact libérateur d’un tel courrier. Faites-moi confiance. Vous pourrez en évaluer l’efficacité thérapeutique après totale exécution du protocole. Voici les étapes détaillées. »

 

« Efficacité thérapeutique »… Depuis une heure, je mâchouille le capuchon de mon stylo-bille, bloquée sur le premier point du protocole. De quoi s’agit-il ? S’excuser ?!

— « Désolée ».

Ce n’est tout de même pas de ma faute si on en est arrivé là. Carole me regarde avec cette moue créée spécialement pour moi. Elle va dire que je triche et que mon «désolée » manque de sincérité. Mais elle ne lira pas ma lettre ; il n’y a que toi qui la recevras. Alors je-m’en-fiche.

Désolée de t’en vouloir, mon C. Mais tu me parasites. Tu m’étouffes. Tu décides à ma place depuis toujours. Tu as annexé mes envies, ma vie… Ta mauvaise influence m’empêche de dire non. Carole appelle cela « savoir poser ses limites ».

Illustration par l’exemple : Arno, mon chat, a la gastro ; Fripouille, mon fils, un ulcère à la langue – à moins que ce soit l’inverse ? Bref, je n’ai pas dormi de la nuit. Une amie me demande de garder sa fille et son couple de tortues bipolaires le temps d’un week-end, « si je n’ai rien de prévu ». Je réponds « mais oui, bien sûr, avec plaisir». Ta gouvernance est une tyrannie car tu m’as seulement appris à faire plaisir sans tenir compte de mes besoins – tiens, pour une fois, j’arrive à exprimer vraiment ce que je ressens ! Je crois que ce tour de chauffe me fait du bien, comme si je me défoulais sur un punching-ball.

Autant continuer…

 

— « P A R D …. P A R D O … » Dieu que c’est dur ! Qu’il me coûte de l’écrire, l’encre en devient venimeuse !

C’est trop difficile, je n’arriverai pas à terminer cette lettre. Carole m’a dit que j’étais « mûre », comme si elle parlait d’une poire. Peut-être que j’en suis une. Mais verte. Pas mûre du tout. Toujours au même point après dix ans de thérapie. Je n’ai pas envie de te pardon… Je ne peux pas. J’ai trop rêvé, trop déliré, trop souffert, trop pleuré, trop tout, par TA faute.

Cette emprise que tu as exercée sur moi, c’est criminel. Pourquoi m’as-tu jetée dans les bras d’Oscar, collègue superficiel et menteur, me chuchotant à l’oreille mille compliments sur sa prévenance et son charisme, obscurcissant ma lucidité ? Ma naïveté a offert une véritable autoroute à ce bourdon butineur, une piste de bowling où il a encaissé strike sur strike à mes dépens jusqu’à mon divorce. Sournois ventriloque, tu as fait de moi ta marionnette. Tu pourrais être derrière les barreaux, à cette heure, pour «vice de forme » et « détournement d’âme sensible avec ou sans intention de nuire ». Je me sens si fragile par moment. Tu m’as vidée de ma combativité ; j’aurais dû te quitter avant que tu exiles ma raison.

D’accord, j’ai ma part de responsabilité. J’imagine Carole en flagrant délit d’exultation. Je suis tout de même capable d’un minimum d’auto-critique. Cela ne garantit pas ma réussite à l’étape suivante de ce protocole tout pourri.

« Pardon ». Voilà. Bravo Carole ! Cette lettre est-elle censée nous mener à l’autel d’une réconciliation ? Musique de circonstance, échange des anneaux, vivent les mariés ! Je ne suis pas certaine de souhaiter enterrer le tomahawk de la discorde. Alors c’est un « mini-pardon ». Un pardon miniature.

