Créé le: 14.05.2022
1640 4
À cor et à cri.

D'écrire l'artiste

a a a

© 2022 Maudemo

Un écrivain imbu de sa personne perd la voix à chaque nouveau texte qu’il publie. Les mots restent bloqués dans son texte mais sortent plus de ses lèvres. Il finira par trouver l’amour et le secret du bonheur, mais le chemin pour y accéder lui paraîtra une voie sans issue à de nombreuses occasions.
Reprendre la lecture

J’ai commencé ma carrière d’écrivain très tôt, en créant des petits poèmes à l’école primaire. Mes parents trouvaient qu’ils étaient à couper le souffle. Ils n’avaient pas de mot pour décrire mon précoce talent. Par la suite, j’ai écrit des histoires, des contes, ainsi que des petits pamphlets pour l’école et je participais régulièrement à des ateliers et concours d’écriture. Je gagnais souvent des prix et m’imaginais déjà comme étant le nouvel Arthur Rimbaud ou le nouveau Raymond Radiguet. Quelle fierté pour mes parents ! Ils étaient époustouflés par tant d’aisance dans mon écriture.

Pendant mes études de lettres, j’ai cherché à améliorer, ce qui de toute évidence, était un don, et je me suis attelé à produire des textes de plus en plus travaillés. Je suais à trouver la rime la plus juste, la métaphore la plus évocatrice. Je courtisais le beau mot, je draguais les belles images. Le dictionnaire des synonymes était mon livre de chevet et celui des rimes, mon plus grand ami. Je décortiquais avec l’aide de mes professeurs les écrits des plus grands, les styles de Hugo, Zola ou  Maupassant n’avaient plus de secrets pour moi. Je les épiais pour mieux les copier et les recopier, espérant au détour finir par les dépasser. Assez vite, je me fis repérer par une jeune éditrice prometteuse, et je fis paraître mon premier roman. Mon rêve était devenu réalité, j’en étais bouche bée.

La vie me souriait et enivré par mon succès, grisé par l’adoration dont faisait montre mon entourage envers ma talentueuse personne, je décidai dans un premier temps, d’épouser mon éditrice, et dans un second, de devenir, officiellement, écrivain. Le monde allait bientôt entendre que ma voix comptait. J’allais le crier haut et fort.

J’ai gagné cette année-là le Prix Senghor. Mon livre était une fiction quelque peu autobiographique. Il s’agissait de l’histoire d’un jeune écrivain à la recherche de sa voix et qui, pour trouver l’inspiration s’était coupé la main droite et mis à écrire à propos de sa souffrance. Je n’avais certes pas mutilé mon corps, mais pour écrire, je puisais dans les recoins de mon être, et mon écriture, ainsi sortie tout droit de mes entrailles, se nourrissait des contorsions et soubresauts de mon âme. Ce roman m’avait permis d’explorer ma propre voix. Il n’était pas des plus drôles, mais il a connu un évident succès de librairie et a été primé par des critiques bien avisés. Le succès m’étant monté à la tête, je l’avoue volontiers, aujourd’hui, je faisais alors montre d’une auto congratulation irraisonnée. Je ne me lassais pas de me jeter des fleurs et des louanges et de me proclamer le nouveau ceci, le nouveau cela. J’étais extrêmement loquasse et les mots s’écoulaient de ma bouche comme si elle avait été un véritable robinet ouvert en continu sur mon illustre grandeur.

Pourtant, petit à petit, les mots se sont mis à me manquer. La première fois que je l’ai remarqué, c’était lors d’une émission de radio. La RTS m’avait demandé de venir dans ses locaux pour une interview consacrée à mon prix littéraire. Durant cette fameuse émission, un premier mot m’a fait défaut. Un petit mot, un pas grand-chose, un mot de quatre lettres, un mot somme toute banal, le mot « main ». Difficile de parler d’un personnage qui se coupe la main, lorsqu’on ne peut pas prononcer le nom du membre en question. L’émission s’est déroulée tant bien que mal et j’ai dû faire preuve de ruse, prétexter une grande fatigue et user de beaucoup d’humour pour arriver à la conclure sans trop de dégâts pour mon image. Lorsqu’elle est passée à la radio, je n’avais toujours pas réussi à remettre la main sur le mot disparu. Il avait décidé de ne plus franchir le seuil de mes lèvres. Je me suis inquiété, naturellement. Ce n’est pas tant que je passe toutes mes journées à parler de mes mains, mais tout de même, j’aurais bien aimé, l’avoir facilement à portée…de main. Mon premier prix littéraire m’a donc coûté une « main ».

Je ne suis pas tout de suite allé voir un médecin. Je me suis simplement dit que j’étais fatigué, que toute cette agitation autour de mon livre m’avait provoqué un petit blocage émotionnel et que cela passerait tout seul, sans que j’aie besoin de faire quoi que ce soit.

Je suis donc allé me mettre au vert. L’air de la montagne, la fraîcheur des prés et l’altitude ne pourraient que me faire du bien. J’ai vraiment apprécié me retrouver dans une nature apaisante et ressourçante. Les bruits de la ville et toute son agitation ne me manquaient pas. Cette atmosphère de détente et de recentrement sur moi-même, m’a permis de me remettre à écrire. J’oubliai pour un temps mon problème de « main » et produisis un manuscrit dans lequel je mis encore plus de ma personne. Il s’agissait de la quête d’un homme dont la vie citadine n’avait plus de sens et qui cherchait à donner une nouvelle direction à sa vie, en parcourant le monde à pied. Mon style était arrivé à son point de maturité, je le sentais. Mon roman était intemporel, excellent, adoré. J’ai gagné le Goncourt.

J’étais le meilleur parmi les meilleurs, la crème de la crème. J’exaltais, je jubilais, je délirais ivre de succès. Toutefois, « montagne », « homme », « soi-même » et « roman » ont à leur tour décidé de ne plus dépasser l’ourlet de mes lèvres. Ils restaient inexorablement bloqués au fond de mon palet, empêchés, par des gardes invisibles, de passer le porche de mon monde intérieur. Je devais ruser en permanence pour parler de mon livre, inventer des subterfuges rocambolesques, faire des métaphores, des comparaisons, des hyperboles à foison pour m’entretenir de mon roman. Le message que je cherchais à faire passer devenais parfois très alambiqué, les interviews souvent cocasses et mon discours de moins en moins clair. La chose ubuesque à souhait, fut que plus je perdais l’usage de certains mots, plus je développais une façon de parler mystérieuse, intrigante et séduisante de sophistication. Je me créais ainsi un personnage mondain des plus charismatiques. Le public, intrigué par mes romans et mon étonnante façon de m’exprimer, en redemandait encore et encore. Les files de fans lors des séances de dédicaces étaient immenses. Les haters sur mes comptes Instagram et Facebook encore plus nombreux. Certains m’accusaient d’être un snobinard, d’autres un manipulateur. D’autres encore, a contrario, me trouvaient captivant et enchanteur. J’étais incontournable ! Les babydolls couchaient devant ma porte et tout homme que je suis, j’ai fini par céder à leurs chants de sirène. Mon éditrice, accessoirement, mon épouse, ravie de mon succès, mais humiliée par mes infidélités, préféra mettre un terme à nos contrats.

J’étais déchiré. Je saignais de voir mon couple détruit et je me mis à fréquenter les paradis artificiels, afin d’oublier mon chagrin. J’étais devenu l’écrivain maudit, une figure gothique et romantique, un personnage shakespearien tragique bien réel. Sous l’emprise de toutes les drogues possibles et imaginables, j’écrivis les plus beaux textes qu’il m’ait été donné de lire. J’étais un prodige de la poésie francophone. Mon recueil de vingt-quatre poèmes sur l’amour, la passion, la tristesse, la déchirure, etc, me propulsèrent au firmament du monde littéraire, artistique et médiatique. Cette fois-ci, je payais un très lourd tribut à mon succès, les mots « femme », « amour », « passion », « tendresse », « souffrance » et « jeunesse » disparurent de mes paroles. Impossible pour moi d’apparaître dans une émission pour parler de mon recueil. Inimaginable ! J’étais condamné à devenir l’écrivain fantôme. Je me sentais maudit. Je ne donnais plus aucune interview, n’apparaissais dans plus aucune émission de télé ou du net et m’enfermais dans un mutisme médiatique qui fit le buzz. Les haters se déchaînèrent de plus belle. J’étais effondré. Je n’avais pas la force, pas la créativité suffisante, cette fois-ci, pour surmonter la disparition de mots aussi essentiels à un artiste. Je ne pouvais même pas me délecter de mon succès. Au contraire, il était devenu pour moi, un fardeau, une peste. Je dépérissais.

Ma nouvelle maison d’édition me voyant refuser toute interview et observant mon état général se dégrader, pensa que je faisais un burn-out et décida de m’envoyer consulter un psychiatre.