 

J’ai un doute. Répondras-tu à cette lettre ? À ma lettre ? Très déséquilibrée, dans le genre, cette technique. Je m’expose, les tripes à l’air, tandis que toi, tu as le beau rôle, à distance, ce papier inoffensif dans les mains. Et comment être sûre que tu me liras ? Que tu ne sauteras pas un mot sur deux ou balayeras la feuille en diagonale ?

Si je commence à m’énerver, le processus risque d’échouer. Carole m’a conseillé de respirer et surtout d’« aller jusqu’au bout ». Ainsi soit-il.

 

— « Merci ». Merci ? Et puis quoi encore ? Franchement, heureusement que je n’ai pas lu toutes les directives AVANT, parce qu’aussi sûr que je suis Verseau Ascendant Bélier, je n’aurais JAMAIS écrit cette lettre. Puisque j’y suis obligée… Je te partage cette citation, cadeau de Bernard Werber, et que Carole « m’invite » à te restituer :

« Il faut toujours remercier ses ennemis.

Sans eux, tu n’évoluerais pas. »

« Le livre du voyage « 

Sans commentaire. J’ai dû rester à l’âge de pierre, échapper à Darwin… Ce « merci » reste coincé à l’intérieur, il a du mal à prendre sa place dans ma bouche et sur cette page. Il est froissé, aphone, atrophié. C’est un merci aux ailes coupées. Je n’y peux rien. Je savais que je n’étais pas prête. Si la haine fige, me voilà statue.

 

 

 

 

Je suis restée immobile un moment, ce que je matérialise par l’espace blanc précédent. Pour voir si l’aversion continuerait de circuler dans mes veines ou boucherait une artère principale. Ni l’un ni l’autre apparemment, puisque je suis toujours là. Sans doute dois-je simplement te remercier d’être vivante. Vivante de te détester. Les émotions fortes sont comme l’eau de vie. Elles permettent de tenir debout. Tu es un peu comme ma Tour Eiffel, ou mon Monument aux Morts. Je deviens sentimentale, c’est hors contrat. Je te rassure, mon C., nous arrivons bientôt au terminus de cette pénible introspection.

 

— « Je t’… » C’est une blague… Carole m’a caché des penchants addictifs, elle a viré « Flower Power », impossible autrement ! Je l’écris, mais ne pense pas que je TE l’écris, c’est juste pour que tu te rendes compte de l’énormité de ce rituel imposé : « Je t’aime » ! (Je pourrais ajouter mille « gigaoctets » points d’exclamation !) Comment imaginer une seule seconde que je puisse sincèrement et profondément penser « je t’aime » et te l’écrire ? C’est à me dégoûter à vie de la psychothérapie. Comment puis-je aimer quelqu’un qui me déchire et me harcèle, me coupe en mon milieu comme la médiatrice impitoyable de Madame Chabot, première année de cycle ? Aussi dingo que si on me demandait de m’aimer moi-même !

Attends. J’appelle Carole pour quelques « éclaircissements », et je reviens – ou pas.

 

Ma psy me félicite (!) pour mon courage et la réintégration apaisée de notre relation… Pour que la magie du protocole « Ho’oponopono », ou alchimie du pardon opère, je dois conclure cette lettre et la brûler en conscience. Pas question de t’envoyer vraiment cette boule de feu et de colère.

 

C’est vrai que je me sens mieux. La voix douce et positive de Carole infuse en moi ; une espèce de joie a germé et déploie ses racines dans mon corps.

Si je vis, c’est grâce à toi – la tortue dépressive vient de m’attribuer le premier prix de grimaces. Et voilà que je caresse le cou centenaire de sa copine. Ne jamais sous-estimer l’impact d’un câlin de tortue. D’un élan du…

Je respire au rythme de ta pulsation qui me berce.

Je ne peux pas encore t’écrire comme à un ami cher.

Mais je crois pouvoir t’écouter mieux, t’apprivoiser.

Je veillerai désormais à prendre soin de toi, mon Colocataire à Durée Indéterminée.

Mon sacré Coeur.

Ta Clémence

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