Ce fut ainsi que je tombai irrépressiblement amoureux de mon psy. Lui aussi. De psy, il devint mon amant, d’amant mon compagnon et finit par devenir mon mari. J’avais avec lui une liberté d’expression que je n’avais plus eu depuis trop longtemps. Mes mots manquants ne l’inquiétaient pas, au contraire, il y voyait un des aspects les plus merveilleux de la psyché humaine. Par amour pour lui, je me fis désintoxiquer et devint végan. Je vivais un bonheur sans ombre. Je me réveillai enfin. Je repris mes vieilles habitudes et puisant mon inspiration dans ma propre vie, j’écrivis une autobiographie dans laquelle j’expliquais mon chemin de croix, ma rédemption, grâce au vrai amour, et mon désir de vivre une vie saine. Je laissais de côté mes petits soucis d’expression, mais pour le reste, je livrais à mon public ce qu’il attendait, du croustillant et du personnel. Que n’avais-je pas fait ?! Cette fois-ci, ce fut tout le champ lexical de la personnalité, de la vie et de l’amour, qui disparu de mon langage parlé. Je ne pouvais plus parler de mes émotions à mon mari. Je ne pouvais tout simplement plus lui dire je t’aime. Je ne pouvais que le lui écrire.

C’est lui qui m’a proposé de voir un neurologue. Peut-être que le blocage émotionnel dont je souffrais avait aussi des causes physiques. Mais rien. Mon cerveau était en parfait état. Il a ensuite proposé de faire une thérapie chez une logopédiste. Aucun succès. Il m’a orienté vers un de ses confrères qu’il trouvait extrêmement doué. Une débâcle.

Face à tous ces échecs, une colère, voire une rage, s’est emparée de moi. J’étais en feu. Je me suis plongé dans l’écriture à cor et à cri. Je ne faisais que ça du matin au soir. J’étais un kamikaze ! Puisque je devais choisir entre écrire et parler et que je ne pourrais me résigner à arrêter d’écrire, alors autant en finir tout de suite. Autant mettre un point final à ma parole. Au bout de milliers de pages racontant toute sorte d’histoires, explorant toutes sortes de genres, au bout de centaines de chapitres, de milliers de personnages et d’innombrables d’intrigues, c’en était fini. L’écriture m’avait vaincu. Elle m’avait vidé de ma voix. Mes mots étaient condamnés à rester poser sur le papier et ne flotteraient plus dans l’air. Je ne chanterais plus de ritournelle, je ne réciterais plus de poèmes, je ne dirais plus ni mots d’amour, ni de haine, ni d’adieux.

Je décidai de ne pas m’apitoyer sur mon sort. J’avais accéléré un processus inéluctable et je me devais de l’assumer. Je ne voulais pas devenir une victime. Je ne voulais pas me considérer comme un handicapé. Ma destinée était dans les lignes que j’écrivais. J’étais comme prisonnier de mes paragraphes et de mes titres, de mes nouvelles et de mes fables.

Toutefois, après avoir passé tout mon temps à écrire des mois durant, j’avais la sensation d’avoir fait le tour de mon art. Écrire était devenu un jeu d’enfant. J’avais des recettes que je suivais. Je savais les associations qui plaisent, je pouvais produire à volonté de beaux romans. Je sentais que je n’avais plus rien à apporter à l’écriture et que cette dernière, elle-même, n’avait plus rien à m’apporter. Je n’éprouvais en fin de compte plus de plaisir à écrire. L’écriture était devenue mécanique. Certes, je pouvais décider de passer le reste de ma vie à publier des romans. Je gagnerais peut-être encore quelques concours, mais au fond de moi, je sentais que ce que j’aurais écrit sonnerait vide. Je n’allais plus y mettre du mien. Plus une once de mon âme, de mon amour, de ma joie de vivre n’allait être instillée dans les mots que j’allais coucher sur le papier. Cette réalisation me pris par surprise, un soir, alors que je méditais sur mon sort. J’avais fini de m’épancher et, par là même, j’avais fini d’être écrivain. Le succès, la renommée, qui autrefois étaient en réalité mes seuls motifs pour écrire, m’avaient conduit à perdre la voix. Les mots seuls ne suffisent pas lorsque l’âme de leur auteur ne résonne pas à travers eux. Le jour où j’ai compris cela, ma voix est revenue. Je n’ai, depuis lors, plus jamais raconté d’histoire. Je me contente de vivre et de profiter de la chance qui m’est donnée d’avoir une voix, de la faire entendre et de dire à ceux qui comptent pour moi, à quel point je les aime.

 

Carte: La Maison Dieu

Commentaires (0)

Cette histoire ne comporte aucun commentaire.

Laisser un commentaire

Vous devez vous connecter pour laisser un commentaire

Ce site utilise des cookies afin de vous offrir une expérience optimale de navigation. En continuant de visiter ce site, vous acceptez l’utilisation de ces cookies.

J’ai comprisEn savoir plus